Khaled Satour
Bien que tout soit fait en Occident pour qu’elle passe inaperçue, l’attribution du prix Nobel de la paix à la Sud-africaine Navi Pillay n’est pas une péripétie d’intérêt secondaire. Ce sont peut-être les efforts mêmes faits pour l'occulter qui attestent de son importance.
On ne peut certes la surinterpréter au point d’en faire l’indice d’un renversement conceptuel majeur remettant à lui seul sur ses pieds un monde que la représentation dominante a longtemps fait marcher sur la tête. Je ne pense pas en effet que, par cet acte, le comité Nobel norvégien se soit repenti sincèrement de plus de 120 ans passés à célébrer des personnalités et des organisations emblématiques de l’ordre de domination en vigueur.
La paix des empires
Mais ce qui n’est pas contestable, c’est que cette décision vient amoindrir la correspondance qui s’est établie de longue date entre la paix distinguée à chaque époque par l’Académie Nobel et la domination impériale qui lui était contemporaine. Le comité Nobel n’a pas cessé de témoigner année après année de son attachement à la paix des empires sous les différentes formes qu’elle s’est données depuis le début du 20e siècle.
Inauguré en 1901, alors que l’Europe imposait au monde un ordre colonial encore vigoureux, le prix fut attribué, jusqu’à ce que le chaos de la grande guerre l’aspire dans le néant pendant quatre ans, à dix ressortissants de différents États colonialistes qui faisaient briller le dernier lustre de la pax britannica.
Puis, dès la déclaration Balfour de 1917 qui exprimait la volonté de l’empire britannique de perpétuer sa domination dans un contexte que la guerre mondiale était en train de remodeler profondément, Israël et le mouvement sioniste ont constitué sans interruption l’un des axes majeurs de l’hégémonie impériale. Il faut dire que la déclaration elle-même se faisait par anticipation l’instrument de ce remodelage dans la mesure où elle préfigurait l’approbation en 1922 par la Société des Nations du mandat sur la Palestine mais aussi plus généralement le partage des mandats décidé en 1920 par la conférence de San Remo.
Dans son article 22, le pacte de la SDN définissait les mandats comme une tutelle exercée par la communauté internationale. Mais, si son texte fondateur prévoyait pour les pays soustraits à l’autorité ottomane une possibilité d’accès à l’indépendance, le mandat que l’organisation accordait au Royaume Uni sur la Palestine ratifiait la seule promesse Balfour, trahissant celles faites à la population arabe majoritaire.
C’est ainsi que le système mandataire de l’après-guerre fut la porte d’entrée d’un ordre de domination qui fonctionna d’abord en complément de la paix dite de Versailles jusqu’en 1939 puis dans le cadre de la pax americana instaurée après la seconde guerre mondiale.
L’exceptionnalité reconnue à Israël dans le cadre de ce système de domination ne s’est plus jamais démentie. Elle avait certes originellement été reconnue aux puissances occidentales victorieuses en 1945 et consistait essentiellement en la présomption irréfragable qu’elles agissaient toujours au profit de la paix du monde même lorsqu’elles le mettaient à tour de rôle à feu et à sang. C’est ce qui explique pour une bonne part qu’entre 1945 et aujourd’hui plus de 90 des 120 prix attribués ont eu pour lauréats des ressortissants occidentaux.
Si cette virginité intrinsèque et inaltérable a été étendue au bénéfice d’Israël, malgré le bellicisme dont il a fait preuve depuis sa création, c’est d’abord parce que son existence et son projet destructeur ont été légitimés, mieux sacralisés, par le génocide que le régime nazi avait fait subir aux Juifs d’Europe et qui avait décidé l’ensemble des puissances qui ont dominé l’après-guerre à reconnaître l’État proclamé en 1948, malgré les divisions stratégiques et idéologiques introduites entre elles par la guerre froide.
« Je n'ai jamais entendu parler d'elle »
Même s’il n’est pas douteux qu’à partir de la guerre des six jours, les États-Unis ont fondé toute leur politique d’influence au Proche-Orient sur Israël parce que les principaux ennemis arabes de cette entité étaient appuyés par l’URSS, l’argument de légitimation insubmersible des pires exactions infligées aux Palestiniens – le bouclier moral et humanitaire sur lequel se brisaient les plus insignifiantes réprimandes – était le génocide et le souvenir qui en était religieusement entretenu.
C’est dire l’importance du tabou que transgresse aujourd’hui le comité norvégien en distinguant Navi Pillay dont Donald Trump a pu affirmer, sous le coup du dépit immense qui l’avait envahi à l’annonce de la nouvelle, qu’il n’avait « jamais entendu parler d’elle ».
Et c’est en effet comme si on s’était acharné à la chercher, cette anonyme qui avait endossé la responsabilité de signer en septembre 2025 un rapport d’enquête établissant sans réserve qu’Israël avait commis un génocide à Gaza et qui, n’en restant pas là, et ayant la prescience des objections que préparaient les chicaneurs stipendiés par le sionisme, prenait soin de préciser qu’ « il existe une intention de détruire les Palestiniens de Gaza par des actes qui répondent aux critères énoncés dans la Convention sur le génocide ».
Car Navi Pillay avait compris que c’est sur la contestation de ce critère de l’intentionnalité que seraient érigées les ultimes barrières du négationnisme, y compris et même surtout chez ces tardifs repentants, tels le journaliste Claude Askolovitch ou la rabbine Delphine Horvilleur, qui déplorent qu’« on affame des enfants, qu’on condamne des innocents » ou « qu’on les tue en leur nom » mais qui demeurent fermement arrimés au sionisme.
Ceux-là illustrent à la lettre la métaphore (si évocatrice de la spoliation de la Palestine) dans le proverbe algérien relatif à celui qui, « tout en pleurant avec le propriétaire, participe au vol avec le cambrioleur ».
L’impact de ce prix Nobel et toutes les conséquences morales et symboliques, sinon juridiques, qui en découlent pour Israël mais aussi pour l’ensemble du camp occidental est considérable, malgré les apparences qu’on s’évertue à en donner.
Le dernier ciment civilisationnel de l'Occident
- Pour le camp occidental dans sa globalité, le sionisme constitue l’un des derniers ciments civilisationnels qu’il a hérités des guerres mondiales. En ce moment de l’histoire où ce camp se décompose sous les coups de boutoir de la Chine et les réticences américaines à assumer la solidarité atlantiste, les réactions à la consécration de Navi Pillay se sont souvent exprimées sur le registre du déni. Celui-ci s’est exprimé chez Trump sur le ton de la fureur que la toute-puissance croit pouvoir s’autoriser et sur celui de l’hypocrisie chez les instances de l’UE et des États les plus importants qui la composent, lesquels ont salué la position prise jadis par la lauréate dans l’affaire du génocide rwandais sans souffler mot de l’événement actuel qui lui a réellement valu le prix, le dossier palestinien.
- Pour Israël plus précisément, la reconnaissance du génocide viendrait anéantir la légitimité de l’œuvre nationale qu’on attribue au sionisme. Au niveau des représentations symboliques, elle renverserait purement et simplement les rôles tenus dans la tragédie israélo-palestinienne. Tant que les Palestiniens ne seront reconnus que comme victimes de massacres, si disproportionnés que veuillent bien l’admettre par exemple les témoins et les cinéastes qui dialoguent dans le documentaire « Naza », la seule problématique en jeu concernera la réalité de la violence, la comptabilité des morts et la nécessité de punir les coupables.
En comparaison de quoi la reconnaissance du génocide hisserait les morts au rang de membres d’un groupe humain et social qu’on a voulu détruire, tant il est vrai qu'un tel crime prémédité les engloberait tous dans une collectivité homogène dont on redoutait à juste titre l’affirmation en tant que nation. N’est-ce pas en grande partie dans l’enfer du génocide qu’ils ont subi que les Juifs ont puisé leur prétention à se constituer en nation ?
Les vertus de la vérité
Et c’est symétriquement cet acquis qui se défait du côté israélien quand le génocide est établi. L’image que l’État sioniste a pu forger de lui-même, de ses dirigeants et des guerres incessantes qu’il a menées serait menacée en même temps que le récit national dont on a commencé à doter le soi-disant peuple juif un bon siècle avant la fondation d’Israël.
Tels sont les vertus de la vérité sur le génocide de Gaza pour laquelle plus de 200 journalistes palestiniens ont accepté de subir le sort des milliers de leurs compatriotes sacrifiés, que l’engagement de Navi Pillay a contribué à accréditer avant que le comité Nobel ne la sauve de l’indifférence.
Mais si j’accorde un tel intérêt à ce que le monde puisse nommer cette tragédie par son nom, ce n’est pas seulement pour des raisons abstraitement morales, encore moins pour je ne sais quelle satisfaction géopolitique.
C’est sans doute à l’humain que la réparation la plus précieuse serait offerte. Et même si je ne prétends pas contester à l’écrivaine franco-algérienne Louisa Yousfi l’exclusivité de la vision qu’elle décrit de la libération de la Palestine, je voudrais bien, grâce à la vérité proclamée du génocide, apercevoir un jour dans leur paix retrouvée « les survivants de l’anéantissement » :
« Ceux dont nous avions vu les vies s’éteindre mille fois sur nos écrans. Ceux dont les noms avaient disparu des listes, ceux qu’on avait enterrés sans stèle, dans des fosses improvisées. Ceux qui avaient disparu sous les ruines, les flammes, la poussière et les mensonges… Ils étaient là. Entiers. Vivants. Les femmes, les hommes, les enfants [1] ».
[1] De son ouvrage intitulé La grande méthode, La Fabrique Éditions

