dimanche 18 octobre 2026

PRIX NOBEL DE LA PAIX : A « CEUX DONT LES NOMS AVAIENT DISPARU DES LISTES »


 

Khaled Satour

Bien que tout soit fait en Occident pour qu’elle passe inaperçue, l’attribution du prix Nobel de la paix à la Sud-africaine Navi Pillay n’est pas une péripétie d’intérêt secondaire. Ce sont peut-être les efforts mêmes faits pour l'occulter qui attestent de son importance.

On ne peut certes la surinterpréter au point d’en faire l’indice d’un renversement conceptuel majeur remettant à lui seul sur ses pieds un monde que la représentation dominante a longtemps fait marcher sur la tête. Je ne pense pas en effet que, par cet acte, le comité Nobel norvégien se soit repenti sincèrement de plus de 120 ans passés à célébrer des personnalités et des organisations emblématiques de l’ordre de domination en vigueur.

La paix des empires

Mais ce qui n’est pas contestable, c’est que cette décision vient amoindrir la correspondance qui s’est établie de longue date entre la paix distinguée à chaque époque par l’Académie Nobel et la domination impériale qui lui était contemporaine. Le comité Nobel n’a pas cessé de témoigner année après année de son attachement à la paix des empires sous les différentes formes qu’elle s’est données depuis le début du 20e siècle.

Inauguré en 1901, alors que l’Europe imposait au monde un ordre colonial encore vigoureux, le prix fut attribué, jusqu’à ce que le chaos de la grande guerre l’aspire dans le néant pendant quatre ans, à dix ressortissants de différents États colonialistes qui faisaient briller le dernier lustre de la pax britannica.

Puis, dès la déclaration Balfour de 1917 qui exprimait la volonté de l’empire britannique de perpétuer sa domination dans un contexte que la guerre mondiale était en train de remodeler profondément, Israël et le mouvement sioniste ont constitué sans interruption l’un des axes majeurs de l’hégémonie impériale. Il faut dire que la déclaration elle-même se faisait par anticipation l’instrument de ce remodelage dans la mesure où elle préfigurait l’approbation en 1922 par la Société des Nations du mandat sur la Palestine mais aussi plus généralement le partage des mandats décidé en 1920 par la conférence de San Remo.

Dans son article 22, le pacte de la SDN définissait les mandats comme une tutelle exercée par la communauté internationale. Mais, si son texte fondateur prévoyait pour les pays soustraits à l’autorité ottomane une possibilité d’accès à l’indépendance, le mandat que l’organisation accordait au Royaume Uni sur la Palestine ratifiait la seule promesse Balfour, trahissant celles faites à la population arabe majoritaire.

C’est ainsi que le système mandataire de l’après-guerre fut la porte d’entrée d’un ordre de domination qui fonctionna d’abord en complément de la paix dite de Versailles jusqu’en 1939 puis dans le cadre de la pax americana instaurée après la seconde guerre mondiale.

L’exceptionnalité reconnue à Israël dans le cadre de ce système de domination ne s’est plus jamais démentie. Elle avait certes originellement été reconnue aux puissances occidentales victorieuses en 1945 et consistait essentiellement en la présomption irréfragable qu’elles agissaient toujours au profit de la paix du monde même lorsqu’elles le mettaient à tour de rôle à feu et à sang. C’est ce qui explique pour une bonne part qu’entre 1945 et aujourd’hui plus de 90 des 120 prix attribués ont eu pour lauréats des ressortissants occidentaux.

Si cette virginité intrinsèque et inaltérable a été étendue au bénéfice d’Israël, malgré le bellicisme dont il a fait preuve depuis sa création, c’est d’abord parce que son existence et son projet destructeur ont été légitimés, mieux sacralisés, par le génocide que le régime nazi avait fait subir aux Juifs d’Europe et qui avait décidé l’ensemble des puissances qui ont dominé l’après-guerre à reconnaître l’État proclamé en 1948, malgré les divisions stratégiques et idéologiques introduites entre elles par la guerre froide.

« Je n'ai jamais entendu parler d'elle »

Même s’il n’est pas douteux qu’à partir de la guerre des six jours, les États-Unis ont fondé toute leur politique d’influence au Proche-Orient sur Israël parce que les principaux ennemis arabes de cette entité étaient appuyés par l’URSS, l’argument de légitimation insubmersible des pires exactions infligées aux Palestiniens – le bouclier moral et humanitaire sur lequel se brisaient les plus insignifiantes réprimandes – était le génocide et le souvenir qui en était religieusement entretenu.

C’est dire l’importance du tabou que transgresse aujourd’hui le comité norvégien en distinguant Navi Pillay dont Donald Trump a pu affirmer, sous le coup du dépit immense qui l’avait envahi à l’annonce de la nouvelle, qu’il n’avait « jamais entendu parler d’elle ».

Et c’est en effet comme si on s’était acharné à la chercher, cette anonyme qui avait endossé la responsabilité de signer en septembre 2025 un rapport d’enquête établissant sans réserve qu’Israël avait commis un génocide à Gaza et qui, n’en restant pas là, et ayant la prescience des objections que préparaient les chicaneurs stipendiés par le sionisme, prenait soin de préciser qu’ « il existe une intention de détruire les Palestiniens de Gaza par des actes qui répondent aux critères énoncés dans la Convention sur le génocide ».

Car Navi Pillay avait compris que c’est sur la contestation de ce critère de l’intentionnalité que seraient érigées les ultimes barrières du négationnisme, y compris et même surtout chez ces tardifs repentants, tels le journaliste Claude Askolovitch ou la rabbine Delphine Horvilleur, qui déplorent qu’« on affame des enfants, qu’on condamne des innocents » ou « qu’on les tue en leur nom » mais qui demeurent fermement arrimés au sionisme.

Ceux-là illustrent à la lettre la métaphore (si évocatrice de la spoliation de la Palestine) dans le proverbe algérien relatif à celui qui, « tout en pleurant avec le propriétaire, participe au vol avec le cambrioleur ».

L’impact de ce prix Nobel et toutes les conséquences morales et symboliques, sinon juridiques, qui en découlent pour Israël mais aussi pour l’ensemble du camp occidental est considérable, malgré les apparences qu’on s’évertue à en donner.

Le dernier ciment civilisationnel de l'Occident 

- Pour le camp occidental dans sa globalité, le sionisme constitue l’un des derniers ciments civilisationnels qu’il a hérités des guerres mondiales. En ce moment de l’histoire où ce camp se décompose sous les coups de boutoir de la Chine et les réticences américaines à assumer la solidarité atlantiste, les réactions à la consécration de Navi Pillay se sont souvent exprimées sur le registre du déni. Celui-ci s’est exprimé chez Trump sur le ton de la fureur que la toute-puissance croit pouvoir s’autoriser et sur celui de l’hypocrisie chez les instances de l’UE et des États les plus importants qui la composent, lesquels ont salué la position prise jadis par la lauréate dans l’affaire du génocide rwandais sans souffler mot de l’événement actuel qui lui a réellement valu le prix, le dossier palestinien.

- Pour Israël plus précisément, la reconnaissance du génocide viendrait anéantir la légitimité de l’œuvre nationale qu’on attribue au sionisme. Au niveau des représentations symboliques, elle renverserait purement et simplement les rôles tenus dans la tragédie israélo-palestinienne. Tant que les Palestiniens ne seront reconnus que comme victimes de massacres, si disproportionnés que veuillent bien l’admettre par exemple les témoins et les cinéastes qui dialoguent dans le documentaire « Naza », la seule problématique en jeu concernera la réalité de la violence, la comptabilité des morts et la nécessité de punir les coupables.

En comparaison de quoi la reconnaissance du génocide hisserait les morts au rang de membres d’un groupe humain et social qu’on a voulu détruire, tant il est vrai qu'un tel crime prémédité les engloberait tous dans une collectivité homogène dont on redoutait à juste titre l’affirmation en tant que nation. N’est-ce pas en grande partie dans l’enfer du génocide qu’ils ont subi que les Juifs ont puisé leur prétention à se constituer en nation ?

Les vertus de la vérité

Et c’est symétriquement cet acquis qui se défait du côté israélien quand le génocide est établi. L’image que l’État sioniste a pu forger de lui-même, de ses dirigeants et des guerres incessantes qu’il a menées serait menacée en même temps que le récit national dont on a commencé à doter le soi-disant peuple juif un bon siècle avant la fondation d’Israël.

Tels sont les vertus de la vérité sur le génocide de Gaza pour laquelle plus de 200 journalistes palestiniens ont accepté de subir le sort des milliers de leurs compatriotes sacrifiés, que l’engagement de Navi Pillay a contribué à accréditer avant que le comité Nobel ne la sauve de l’indifférence.

Mais si j’accorde un tel intérêt à ce que le monde puisse nommer cette tragédie par son nom, ce n’est pas seulement pour des raisons abstraitement morales, encore moins pour je ne sais quelle satisfaction géopolitique.

C’est sans doute à l’humain que la réparation la plus précieuse serait offerte. Et même si je ne prétends pas contester à l’écrivaine franco-algérienne Louisa Yousfi l’exclusivité de la vision qu’elle décrit de la libération de la Palestine, je voudrais bien, grâce à la vérité proclamée du génocide, apercevoir un jour dans leur paix retrouvée « les survivants de l’anéantissement » :

« Ceux dont nous avions vu les vies s’éteindre mille fois sur nos écrans. Ceux dont les noms avaient disparu des listes, ceux qu’on avait enterrés sans stèle, dans des fosses improvisées. Ceux qui avaient disparu sous les ruines, les flammes, la poussière et les mensonges… Ils étaient là. Entiers. Vivants. Les femmes, les hommes, les enfants [1] ».

[1] De son ouvrage intitulé La grande méthode, La Fabrique Éditions

 

samedi 10 octobre 2026

QUAND LE COMITÉ NOBEL REPREND SES ESPRITS


Khaled Satour

Elle s’appelle Navanethem (Navi) Pillay et elle est sud-africaine.

Elle a présidé la commission d’enquête indépendante de l’ONU qui a établi en septembre 2025 qu’Israël avait commis un génocide à Gaza, relevant à l’appui de ce constat divers crimes individualisés qui lui ont inspiré la conclusion suivante « Il est clair qu’il existe une intention de détruire les Palestiniens de Gaza par des actes qui répondent aux critères énoncés dans la Convention sur le génocide ».

Cette commission ajoutait en juin 2026 un complément d’enquête qui précisait qu’« Israël a délibérément pris pour cible les enfants palestiniens, provoquant un génocide, des crimes contre l'humanité et des crimes de guerre dans la bande de Gaza, ainsi que des crimes de guerre en Cisjordanie occupée ». Et elle estimait que « le ciblage délibéré des enfants est l'un des éléments clés permettant d'établir l'intention génocidaire des autorités et forces de sécurité israéliennes de détruire le "groupe palestinien", dans son ensemble ou en partie, à Gaza » [1].

Navi Pillay vient de se faire décerner le prix Nobel de la Paix 2026 par lequel le comité norvégien fait amende honorable après plusieurs élections plus que contestables, carrément provocatrices, dont la dernière en date fut celle de la militante d’extrême droite vénézuélienne Maria Machado, opposante à Maduro et mercenaire de l’impérialisme américain.

Cette récompense, attribuée à une personnalité désavouée par les États-Unis en tant que commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU après avoir été membre de la Cour pénale internationale (CPI) qui subit actuellement le chantage de Donald Trump, est aussi un hommage rendu à l’Afrique du Sud, qui a engagé auprès de la Cour internationale de justice la procédure prévue par la convention sur le génocide.

C’est un choix qui peut inciter la CIJ à hâter une décision sur le fond reconnaissant le génocide commis à Gaza, qui se fait attendre depuis près de trois ans alors que le territoire est en ruines et que plus d’un million et demi de survivants sont cantonnés sur le tiers de sa superficie.

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 [1] Pour plus de détails sur les comptes-rendus publiés par la commission d'enquête, lire sur ce blog les deux articles suivants :

1° « Les véritables proportions du génocide à Gaza… » (28/06/2026)

https://contredit.blogspot.com/2026/06/les-veritables-proportions-du-genocide.html

2° « Du génocide de Gaza à l’arithmétique de " Naza" » (18/09/2026)

https://contredit.blogspot.com/2026/09/du-genocide-de-gaza-larithmetique-de.html

 

FRANCE : VIOLENCE POLICIÈRE, VIOLENCE MÉDIATIQUE


Khaled Satour

Écoutez les médias du service public français, à peine plus mesurés que les médias privés acquis à l’extrême droite, faire tout d’une pièce l’apologie de la violence de classe et de la violence de race exercée sans modération par la police.

C’est toute la porosité entre la désinformation qu’ils pratiquent sur les événements de France et ceux du monde qui se révèle !

Acharnés depuis trois ans à renverser les données du conflit israélo-palestinien en présentant un État et une armée génocidaires comme les victimes de la résistance du peuple qu’ils ont décidé d’exterminer, ils étendent désormais cette grille d’interprétation aux différentes facettes de la brutalité policière déchainée contre les révoltes de catégories de plus en plus nombreuses de la population française.

Pour l’heure, c’est l’étonnant consensus médiatique constitué en soutien de la force armée de l’État engagée dans la répression des lycéens qui montre le plus clairement la dérive d’organes d’information qui se sont égarés loin de toutes les justifications acceptables de la violence d’État.

Alors qu’à ce jour, au moins trois lycéens mineurs ont été blessés grièvement par des tirs de LBD, dont deux ont été pratiquement éborgnés, et un quatrième a eu la main arrachée par l’explosion d’une grenade, alors que les vidéos montrant des agressions policières contre des adolescent(e)s pacifiques sont vues des millions de fois, ces médias se focalisent sur les « violences » attribués aux manifestants pour les rendre responsables des exactions qu’ils subissent de la part des forces de l’ordre.

Le défi lancé par les lycéens à la police est dépeint comme une provocation à la confrontation, ce qui est déjà une aberration au regard du régime des libertés publiques, mais aussi de la psychologie et de la sociologie. Car on ne peut raisonnablement identifier aucune symétrie dans un affrontement opposant des adolescents désarmés âgés de 14 à 17 ans à des détachements de professionnels adultes, cuirassés, entraînés aux combats de rues et dotés de grenades à différents usages (lacrymogènes, à effet sonore, de désencerclement), de LBD d’au moins deux sortes, d’aérosols lacrymogènes et de gourdins, sans parler des armes à feu conventionnelles qui ne les quittent pas.

A moins bien sûr de considérer que le noyautage de la jeunesse française par les racailles « grand’remplaçantes » des banlieues suffise à la disqualifier en bloc et à lui retirer l’immunité que lui garantit l’État de droit.

Il faut dire que cette embrouille médiatique trouve écho dans la duplicité du législateur saisi simultanément d’une proposition de loi dite « intégrale » ayant pour objet de renforcer la protection des enfants (ainsi que des femmes) non seulement contre les violences sexuelles mais aussi « contre toute forme de violence » et d’un projet de loi accordant à la plus vulgaire maréchaussée « une présomption d’usage légitime des armes » (plus justement dénommée ‘permis de tuer’).

Il ne faut pas croire pour autant que, entre le souci de protection de l’enfance et celui de lâcher la bride à la police, le cœur glacial de l’État néolibéral puisse balancer un instant.

Cet octobre des luttes, qui est loin d’avoir dit son dernier mot, nous donne, dans toutes les artères et les places publiques du pays où s’exprime la colère populaire, la preuve que le pouvoir penche vers la franche répression. Et avec lui, ses médias de classe et de race.