Khaled Satour
J’ai visionné la vidéo publiée ce 2 septembre et dont je reproduis ci-dessus une simple capture d’écran. C’est la dernière production du média Paroles d’honneur. Elle illustre les débats parfois passionnés qui agitent les milieux de la militance décoloniale, plus généralement les organisations liées à l’immigration, sur l’attitude à adopter face aux candidats à la présidentielle française de 2027.
Autant que j’aie pu m’y retrouver en regardant en diagonale les vidéos fleuves mises en ligne pour soutenir les différents points de vue, la préférence va unanimement à Jean-Luc Mélenchon. Ce qui divise, c’est le degré de confiance à placer dans ce candidat et de liberté de manœuvre à lui accorder.
Dans leurs interventions faites sur le média Paroles d’Honneur, les militants du QG décolonial tiennent un discours aux accents désarmants qui présente Mélenchon comme l'incarnation des acquis de la décolonialité obtenus depuis 15 ans en France, essentiellement grâce au Parti des Indigènes de la République (PIR).
« Mélenchon, peut-on notamment entendre dans leur bouche, c’est un butin de guerre, c’est nous à l’intérieur, c’est nos luttes, si tu n’accompagnes pas ce mouvement, tu te nies toi-même ». Ou encore : « On ne peut la considérer (LFI) comme un corps extérieur à nous, ce n’est pas un corps extérieur aux luttes ».
Une stratégie du désistement
Ce courant décolonial, animé essentiellement par les principaux fondateurs du PIR, qui en ont démissionné pour des raisons qui n’ont jamais été rendues publiques, exprime un soutien sans condition à Mélenchon et à son parti. Il s’oppose notamment à une pétition lancée par l’Union des Musulmans de France (UDMF) pour monnayer le soutien aux candidats à l’élection contre la promesse d’abroger la loi de 2004 sur l’interdiction du voile à l’école publique. Cette pétition mettant en fait la pression sur la seule LFI, le QG décolonial estime que l’exigence est inopportune et compromettrait les chances de Mélenchon auprès de l’électorat blanc (Pour prendre connaissance de l’argumentation qui est plus complexe : https://qgdecolonial.fr/oser-vaincre-pour-oser-lutter-et-pas-linverse-les-lecons-strategiques-de-la-non-affaire-barbara-butch/).
Il propose en conséquence en guise de stratégie à appliquer pendant toute la période électorale de prendre soin à ne mettre aucun obstacle sur la route présidentielle de Mélenchon.
Mais le problème est qu’on ne peut parler de stratégie que si on est partie prenante de la campagne en tant qu’acteur identifiable plaidant explicitement des causes à défendre. A défaut de quoi, si on s’anéantit dans une tierce entité qu’on mandate pour qu’elle vous représente, on n’est plus habilité à affirmer d'autre stratégie que celle du désistement.
Ajoutons à cela que l’abrogation de la loi de 2004 n’est pas la seule promesse qu’il y aurait lieu d’exiger de Mélenchon. On pourrait aussi lui parler de la loi séparatisme du 24 août 2021. Certes, le candidat de la LFI a promis son abrogation dans son programme électoral. Mais il convient de lui faire préciser qu’il entend bien faire disparaître toutes les dispositions prises depuis plus de dix ans d’abord pour préparer cette loi et ensuite pour l’incruster dans la législation et surtout dans la pratique administrative.
Des procédures administratives liberticides
La lutte contre le « séparatisme islamiste » a été formellement engagée par le discours de Macron du 2 octobre 2020 mais l’arsenal permettant de dissoudre les associations et de fermer les mosquées était déjà performant, dont la pièce maîtresse était le code de la sécurité intérieure. Son article L.112.1 avait ainsi permis de dissoudre le CCIF et l’association Barakacity à la fin de l’année 2020, au motif qu’ils provoquaient « à la discrimination, à la haine ou à la violence ».
Quant à l’article L227.1 du code de la sécurité intérieure, il avait notamment permis de fermer en octobre 2020 la mosquée de Pantin et en octobre 2021 celle d’Allonnes, pour une durée de six mois. Pris dans le cadre de la lutte antiterroriste, il était bientôt doublé par les dispositions de l’article 36-3.-I. de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État introduite par la loi séparatisme.
Mais plus redoutables que toute loi adoptée par le parlement et qu’on peut en toute légèreté promettre d’abroger au grand jour, il y a ces diverses pratiques liberticides qui se sont installées dans les replis les plus secrets de l’administration.
Je veux parler notamment de la plus sournoise, celle qui ne se donne pour référence aucune base légale. Elle porte un nom à rallonge raccourci en un sigle : les cellules départementales de lutte contre l’islamisme radical et le repli communautaire (CLIR). Ces cellules ont été installées en 2018 dans 15 départements à titre expérimental puis créées dans tous les départements (elles sont au nombre de 101) par une circulaire du 27 novembre 2019, avant d’être coiffées d’une « CLIR à compétence nationale (…) pour traiter des dossiers d'envergure nationale ou communs à plusieurs départements » en vertu d’une circulaire du premier ministre datée du 14 janvier 2022 qui ajoute à son appellation la mention « pour lutter contre le séparatisme islamiste et les atteintes aux principes républicains ».
Les CLIR nous entrouvrent une perspective sur la face cachée du droit, autant qu’on puisse l’observer car elle est sombre, nécessairement. La circulaire qui les a créées est introuvable sur Internet (en tous cas, elle a échappé à mes recherches). Ce sont des structures policières par leur vocation et leurs procédés, non pas simplement parce que les services de police et du renseignement en sont les partenaires de premier plan, mais parce que ce sont eux qui désignent à l’attention des services des impôts et des organismes sociaux et sanitaires (bailleurs sociaux, URSSAF, CAF, France Emploi, administrations fiscales, services de la santé publique et vétérinaires) les cibles à contrôler, et que le processus se fait de bout en bout sans autre habilitation judiciaire que celle du procureur de la République qui coiffe les cellules, aux côtés du préfet.
Cette désignation se fait sur la base d’une présomption simple de séparatisme, de radicalisation ou de liens avec le terrorisme pesant sur des personnes et des entités (cultuelles, sociales, éducatives ou simplement commerciales) sur la foi d’un travail de surveillance policière, à la suite duquel des contrôles fiscaux, sociaux ou administratifs sont confiés aux organismes compétents. Quand on sait que cette suspicion est le plus souvent formulée dans l’une de ces « notes blanches » du renseignement qui ont suffi pour entériner la fermeture de mosquées comme celles d’Allonnes et de Pantin, on mesure tout l’arbitraire de la démarche. Ces notes ne précisent en effet ni le nom de leur auteur ni l’origine des informations qu’elles contiennent [1].
Ce qui est le plus remarquable, c’est que ces contrôles et la démarche dans sa totalité ne visent pas à confirmer la suspicion de séparatisme. Les plus hauts responsables de l’exécutif, dont les propos ont été rapportés par l’Express du 22 février 2022, revendiquent pour les CLIR la mise en œuvre de « la stratégie Al Capone », du nom du gangster de Chicago poursuivi en vain pour les nombreux meurtres qu’il avait commandités et finalement condamné pour une vulgaire fraude fiscale. Un conseiller du gouvernement a expliqué : « C’est une stratégie de harcèlement face à des organisations très habiles qui ne dépassent pas la ligne rouge ». L’auteur de l’article traduit : « En clair, il s’agit de mettre la pression, par tous les moyens à la disposition de l’État, sur des associations, des commerces, des sociétés qui, en apparence, respectent toutes les lois[2] » (Souligné par moi). La suspicion généralisée en lieu et place de la présomption d'innocence individualisée!
On part d’un soupçon que les cibles désignées sont des islamistes séparatistes et on va les « harceler » jusqu'à trouver motif à les sanctionner au titre d’autres manquements de la plus grande banalité constatés à grand renfort de moyens.
L’intérêt qu’il y aurait à interpeller le candidat Mélenchon sur cette pratique est qu’elle n’est pas seulement une affaire du passé. Elle est encore en vigueur en cette année 2026 et on peut en illustrer l’application au moins par deux affaires.
a) L’affaire de l’association Harmonie et Fraternité qui s’est déroulée à Annonay. L’arrêté de fermeture administrative pris par le préfet de l’Ardèche en janvier 2026 invoque entre autres motifs l’accueil collectif d’enfants mineurs sans déclaration, l’absence de suivi sanitaire et le risque important d’incendie.
Mais, dans son communiqué simultanément publié, la préfecture indique bien que l’opération est une action de lutte contre « l'islamisme et le repli communautaire ». Et ce sont les médias, en particulier le Dauphiné Libéré [3], qui précisent que les filles accueillies étaient voilées et qu’on aurait retrouvé des tapis de prière, ce qui avait fait présumer que les locaux étaient une sorte d’école coranique clandestine.
b) Plus récemment encore, l’affaire de l’association sportive Les Héros, à Villeneuve-la-Garenne que le préfet des Hauts-de-Seine a fermée par un arrêté du 12 mai 2026 et qui était soupçonnée de réserver des créneaux sportifs aux femmes, des activités spécifiques et des horaires de piscine aux femmes voilées, c’est-à-dire de comportements contraires au contrat d’engagement républicain. Ce ne sont pourtant pas ces soupçons que l’arrêté de fermeture a énoncés, se contentant de faire référence à des manquements administratifs (carte professionnelle expirée, défaut d’assurance, etc.) [4].
Pense-bête
Avouons qu’il ne serait pas superflu d’obtenir de Mélenchon la promesse ferme que toutes les excroissances administratives et policières telles que les CLIR seront démantelés sur le terrain.
Rien ne garantit qu’il y pensera par lui-même. Il faut se résoudre à lui servir sans complexe de pense-bête. Comme le disent les animateurs de PDH eux-mêmes, Mélenchon n’est pas un décolonial. Il a une culture républicaine classique, à peine assez hétérodoxe pour lui permettre de s’ouvrir à la critique du colonialisme et de ses séquelles. Ce n’est cependant pas lui faire insulte que de dire qu’il demeure dans cet apprentissage au stade de l’initiation. J’en veux pour preuve la négation totale des droits nationaux du peuple sahraoui qu’il a exprimée pour complaire au roi du Maroc.
Pour en revenir à la vidéo de PDH qui m’a servi d’ouverture, je dirai, sans vouloir peiner personne, que j’ai été consterné par la béatitude qui se lisait sur les visages et s’entendait dans les rires des participants, si satisfaits qu’ils étaient de leur participation au AMFIS de Valence. Sur d'autres vidéos du même média, j'ai aussi trouvé choquant qu'on traite par le mépris et le sarcasme les tenants d'autres stratégies que celle du QG Décolonial [5].
Et je finirai en disant qu’on a le droit d’être exigeant avec Mélenchon, seul candidat qu’il soit possible de soutenir, afin d’empêcher qu’il s’arrête au milieu du gué électoral. Je ne suis pas sûr qu’il entre jamais dans ses intentions de rejoindre la rive décoloniale. Il n’est pas près de se dépouiller entièrement de son costume de tribun de la 3e République. A chacun de ses meetings qu'il m'arrive de suivre, inévitablement, je m’attends à voir Gambetta descendre de son ballon dirigeable pour le rejoindre.
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[1] Sur tous ces sujets, voir sur ce blog l'article en deux parties: "Comment la loi française a constitué l'islam en ennemi" :
https://contredit.blogspot.com/2022/09/comment-la-loi-francaise-constitue.html
https://contredit.blogspot.com/2022/09/comment-la-loi-francaise-constitue_10.html
[2] L’Express du 22 février 2022 : Islamisme : dans les secrets de la "stratégie Al Capone" Le gouvernement assume de contrôler plus sévèrement les établissements proches de la mouvance séparatiste. La méthode a rapporté 47 millions d'euros en deux ans.
[5]https://www.youtube.com/watch?v=MAIii1Z-G1Q&t=7118s