samedi 16 mai 2026

QUAND L’ALGÉRIE SE PRÊTE AU « CULTURE WASHING » DES ÉTATS-UNIS

 

 

 


Khaled Satour

 Quel sentiment peut-on éprouver en apprenant qu’un accord relatif à la « protection des biens culturels » conclu en 2024 entre l’Algérie et les États-Unis est entré en application ce jeudi 14 mai ?[i]

Une journée d’étude sur la coopération bilatérale « algéro-américaine en matière de protection et de préservation du patrimoine culturel » a réuni des experts des deux pays au Palais de la Culture d’Alger. On y a discuté de la « protection et de la préservation du patrimoine culturel algérien ».

Lorsque le 7 avril dernier, Donald Trump haussait le ton contre l’Iran en annonçant au monde qu’ « une civilisation entière va mourir ce soir », l’aviation des États-Unis et celle de leur complice israélien avaient déjà détruit ou gravement endommagé en quelques semaines 150 sites culturels et historiques iraniens, dont certains sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco, comme le palais du Golestan à Téhéran et la place Naqsh-e Jahan à Ispahan.

Pourtant ne voilà-t-il pas que les États-Unis, nés à la vie nationale il y a à peine plus de deux cents ans en ne recevant d’autre initiation à l’expertise patrimoniale que la destruction corps et biens des civilisations amérindiennes qu'ils avaient rencontrées sur leur chemin, ne les voilà-t-il donc pas promus au rang de gardiens du patrimoine culturel algérien?

Eux qui, avant de raser des monuments iraniens parfois vieux de 2500 ans, avaient entre autres pratiqué la politique de la terre brûlée au Vietnam puis dilapidé les musées irakiens avant de cautionner la destruction depuis le 7 octobre par Israël à Gaza, non seulement de la quasi-totalité des immeubles d’habitation, mais de plus de 160 sites culturels, des lieux de culte souvent prestigieux, des monuments, des musées et des sites archéologiques, sans parler des écoles et universités.

Ces mêmes Américains, dotés de ce même palmarès, viendraient en Algérie pour y protéger des biens qu’ils se sont toujours donné pour vocation de réduire en cendres sous tant d’autres latitudes. On peut les croire et asseoir à la même table qu’eux les malheureux experts algériens commis à la négociation.

Mais on peut aussi en douter sérieusement et supposer que l’Algérie est enrôlée, à la faveur de sa toute nouvelle « real diplomatie », dans une entreprise d’enfumage qui s'apparente à un vulgaire « culture washing ».

jeudi 14 mai 2026

« EL-ASSIMA », HISTOIRE D’UN HOLD-UP


 

Khaled Satour 

Je n’ai pas souvenir que la chanson phare de Abdelmadjid Meskoud, El-Assima, ait été autant blâmée pour avoir stigmatisé l’exode rural vers Alger que le prétendent aujourd’hui beaucoup de nécrologues improvisés des réseaux sociaux. J’ai personnellement surtout retenu ce fait politiquement plus significatif qu’elle fut le prétexte à un hold-up culturel sans précédent.

Je veux parler de cet empressement d’une fraction de la classe moyenne algérienne, qui ne nourrissait jusque-là pour les arts et la culture populaires qu’une totale indifférence, quand elle ne les méprisait pas souverainement, à faire main basse sur la musique chaâbi et à la changer en cheval de bataille de la « défense de la République » tout au long de la décennie 90.

Ce sont quelques couplets, dans lesquels l’artiste se désole du détournement de certaines traditions et de rites religieux au profit de pratiques étrangères à la société algérienne, qui ont autorisé ces intrus à s’emparer de la chanson puis à prendre possession du chaâbi, aussi abruptement qu’on investit une place forte idéologique d’intérêt hautement stratégique.

Il faut dire que l’idéologie islamiste avait à ce point contaminé les classes populaires qui ont toujours conféré à ce genre musical la vitalité qui est la sienne que nombreux étaient ceux qui en leur sein ont soudain décidé que les poèmes du répertoire étaient impies et devaient être proscrits de toutes les occasions festives, devenues d’ailleurs intrinsèquement suspectes. Certains chanteurs parmi les plus connus n’ont-ils pas décidé de se retirer de la scène ?

Il n’en demeure pas moins que les élites qui ont procédé à cette confiscation en règle d’un patrimoine populaire n’ont pas résisté à la tentation de l’imposture : elles se sont prétendu les dépositaires d’un art dont elles n’apercevaient, en bons néophytes, que l’intérêt polémique et l’arme conjoncturelle qu’il pouvait tendre à la lutte des classes qui doublait insidieusement leur soutien au pouvoir.

Et ce sont ces mêmes élites qui devaient cautionner les thèses éradicatrices les plus intransigeantes en fermant les yeux sur les pires dépassements répressifs.

Il va sans dire que le regretté Abdelmadjid Meskoud, paix à son âme [1], était étranger à cette manœuvre et innocent de cette imposture. Il n'y avait peut-être dans les paroles qu’il a mises en musique que la poésie et la naïveté de l'expression populaire.

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  [1] Le décès de Abdelmadjid Meskoud a été annoncé ce jeudi 14 mai 2026.