Khaled Satour
J’ai du mal à comprendre les termes exacts du débat inauguré par l'allocution qu’a prononcée Abdelmadjid Tebboune à Berlin le 16 juillet dernier, devant la communauté algérienne, sur le retour des opposants en Algérie[1]. Et la lettre ouverte d’une cinquantaine d’Algériens de la « diaspora » qui y a répondu ne m’a pas éclairé, bien au contraire[2].
Cette lettre fait d’abord dire au président que « les opposants algériens établis à l’étranger (sont) les bienvenus dans leur pays » et prend ensuite acte de ce qu’il affirme « qu’il est légitime de s’opposer aux politiques publiques et de proposer des alternatives pour l’avenir du pays ».
En fait, ce n’est pas exactement ce que j'ai retenu de ses propos.
Une restriction dûment mesurée
Les deux propositions distinctes que la lettre lui prête, il les a en réalité fusionnées en une seule qui produit de ce fait un tout autre sens. La première proposition donnerait à penser qu’il souhaite la bienvenue aux « opposants algériens » sans aucune réserve. Mais en réalité il s’est bien gardé de la formuler en ces termes de façon séparée, puisqu’il a déclaré tout de go et d’une seule traite « bienvenue aux opposants, celui qui s’oppose de façon civilisée, avec des idées, qui propose des alternatives, celui-là permet à l’Algérie de progresser sur le chemin de la démocratie ».
Si Tebboune brosse ainsi d’emblée à grands traits le portrait de l’opposant qu’il considère comme bienvenu, ce n’est certes pas sans y mettre une nuance limitative.
A y regarder de près, toutes ces précisions grâce auxquelles il a complété la définition de « son » opposant ne constituent pas une clause de style inutilement tautologique mais une restriction dûment mesurée : sa préférence va exclusivement à un opposant cantonné à tout jamais hors du champ du pouvoir et qui n’est qu’un pourvoyeur sur commande d’idées et d’alternatives.
D’ailleurs, ce qui dissuade de croire que ces propos introductifs ouvraient la porte en grand c’est le fait qu’on la voit se refermer aussitôt sur ses gonds quand il assure que « tout Algérien a le droit de critiquer » mais « à condition de prendre en considération nos traditions et notre sacré ».
En somme, on n’a pas avancé d’un iota. On tourne toujours en rond, dans l’orbite de la fameuse « démocratie responsable » que Tebboune prône depuis sa première élection mais dont la paternité ne lui revient pas puisque tous ses prédécesseurs l’ont invoquée depuis l’indépendance. Elle a toujours été un slogan dans lequel la « responsabilité » est un bémol apporté à la démocratie, de la même façon que dans un autre slogan aujourd’hui passé de mode, le « socialisme spécifique », la « spécificité » servait à vider le socialisme d’une partie de sa substance.
La verticalité d'un discours non négociable
Quand on a compris cela, on ne doute plus que l’ouverture que fait Abdelmadjid Tebboune en direction de l’opposition se ressent de la verticalité d’un discours qui est d’autant moins soumis à négociation qu’il fait reposer son ascendant sur le sacré et l’immuable, c’est-à-dire sur ce qui peut le plus sûrement décourager l’opposition et le changement.
Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que la revendication d’un tel ascendant est calquée sur celle des certitudes communes aux dévots les plus intransigeants. J’en veux pour exemples une ou deux anecdotes vécues en Algérie. Je me souviens d’un ancien collègue à l’université d’Alger, musulman pratiquant mais se piquant de tolérance, qui disait accepter toutes les opinions dont on voudrait lui faire part à propos de la religion. Il y mettait une seule limite : qu’on ne remette pas en cause l’existence de Dieu.
A la même époque, un de mes étudiants qui m’avait entraîné dans un échange à propos de religion m’expliquait qu’il respectait les croyances des fidèles de tous les cultes. Mais il ajoutait aussitôt que, si l’opportunité lui en était offerte, il se ferait fort de persuader tout ce beau monde que la seule vraie foi était la foi islamique.
Pour la défense des démocraties apparemment les plus sûres de leur fait, de tels arguments d’autorité peuvent avoir cours. Essayez de critiquer le système politique français actuel, en mettant en relief les inégalités, les appels publics au racisme, les discriminations, les violences policières ciblées, tant de fois meurtrières, qui s’exacerbent sous son couvert, et vous serez vite pris à partie par des croyants qui entendent, comme mon ancien collègue d’Alger, que la discussion s’arrête à la frontière du blasphème : la République est sacrée. Et si vous invoquez le respect dû aux pensées minoritaires, les mêmes répondront avec l’autoritarisme de mon ancien étudiant : il faut convertir tout le monde.
Pour en revenir à mon propos initial, je dirai qu’à mon sens Tebboune avait répondu par anticipation, dans son allocution de Berlin, à la demande de garanties venue dans la lettre ouverte. Il a depuis lors réitéré sa réponse par des actes, notamment en excluant les détenus d’opinion du bénéfice des mesures d’amnistie qu’il a massivement prises au cours de ce mois de juillet.
D’ailleurs, je ne conclurai pas avant de faire part (sans trop m’y attarder mais en soumettant éventuellement ce point à la discussion) de la confusion que cet échange entretient entre l’opposition politique et le simple exercice de la liberté d’expression.
Je suis déjà surpris de constater que la cinquantaine de personnes signataires de la lettre ouverte se reconnaissent dans la qualité d’opposants alors que la plupart d’entre eux sont des individualités qui n’expriment plus ou moins adroitement qu’une subjectivité aussi éphémère qu’occasionnelle. N’y en a-t-il pas certains parmi eux qui sont surtout flattés que Ammi Tebboune leur ait donné l’occasion de se compter parmi ses opposants ?

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