lundi 31 août 2026

« LA PEINE DE MORT AVEC EXÉCUTION » OU LA DERNIÈRE RÉGRESSION EN DATE


Khaled Satour

Il est possible de faire quelques observations préliminaires, sous réserve d’un examen ultérieur plus approfondi, sur l’annonce faite le 30 août par le président algérien Abdelmadjid Tebboune d’une future « modification du code pénal avant le 15 septembre (…) afin de réinstaurer la peine de mort, avec exécution, à l'encontre des individus impliqués dans les incendies volontaires[1] ».

1°) La peine de mort est déjà prévue par l’article 399 du code pénal « si l’incendie volontairement provoqué entraîne la mort d’une ou plusieurs personnes ». Dans les autres cas, les articles 396 à 398 punissent le coupable de l’incendie volontaire de la réclusion à temps ou à perpétuité. On peut donc comprendre que la réforme du code pénal proposée vise à étendre la peine capitale aux auteurs de certains incendies volontaires qui n’ont pas entraîné mort d’homme.

2°) La précision fournie par Tebboune à propos d’une « peine de mort avec exécution » est peut-être le point le plus important de la réforme même si toutes les ambiguïtés ne sont pas levées. En effet, cette réforme affecte l’ensemble de la législation pénale, et non la seule punition de l’incendie volontaire, car elle mettra un terme au moratoire sur la peine de mort appliqué de fait (et non pas de droit) en Algérie depuis 1993. L’ambiguïté principale réside en ceci qu’on ne comprend pas, dans la directive donnée par le président, quelle forme prendra le rétablissement de l’exécution, c’est-à-dire par quel acte formel se fera la levée d’un moratoire qu’aucun texte n’a instauré.

3°) Mais, pour dépasser ces réflexions quelques peu techniques qui n’intéresseront pas tout le monde, venons-en aux très divers aspects les plus inquiétants de la réforme annoncée :

a) D’abord, l’espoir nourri depuis 1993 d’une marche progressive vers l’abolition de la peine de mort s’écroule soudain, même s’il était depuis longtemps fragilisé par l’évolution de la législation répressive vers un durcissement généralisé.

b) Ensuite, si l’on considère que l’article 87 bis est devenu pratiquement le pivot de la répression pénale avec sa caractérisation de l’acte terroriste par le fait qu’il vise « la sûreté de l’État, l’unité nationale et la stabilité et le fonctionnement normal des institutions », rien n’interdira au législateur d’ajouter, au titre des actions qui en sont constitutives, certaines catégories d’incendie volontaire.

L’article 87 bis 1 prévoit déjà que « pour les actes visés à l'article 87 bis ci-dessus, la peine encourue est la peine de mort, lorsque la peine prévue par la loi est la réclusion criminelle à perpétuité ». En conséquence de quoi, rien n’interdira que le retour de l’exécution de la peine capitale par le biais des articles punissant l’incendie volontaire ne s’étende à toute la matière de l’article 87 bis, tant on pourra arguer (et à juste titre) que la loi ne saurait être moins rigoureuse dans son application aux crimes les plus graves. Le projet de réforme annoncé par Tebboune peut donc provoquer à court terme un renoncement généralisé au moratoire sur l’exécution de la peine de mort.

c) Ajoutons ce facteur d’inquiétude spécifiquement inspiré par le système judiciaire algérien qu’est l’absence totale d’indépendance des tribunaux, prouvé dès à présent par la lourdeur des peines abusivement prononcées notamment pour les délits d’opinion. Or, ce qui est déjà une injustice intolérable lorsqu’il s’agit de la privation de liberté pour des durées disproportionnées par rapport aux faits reprochés peut devenir pure forfaiture lorsque la vie humaine est engagée.

L’intervention faite hier par le président indiquait d’ailleurs le peu de révérence accordée à la garantie constitutionnelle de la séparation des pouvoirs. On l’a entendu préconiser une procédure expéditive avec « un examen du projet de réforme dès cette semaine par le gouvernement, puis son envoi à l’assemblée qui l’étudiera rapidement et l’adoptera ». Il est vrai qu’un parlement élu par 20% du corps électoral ne mérite pas plus d’égards que cela.

d) Mais ce qui est en définitive le plus préoccupant, c’est l’approbation majoritaire de la réforme par l’opinion algérienne, qui ressort sans discussion possible des opinions exprimées sur les réseaux sociaux. Comme si les leçons du passé n’étaient pas retenues. Comme si la mort ne devait jamais achever l’œuvre au long cours qui lui est assignée en Algérie dans la continuité de tant de générations successives. Et c’est comme si le sang et les cendres des victimes, celles des derniers incendies comprises, nous seraient à tous plus supportables si on renouait avec la pratique archaïque des sacrifices humains.

jeudi 20 août 2026

LES LANGUES DE L’ÉCRIT EN ALGÉRIE : UNE INCONTOURNABLE BIPOLARISATION

Khaled Satour

L’introduction depuis 2022 de l’anglais dans les enseignements du primaire et sa promotion annoncée pour la rentrée prochaine comme seule langue étrangère dispensée en 3e année sont des décisions qui dépassent le cadre de la démarche pédagogique. Mais si elles traduisent une option politique, c’est au sens le plus dégénéré du qualificatif puisqu’elles ne sont qu’une péripétie parmi d’autres de la sempiternelle lutte idéologique qui instrumentalise les langues en général et leur enseignement en particulier.

Car une approche authentiquement politique de la problématique des langues, j’entends par là une vision stratégique de long terme qui définisse des choix rationnels et scientifiques, aurait exigé que ces derniers soient soumis à un débat élargi, à la fois académique et démocratique, ce qui n’est envisageable ni en ce domaine ni en tout autre domaine important.

Langues officielles et langues vernaculaires

C’est la raison pour laquelle je n’entends pas participer à la cacophonie qui résonne sans cesse dans l’expression des options linguistiques, mais poser simplement quelques-unes des données du débat.

Je n’aborderai que le problème des langues officielles, c’est-à-dire celles qui se prêtent le plus à l’usage dans l’administration publique, l’enseignement et la recherche. Les langues vernaculaires qui ont cours dans la sphère privée, sociale et artistique, entre autres, doivent être laissées à leur usage naturel sans aucune nécessité d’une autre règlementation que celle qui garantit leur libre exercice.

Pour me limiter à ce que j’appellerai par commodité les langues de l’écrit, je dirai qu’en Algérie le choix se limite à deux idiomes, à l’exclusion de tout autre : l’arabe et le français. C’est d’ailleurs exclusivement entre eux que la rivalité est continue depuis l’indépendance. Il y a au duel impitoyable auquel ils se livrent des raisons historiques, politiques et techniques.

L’arabe langue ancestrale de l'écrit

Les raisons historiques sont peut-être les plus importantes. Né de la lutte de libération anticoloniale, l’État algérien a pendant longtemps énoncé l’œuvre de reconstruction nationale en termes de restauration de l’identité précoloniale. Or, il est difficile de nier, en dépit de certaines velléités révisionnistes qui se font jour depuis quelques décennies, que la langue écrite savante du pays fut pendant des siècles et jusqu’à l’occupation française l’arabe. Elle le devint certes progressivement du fait de la conquête arabe qui date du début du 8e siècle mais les gouverneurs arabes nommés par les califes orientaux ont eu tôt fait de retirer leur main du gouvernement du pays au bout d’à peine 75 ans.

Et ce sont des dynasties à composante locale qui ont pris le relais : celles des Rustumides et des Fatimides d’abord fondées par des étrangers puis toute la chaîne des États berbères souverains parmi lesquels les Almoravides et surtout les Almohades ont étendu leur pouvoir sur de vastes territoires maghrébins.

Jusqu’à l’arrivée des Ottomans au début du 16e siècle, c’est-à-dire pendant 800 ans, les souverains berbères ont tous sans exception choisi de faire de l’arabe la langue de l’administration, de la science et de l’enseignement. A leur suite, la régence ottomane a certes fait du turc sa langue officielle mais sans entraver le moins du monde la continuité linguistique arabe dans l’enseignement, la littérature et bien sûr la pratique religieuse.

    Extrait du manuscrit Zahr Al Bustan datant du 15e siècle sous les Bani Ziyan de Tlemcen 

C’est cette tradition linguistique quasi millénaire que le colonialisme français s’est attaché à briser pendant les 132 ans qu’a duré sa présence en Algérie. Après une première période de relatif statu quo dans l’organisation de l’enseignement, le décret de février 1883 relatif à l’instruction primaire en Algérie étendait au pays les textes adoptés en France entre 1879 et 1882, avec pour principale réforme spécifique à la colonie algérienne la promotion de la langue française en lieu et place de l’arabe. L’usage de la langue du colonisateur s’étendait parallèlement au sein de la société du fait de l’omniprésence de l’administration française et des nombreux appareils qu’elle engageait (policiers, militaires, civils, répressifs, fiscaux) afin de soumettre, d’exproprier, de sanctionner et de rançonner la population indigène.

Il n’entre pas dans mon propos de détailler plus avant les étapes de cette entreprise d’acculturation, qui se doublait d’une volonté de déculturation qui s’exprimait par une diffusion strictement sélective du savoir, que dictait l’appartenance de race et de classe. Il me suffit de rappeler que la dépossession culturelle de la nation par le colonialisme s’est constamment déroulée dans le cadre d’un plan d’éviction de la langue arabe.

De ce fait, et quels que soient les carences et les abus qui l’ont accompagnée depuis 1962, la politique d’arabisation s’imposait dans son principe comme un impératif de réhabilitation de la seule langue associée à la souveraineté des États algériens successifs depuis 800 ans.

Nous tenons là la seconde raison, d’ordre politique et intimement imbriquée à l’histoire, pour laquelle le conflit linguistique algérien a toujours consisté en une bipolarisation entre l’arabe et le français.

Une langue virtuelle dépourvue de virtualités

Quant à la troisième et dernière raison, de caractère technique, elle est relative aux potentialités prouvées, certes à des degrés divers, de ces deux langues dans tous les domaines de la connaissance, aussi bien théorique que pratique, et de la recherche. Le français et l’arabe sont deux langues de civilisation écrite séculaire qui ont prouvé leur capacité à transmettre la connaissance dans les domaines des sciences exactes, de l’histoire, des sciences de la nature et de la société. Sur un plan pratique, elles ont permis l’une et l’autre la constitution des archives qui matérialisent par l’écrit la mémoire du pays depuis plus d’un millénaire. Aucune langue tierce n’a jamais assumé cette fonction.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les demandes de promotion d’une langue dite « tamazight » relèvent d'une totale absurdité.

Dans l’hypothèse où l’on désigne par ce vocable les langues berbères régionales, on ne voit pas de quels antécédents historiques une telle démarche tirerait sa légitimité. Les ancêtres berbères n’ont jamais souhaité une telle consécration de ces langues, même ceux parmi eux qui n'ont pas cessé de les pratiquer.

Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire des États autochtones, le berbère a toujours été écarté de l’expression académique, diplomatique et administrative. On le constate dans les expériences antiques, notamment celle du royaume numide dont la langue officielle était le punique. Depuis la conquête arabe, cet effacement délibérément et unanimement approuvé du berbère s’est systématisé à un point tel que les activistes qui prétendent aujourd’hui rendre aux Algériens la langue dont les Arabes ont privé leurs ancêtres sont de fieffés mystificateurs. L’arabe est devenu depuis plusieurs siècles la langue académique et administrative par la libre volonté des multiples générations d’ancêtres qui l’ont choisi souverainement.

Pire encore, si « tamazight » devait désigner une espèce de langue de synthèse qu’il faudrait produire en laboratoire à partir des idiomes locaux - ce qui semble être le cas - on serait dans une représentation délirante du passé et du présent avec le risque d’aliéner l’avenir éducatif de la nation entière. Serait compromise de cette façon la réalisation de la demande sociale initiale formalisée pour la première fois lors du printemps de 1980, relative à la reconnaissance de la culture berbère à travers la consécration des langues maternelles qui en sont les véhicules.

En l’espace d’une quarantaine d’années, on est totalement sorti de ce cadre avec toutes les novations introduites dans ce combat à coups de néologismes (amazigh, tamazight, Tamazgha) que l’on prétend avoir puisés dans l’histoire alors qu’ils en sont la négation la plus explicite.

                               Panneau de signalisation, Université de Tizi Ouzou
 

On en vient aujourd’hui, dans les discours les plus radicaux, à des exigences extravagantes appelant au rejet pur et simple de la langue écrite historique, l’arabe. Autrement dit, on prétend exclure purement et simplement une langue du savoir élaborée et éprouvée pour la remplacer par une langue expérimentale, aux infirmités patentes, qui sèmerait la confusion dans l’esprit des éducateurs et des apprenants et enfoncerait le pays dans le sous-développement.

Si je devais revenir à la proposition par laquelle j’ai ouvert cet écrit, je noterais que de telles revendications faites au profit d’une langue virtuelle et qui tarde à se formaliser ne sont, objectivement sinon intentionnellement, qu’une diversion mise au service du combat au long cours mené contre l’arabe.

J’y reviens donc. Il faut déjouer les subterfuges, y compris ceux qui se mettent en place pour disqualifier le français, notamment la promotion de l’anglais dont le handicap historique est tel en Algérie qu’il est condamné d’avance à végéter à la surface des relations sociales.

Il est plus que temps de poser le problème dans ses termes réels, c’est-à-dire ceux d’une irréductible bipolarisation arabe-français qu’aucun faux-semblant ne doit brouiller. On arrivera alors peut-être à choisir définitivement la langue arabe comme langue officielle et à en assurer un apprentissage sérieux. Ou bien à accorder concomitamment ce statut aux deux langues. A moins bien sûr qu’on décide de conforter, en même temps que l’arabe en tant que langue officielle, le français comme principale langue étrangère.

Mais, dans tous les cas, si le français a par son implantation historique et le patrimoine documentaire qu’il a légué vocation à se pérenniser, il ne peut supplanter l’arabe sans provoquer une crise identitaire et un reniement historique tragique.