samedi 7 novembre 2026

« ISSUS DE L’IMMIGRATION », HISTOIRE D’UNE DIVERSION


 

Khaled Satour

Ce sont bien des propos racistes qu’Édouard Philippe a tenus lors de l’interview accordée le 1e novembre à TF1. Mais ce n’est pas parce qu’il a parlé de « Français issus de l’immigration » mais parce qu’il a prétendu que ces derniers étaient en surnombre parmi les pillards du 17 octobre[1].

Ce qui trahit la malveillance du constat qu’il prétendait ainsi poser est d’abord le fait qu’il affirme le tirer des « images que nous avons vues des pillages », ce qui est un mensonge éhonté car sur l’ensemble des images disponibles, les pillards sont cagoulés et ne présentent jamais à la caméra les traits de leur visage comme preuve de leur origine ethnique.

La légende noire du 17 octobre

E. Philippe a peut-être seulement voulu voir dans ces images une projection des fantasmes qu’ont dictés à la droite tout entière les préjugés qu’elle a constitués en légende noire du 17 octobre, celle de la racaille violente et pillarde. Mais si on exclut cette hypothèse, l’autre explication d’un constat si péremptoire est qu’il ait pris à la lettre l’analyse publiée par le sociologue Jérôme Fourquet qui, ayant recueilli dans la presse un échantillon de 70 personnes arrêtées par la police dont les noms ont été rendus publics, a décompté parmi elles 75% portant des prénoms à consonance arabo-musulmane ou africaine.[2].

Or, cet élément ne fait-il pas soupçonner que les déclarations de l’ancien premier ministre de Macron ont conclu, sur une chaîne et à une heure de grande écoute, une opération concertée de désinformation?

En effet, à supposer qu’on puisse tirer un quelconque enseignement d’un échantillon aussi réduit et aussi aléatoire que celui qu’a prélevé le sociologue, on peut craindre que s’il se constitue à 75% de jeunes immigrés, c’est parce que la police française, comme à son habitude, n’a pas lésiné sur l’interpellation au faciès[3]  et que les journaux qui ont publié les états civils n’ont pu résister à la tentation de leur appliquer leur propre tri raciste. Sans compter que, d’autre part, l’évaluation tout entière faite par ce sociologue repose sur un nombre de personnes interpellées dont on ne sait pas si elles ont par la suite été reconnues coupables.

C’est donc ce continuum de données douteuses fournies par la police et la presse, cautionnées par un prétendu sociologue, qu’Édouard Philippe est venu parachever devant les caméras de TF1.

Mais quelques bonnes âmes républicaines ont tenté d’en dissimuler la nocivité en déclenchant une querelle sémantique à propos de l’expression « Français issus de l’immigration ».

Ceux qui ont soutenu que l’expression était raciste, et parmi eux le journaliste Jean-Michel Aphatie (qui en dehors de ses moments de lucidité anticolonialiste incarne l’idiot utile de la droite plus souvent qu’à son tour), ont en vérité tendu à Édouard Philippe la perche qu’il lui fallait pour occulter son dérapage dès le 4 novembre sous un simple argument de bon sens : « Bien sûr qu'il y a des Français issus de l'immigration, s’est-il contenté de répondre. Et ils sont Français. Et ils ont les mêmes droits que les Français. Et les mêmes devoirs ».

Retournement de stigmate

Bien qu’il ait ainsi réussi son rétablissement, E. Philippe n’est pas entièrement sorti de l’ambiguïté qui lui fait dire à la fois qu’il y a des Français à part issus de l’immigration mais qui sont des Français comme les autres. Preuve en est qu’il se rattrape comme il peut en récitant son catéchisme républicain de l’égalité des droits.

Mais si on tient à rendre compte de la réalité dans son entière complexité, on doit dire que la société française étant une société de classe mais aussi de race, il est parfaitement juste de considérer l’immigration post-coloniale comme une catégorie sociale à part entière, unie dans la condition commune que lui assigne la domination qu’elle subit spécifiquement au titre du racisme et de la négrophobie, mais peut-être bien plus ouvertement de l’islamophobie qui s’est traduite institutionnellement par des lois et des pratiques administratives ouvertement discriminatoires.

En réaction, plusieurs courants associatifs et intellectuels s’identifiant à ces catégories de la population ont revendiqué ce particularisme. Pour cela ils ont forgé tout au long des cinquante dernières années diverses appellations pour les définir soit par sous-appartenances (beurs, blacks, afro-descendants, arabes, musulmans…), soit génériquement en tant qu’indigènes ou barbares.

Ces protestations existentielles ont été parfois verbalisées dans un retournement de stigmate comme l’adoption dans des milieux culturels contestataires de la qualification de caillera (pour racaille). Il est même arrivé qu’y soit associé un programme d’action politique. C’est ainsi que dans l’appel des Indigènes de la République rendu public en janvier 2005 « des militantes et militants engagés dans les luttes contre l’oppression et les discriminations produites par la République post-coloniale » incitaient une population se reconnaissant comme indigène à faire émerger « une dynamique autonome » qui prépare « un combat commun de tous les opprimés et exploités pour une démocratie sociale véritablement égalitaire et universelle ».

Que cette dynamique autonome se soit brisée sur les résistances rencontrées sur le terrain n’est pas contestable puisque les principaux initiateurs de cet appel semblent bien être rentrés dans le rang, ne se distinguant des autres soutiens à la candidature de Mélenchon à la présidentielle de 2027 que par une gouaille provocatrice et des éléments résiduels de leur discours originel.

Mais si l'ouvrage devait être un jour remis sur le métier, nulle représentation emblématique de ces populations ne s'offenserait qu'on rappelle qu’elles sont issues de l’immigration.


[2] https://lessurligneurs.eu/mobilisation-du-17-octobre-les-auteurs-de-violences-portent-ils-a-75-un-prenom-arabo-musulman-ou-dorigine-africaine/

Ces chiffres peuvent être recoupés avec ceux des incarcérations communiquées à l’AFP par le ministère de la Justice. Sur un échantillon provisoire de 186 personnes écrouées dans le cadre des violences urbaines du 17 octobre, 70% sont de nationalité française, dont la quasi-totalité est née en France.

https://lessurligneurs.eu/mobilisation-du-17-octobre-limmigration-a-t-elle-ete-la-cause-des-violences-urbaines/

[3] Cette hypothèse peut s'appuyer sur les données publiées par l'enquête du Défenseur des droits (juin 2025) : « Les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes ont 4 fois plus de risques d'être contrôlés par la police et 12 fois plus de risques de subir un contrôle approfondi (fouille, palpation) par rapport au reste de la population ». On peut craindre que dans des circonstances de troubles sociaux, cette tendance s’accentue. Quant à l’opération de désinformation qu’on peut soupçonner, Edouard Philippe a pu ne profiter que de l’effet d’aubaine que lui procurait une seule et même chaîne d’informations convergentes  dans le cadre de ce qu’on commence à appeler un « racisme d’atmosphère ».

 

mercredi 28 octobre 2026

ENTRE DEUX EAUX, L’OPPOSITION PARLEMENTAIRE ALGÉRIENNE

 

Khaled Satour

Le 25 octobre, lors du vote des deux chambres du parlement algérien sur la décision du président Tebboune d’envoyer des unités de l’armée algérienne au Niger, trois partis, le Front des forces Socialistes (FFS), le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD) et le Parti des Travailleurs (PT) se sont abstenus. Tous les trois ont mis en avant leur critique de la procédure formelle par laquelle les élus ont été consultés, qu’il s’agisse de la précipitation dans laquelle ils ont été convoqués, de l’absence de présentation d’un projet de motion ou de résolution ou plus généralement de l’absence d’un débat libre ouvert à tous avant le vote.

En même temps cependant, aucun de ces partis n’a désapprouvé l’initiative du président soit par un vote négatif soit par un désaveu exprimé dans le communiqué que chacune des trois directions n’a pas manqué de publier à l’issue du vote. Dans les déclarations qu’ils ont faites, le FFS et le PT ont au contraire affirmé qu’ils y étaient favorables, le premier parce qu’il estime qu’on ne peut « que soutenir cette décision stratégique (visant) à défendre les intérêts vitaux de la nation[1] », le second parce qu’il ne veut pas remettre « en cause le principe d’une aide à Niamey » et qu’il soutient « toutes les décisions de l’État en faveur des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES)[2] ».

Quant au RCD, il s’est cantonné dans son commentaire à une position plus ambiguë, et en conséquence mieux assortie à son abstention au cours du vote, en évoquant certes « les conséquences durables sur la sécurité de l’Algérie et les risques majeurs » que l’engagement de l’armée peut causer au pays mais en laissant entendre que l’entreprise aurait été envisageable s’il y avait eu « une concertation avec les forces politiques et une délibération parlementaire sérieuse[3] », ce qui indique qu’il ne la rejette pas.

Les trois partis se sont ainsi arrangés pour ne pas s’opposer frontalement à l’exécutif. C’est ce qui explique leur choix commun de l’abstention dans le vote et d’un soutien politique dans les commentaires, nuancé par la critique plus ou moins sévère de la procédure.

S’agissant du choix du vote qui s’offrait à eux, il ne pouvait influer sur l’issue du scrutin en aucune façon. N’étant pratiquement pas représentées au conseil de la Nation, ces trois formations comptent ensemble à l’Assemblée populaire nationale un total de 19 députés sur 407, soit une proportion d’environ 5 %. On ne peut donc pas dire que leurs suffrages, quels qu’ils aient été, étaient en mesure d'affecter l’arithmétique consensuelle qu’escomptait la présidence de la République. Ce sont des suffrages dont le seul intérêt résidait dans le message politique qu’ils pouvaient communiquer.

Et c'est pour cette raison qu'on peut s'étonner que les trois abstentionnistes n’aient pas plutôt osé un vote d’opposition, ne serait-ce que pour être en accord avec les réserves dont ils ont fait part dans leurs déclarations respectives et être en cohérence avec eux-mêmes. Le PT notamment qui non seulement « s’interroge sur la nécessité d’envoyer l’armée pour protéger des exploitations pétrolières à l’étranger », mais qui précise en outre qu’il s’est toujours opposé à l’article 31 de la constitution autorisant « dans le cadre du respect des principes et objectifs des Nations Unies, de l’Union Africaine et de la Ligue des États Arabes, de participer au maintien de la paix », et, pour faire bonne mesure, ajoute que si c’est le front intérieur qu’on veut renforcer contre les menaces du voisinage, « le rétablissement des libertés démocratiques et la solution des difficultés sociales » seraient les bienvenus[4].

Tout un programme que le RCD endosse prudemment dans son seul volet relatif aux libertés publiques et que le FFS, curieusement, limite à une défense plus timide du pluralisme.

Mais ce qui a exclu un tel vote délibérément désapprobateur est une donnée du monde politique algérien dont les acteurs admis dans le jeu institutionnel sont avertis qu’elle est la principale limite à toute opposition, il s’agit de la révérence due à l’ANP.

Or, la question soumise au Parlement en ce 25 octobre constituait pour l’opposition légale une mise à l’épreuve au plus près de cette limite. Et c’est en nageant entre deux eaux que le PT, le FFS et le RCD ont peut-être été reçus à l’examen : s'ils ont à ce point mêlé dans leurs discours le soutien et la critique du projet qui leur a été soumis, c'est pour n’avoir pas à l’approuver ni le désapprouver dans un vote parlementaire prévu par la constitution. Et n’avoir à prendre, dans un sens ou dans l'autre, aucune responsabilité.

samedi 24 octobre 2026

FRANCE : LA JEUNESSE IMMIGRÉE PARTIE PRENANTE


 

Khaled Satour

Ils (et elles) ne font que tenir la place qui est la leur dans la grande insurrection populaire actuelle. Je veux parler des habitants des banlieues de l’immigration et plus particulièrement des plus jeunes d’entre eux.

Le mouvement lycéen qui a propulsé la contestation actuelle est parti dans l’Hexagone des communes de la périphérie parisienne avant de s’élargir à tout le pays. Les lycéens issus de l’immigration y étaient donc bel et bien représentés. Et il n’est pas douteux qu’ils aient contribué à l’extension de la thématique de la protestation à des mots d’ordre anticolonialistes illustrés par la présence des drapeaux palestinien et algérien aux côtés de l’emblème tricolore.

« Islamistes, casseurs, pilleurs »

Ce sont les mêmes qui ont été présents, avec des étudiants, des travailleurs et des exclus du système, dans les rangs des manifestants du samedi 17 octobre et qui ont subi, en même temps que les autres, et sans doute plus, la violence policière qui en a laissé plus d'un sur le carreau, blessés grièvement et souvent mutilés.

On aura à peu près tout dit sur leur pleine implication dans la révolte de ce mois d’octobre lorsqu’on aura précisé qu’ils sont aussi bien représentés, sinon en surnombre, parmi les 10.000 personnes placées en garde à vue depuis le début du mouvement lycéen dont 2300 pour le seul 17 octobre mais aussi dans la masse de ceux qui parmi eux ont été jugés sommairement en comparution immédiate et sont actuellement détenus dans des prisons insalubres[1].

Dans les discours des gouvernants, des droites diverses et des médias dominants, ces données vérifiées sont pourtant mises à rude épreuve par les traditionnelles représentations stigmatisantes de l’immigration. Rebondissant sur le distinguo fait dimanche 18 par Emmanuel Macron quand il déclarait qu’il ne fallait jamais « confondre les manifestants avec ceux qui ont détruit, cassé, pillé[2] », tous ceux-là se sont attachés plus ou moins ouvertement à réduire les jeunes de l’immigration au statut d’agents du chaos. Bruno Retailleau, profitant de l’actualité pour enfourcher son cheval de bataille, croyait ainsi apercevoir « un lien entre une immigration massive qui crée des désordres sécuritaires et ce qui s'est passé », dénonçant la « convergence entre l'extrême gauche et des racailles[3] ».

Et c’est à partir de ce brouillon lapidaire que d’autres ont fignolé une lecture qui isolait la jeunesse immigrée du mouvement de contestation et lui retirait la légitimité qui était reconnue du bout des lèvres à ce dernier. Si Jordan Bardella l’évoquait en tant que « France des ultras et des " wallah"[4] » l’assimilant à ce que d’aucuns ont qualifié à sa suite et sans en donner la moindre justification d’ultra gauche, Eric Ciotti en décrivait l’action comme une « intifada[5] » française, faisant usage de cet autre arabisme pour y fondre islamistes, casseurs et pilleurs.

Un déni déjà signifié aux révoltes des banlieues

Mais c’est à Maud Brégeon, porte-parole du gouvernement qu’est revenu le fin mot de cette rhétorique lorsqu’elle a procédé à une ultime sous-classification, au sein des auteurs de la violence, entre les « factieux » et les « racailles[6] », les secondes étant assignées avec les premiers à un statut commun d’infra-citoyenneté mais se voyant en plus refoulés hors de l’univers politique, dans le néant de la délinquance.

Tel est le nouveau barrage opposé à l’accès de l’immigration au champ politique. A défaut d’empêcher la participation de sa jeunesse à une protestation sociale qui promet d’être historique, on entend encore y réagir par le même déni dont firent l’objet les révoltes des banlieues, notamment en 2005 et 2023, lorsque la violence de sa réaction à des crimes impunis de la police a justifié qu’on la déclare bannie du champ civique, non seulement dans les discours de la droite mais aussi par la voix de partis d’extrême-gauche tels que Lutte ouvrière qui avait qualifié les révoltés de 2005 d’asociaux.

Au lieu donc que la présence des immigrés dans une protestation légitime ne leur vaille enfin un brevet de civisme, c’est au contraire cette protestation qui s’en trouve dégradée et ramenée, afin d’en nier la justesse, au rang d’une conspiration violente visant les biens privés et les institutions publiques.

L’idéologie qui préside à ce déni est celle d’une bourgeoisie néocoloniale qui ne conçoit l’absorption des minorités immigrées qu’à la condition qu’elles s’assimilent sur le plan identitaire et qu’elles acceptent la domination de classe et de race qui leur est infligée. Il leur est en revanche refusé de se faire admettre dans la société et dans la cité par des moyens tant soit peu agressifs, par exemple en exacerbant pour les résoudre à leur avantage les conflits sociaux dont elles sont partie prenante.

Des conflits propices à la conquête des droits

Mais un tel verrou peut sauter, l’histoire de France l’a attesté en de multiples occasions où un conflit engageant la transformation de l’ordre politique fut l’occasion pour des classes sociales ou des minorités de conquérir des droits.

L’exemple le plus proche de notre problématique qui vient à l’esprit est celui de la révolution de 1848 qui renverse, grâce à une alliance de classes, la monarchie en février et instaure le suffrage universel. Satisfaite à moitié, la classe ouvrière exploitée et paupérisée réclame des réformes sociales et va à l’insurrection qui est réprimée dans le sang. S’il fut dans l’immédiat une défaite incontestable, cet épisode s’avéra à moyen terme le levain des idées de solidarité, de protection sociale et d’intervention publique que la 3e République devait convertir en réformes, notamment grâce aux mobilisations de 1936.

Bien sûr, l’immigration ne fait aujourd’hui que se couler dans une convergence toute conjoncturelle des luttes qui la concernent, qui se fera et se défera souvent au gré des événements. Elle ne s’en décharge pas pour autant de la cause de l’égalité et de la dignité dont elle a fait son combat propre au long cours et qu’il lui faudra défendre contre l’État racial qui, quelle que soit l’issue du round actuel, n’aura pas désarmé. Et sans doute aussi contre certains de ses alliés d’aujourd’hui.


[1] Voir dans le blog de Mediapart le billet signé Un collectif de détenus et intitulé Lettre ouverte de prisonniers : nous sommes le peuple qui se bat pour ne plus souffrir : https://blogs.mediapart.fr/un-collectif-de-detenus/blog/231026/lettre-ouverte-de-prisonniers-nous-sommes-le-peuple-qui-se-bat-pour-ne-plus-souffrir