samedi 24 octobre 2026

FRANCE : LA JEUNESSE IMMIGRÉE PARTIE PRENANTE


 

Khaled Satour

Ils (et elles) ne font que tenir la place qui est la leur dans la grande insurrection populaire actuelle. Je veux parler des habitants des banlieues de l’immigration et plus particulièrement des plus jeunes d’entre eux.

Le mouvement lycéen qui a propulsé la contestation actuelle est parti dans l’Hexagone des communes de la périphérie parisienne avant de s’élargir à tout le pays. Les lycéens issus de l’immigration y étaient donc bel et bien représentés. Et il n’est pas douteux qu’ils aient contribué à l’extension de la thématique de la protestation à des mots d’ordre anticolonialistes illustrés par la présence des drapeaux palestinien et algérien aux côtés de l’emblème tricolore.

« Islamistes, casseurs, pilleurs »

Ce sont les mêmes qui ont été présents, avec des étudiants, des travailleurs et des exclus du système, dans les rangs des manifestants du samedi 17 octobre et qui ont subi, en même temps que les autres, et sans doute plus, la violence policière qui en a laissé plus d'un sur le carreau, blessés grièvement et souvent mutilés.

On aura à peu près tout dit sur leur pleine implication dans la révolte de ce mois d’octobre lorsqu’on aura précisé qu’ils sont aussi bien représentés, sinon en surnombre, parmi les 10.000 personnes placées en garde à vue depuis le début du mouvement lycéen dont 2300 pour le seul 17 octobre mais aussi dans la masse de ceux qui parmi eux ont été jugés sommairement en comparution immédiate et sont actuellement détenus dans des prisons insalubres[1].

Dans les discours des gouvernants, des droites diverses et des médias dominants, ces données vérifiées sont pourtant mises à rude épreuve par les traditionnelles représentations stigmatisantes de l’immigration. Rebondissant sur le distinguo fait dimanche 18 par Emmanuel Macron quand il déclarait qu’il ne fallait jamais « confondre les manifestants avec ceux qui ont détruit, cassé, pillé[2] », tous ceux-là se sont attachés plus ou moins ouvertement à réduire les jeunes de l’immigration au statut d’agents du chaos. Bruno Retailleau, profitant de l’actualité pour enfourcher son cheval de bataille, croyait ainsi apercevoir « un lien entre une immigration massive qui crée des désordres sécuritaires et ce qui s'est passé », dénonçant la « convergence entre l'extrême gauche et des racailles[3] ».

Et c’est à partir de ce brouillon lapidaire que d’autres ont fignolé une lecture qui isolait la jeunesse immigrée du mouvement de contestation et lui retirait la légitimité qui était reconnue du bout des lèvres à ce dernier. Si Jordan Bardella l’évoquait en tant que « France des ultras et des " wallah"[4] » l’assimilant à ce que d’aucuns ont qualifié à sa suite et sans en donner la moindre justification d’ultra gauche, Eric Ciotti en décrivait l’action comme une « intifada[5] » française, faisant usage de cet autre arabisme pour y fondre islamistes, casseurs et pilleurs.

Un déni déjà signifié aux révoltes des banlieues

Mais c’est à Maud Brégeon, porte-parole du gouvernement qu’est revenu le fin mot de cette rhétorique lorsqu’elle a procédé à une ultime sous-classification, au sein des auteurs de la violence, entre les « factieux » et les « racailles[6] », les secondes étant assignées avec les premiers à un statut commun d’infra-citoyenneté mais se voyant en plus refoulés hors de l’univers politique, dans le néant de la délinquance.

Tel est le nouveau barrage opposé à l’accès de l’immigration au champ politique. A défaut d’empêcher la participation de sa jeunesse à une protestation sociale qui promet d’être historique, on entend encore y réagir par le même déni dont firent l’objet les révoltes des banlieues, notamment en 2005 et 2023, lorsque la violence de sa réaction à des crimes impunis de la police a justifié qu’on la déclare bannie du champ civique, non seulement dans les discours de la droite mais aussi par la voix de partis d’extrême-gauche tels que Lutte ouvrière qui avait qualifié les révoltés de 2005 d’asociaux.

Au lieu donc que la présence des immigrés dans une protestation légitime ne leur vaille enfin un brevet de civisme, c’est au contraire cette protestation qui s’en trouve dégradée et ramenée, afin d’en nier la justesse, au rang d’une conspiration violente visant les biens privés et les institutions publiques.

L’idéologie qui préside à ce déni est celle d’une bourgeoisie néocoloniale qui ne conçoit l’absorption des minorités immigrées qu’à la condition qu’elles s’assimilent sur le plan identitaire et qu’elles acceptent la domination de classe et de race qui leur est infligée. Il leur est en revanche refusé de se faire admettre dans la société et dans la cité par des moyens tant soit peu agressifs, par exemple en exacerbant pour les résoudre à leur avantage les conflits sociaux dont elles sont partie prenante.

Des conflits propices à la conquête des droits

Mais un tel verrou peut sauter, l’histoire de France l’a attesté en de multiples occasions où un conflit engageant la transformation de l’ordre politique fut l’occasion pour des classes sociales ou des minorités de conquérir des droits.

L’exemple le plus proche de notre problématique qui vient à l’esprit est celui de la révolution de 1848 qui renverse, grâce à une alliance de classes, la monarchie en février et instaure le suffrage universel. Satisfaite à moitié, la classe ouvrière exploitée et paupérisée réclame des réformes sociales et va à l’insurrection qui est réprimée dans le sang. S’il fut dans l’immédiat une défaite incontestable, cet épisode s’avéra à moyen terme le levain des idées de solidarité, de protection sociale et d’intervention publique que la 3e République devait convertir en réformes, notamment grâce aux mobilisations de 1936.

Bien sûr, l’immigration ne fait aujourd’hui que se couler dans une convergence toute conjoncturelle des luttes qui la concernent, qui se fera et se défera souvent au gré des événements. Elle ne s’en décharge pas pour autant de la cause de l’égalité et de la dignité dont elle a fait son combat propre au long cours et qu’il lui faudra défendre contre l’État racial qui, quelle que soit l’issue du round actuel, n’aura pas désarmé. Et sans doute aussi contre certains de ses alliés d’aujourd’hui.


[1] Voir dans le blog de Mediapart le billet signé Un collectif de détenus et intitulé Lettre ouverte de prisonniers : nous sommes le peuple qui se bat pour ne plus souffrir : https://blogs.mediapart.fr/un-collectif-de-detenus/blog/231026/lettre-ouverte-de-prisonniers-nous-sommes-le-peuple-qui-se-bat-pour-ne-plus-souffrir

mardi 20 octobre 2026

L’EXPERT OU LE CITOYEN ? L’AFFAIRE DJELLOUL SLAMA


 

Khaled Satour

Il est des événements qui, sans infléchir de manière décisive le cours de l’actualité, en rendent soudain la lecture plus claire. C’est le cas de la condamnation prononcée le 15 octobre dernier par le tribunal de Dar-El-Beida contre Djelloul Slama, économiste et universitaire algérien, à 4 ans de prison ferme[1].

Dans la chasse impitoyable que mènent les autorités judiciaires algériennes, avec l’aval et l’encouragement du pouvoir politique, à toute information, opinion, commentaire, analyse, librement exprimé(e) par un ressortissant algérien sur un sujet quelconque en rapport avec la vie publique, cette affaire se distingue en effet sur le plan documentaire par sa limpidité sans mélange.

Le doute doit profiter à l’État

On a appris à s’habituer au cours de ces quelques années qui ont suivi le Hirak aux atteintes portées aux libertés par des condamnations à de lourdes peines de prison qui souvent brisent sans retour les vies de ceux qui en font l’objet. On a observé que ces peines sont édictées grâce à l’extension abusive des champs des délits de terrorisme, d’atteinte à la sécurité et à l'intérêt public ou encore de l’outrage aux institutions. Mais si on est le plus souvent dissuadé d’en discuter le bien-fondé, c’est à cause du black-out qu’impose l’État sur l’information officielle et de la censure qu’il exerce sur les médias pour empêcher que soient connues les données objectives des dossiers jugés.

Sous peine de subir les foudres des chiens de garde du système, dont la vigilance redouble toujours en proportion directe de la répression, on est contraint de se plier à la nouvelle règle « d’or » qui bride le débat public algérien. C’est celle qui substitue au principe judiciaire selon lequel le doute profite à l’accusé (qui n’est plus qu’un souvenir depuis qu’en Algérie les réquisitions de l’accusation sont le premier et le dernier mot du procès) le principe politique qui pose que, du fait de la désinformation, le doute doit profiter à l’État.

Un chef d’accusation odieusement controuvé

Et c’est là que l’affaire Slama tranche sur les affaires précédentes. Elle est d’une parfaite limpidité : les propos reprochés à l’économiste sont publics, disponibles jusqu’à ce jour sur les réseaux sociaux. Ils ont été diffusés le 18 janvier 2026, lui ont valu une arrestation le 24 janvier et un placement en détention provisoire le 5 février. La chaîne chronologique des faits est si serrée que la causalité en est indiscutable !

La seule pièce à conviction retenue étant publiquement accessible (il suffit de prêter l’oreille à la vidéo*), il n’y a nulle nécessité que je propose une énième interprétation de son contenu pour prouver que l’accusation retenue au titre de l’article 196 bis du code pénal, diffusion de fausses informations pour porter atteinte à la sécurité publique, est non seulement injustifiée mais odieusement controuvée. Je dirai seulement que Djelloul Slama a assuré en introduction des explications qu’on lui demandait sur le projet minier de Gara Djebilet que « la langue qu’il parlerait serait technique, ni littéraire ni politique » et qu’il s’adressait aux citoyens autant qu’aux experts.

Comme il n’a pas manqué de tenir scrupuleusement parole, il était donc dès janvier dernier et par anticipation dans les clous de l’orientation que devait donner Abdelmadjid Tebboune six mois plus tard à Berlin quand il jugeait « légitime de s’opposer aux politiques publiques et de proposer des alternatives pour l’avenir du pays[2] », à ceci près que l’universitaire ne s’opposait même pas puisque les propositions qu’il avançait était formulées de telle manière qu’elles ménagent le projet officiel.

Toujours comprendre l’inverse

Mais soyons équitable : comme on n’aura pas manqué d’écouter souvent le président Tebboune intervenir sur le thème de la liberté d’expression, on doit admettre qu'on ne peut, à moins d’être d’une absolue naïveté, lui reprocher d’avoir manqué à des promesses qu’il n’a jamais faites. Ses discours ont toujours été trop ambigus pour avoir valeur d’engagements : à chaque fois qu’il donnait des assurances, il les assortissait de conditions restrictives.

Il affirmait ainsi le 22 mars 2025[3] que « la liberté d’expression par la critique n’a jamais été interdite en Algérie » mais que l’État sanctionnerait « ceux qui portent atteinte à la stabilité du pays, à l’unité nationale et aux valeurs et traditions de la société ». Le 5 février puis le 2 mai 2026[4], il rappelait successivement que la liberté d’expression était garantie par la constitution mais pas « la liberté de diffamer et de diviser » ni « l’atteinte à l’identité nationale ».

Nous sommes prévenus depuis longtemps que de tels exposés ne livrent leur sens que si on les déchiffre selon un code qui ne devrait plus avoir de secret pour personne : là où la liberté est affirmée comme principe et la restriction comme exception, il faut à chaque fois comprendre l’inverse, qu’il s’agisse de la liberté d’expression telle que la bureaucratie sécuritaire veille à l’empêcher à coups de harcèlements divers ou de la liberté tout court telle que les juridictions la confinent à coups de détentions provisoires.

Si j’élargis ainsi la perspective à la situation des libertés publiques, c’est pour insister sur la nécessité de ne pas séparer le cas de Slama de celui des détenus d’opinion. Parce que j’entends réfuter certaines approches de type utilitariste qui s’alarment de l’atteinte portée à la liberté de l’expert, si précieuse pour la bonne conduite de la politique économique, en la distinguant de l’arbitraire frappant le citoyen ordinaire moins engagé au service de l’intérêt général.

La défense et illustration du libéralisme

Mieux encore, au regard de la conjoncture algérienne actuelle, marquée par l’annonce que vient de faire le président Tebboune d’un basculement vers l’économie libérale en 2027, certains sont tentés, en s’emparant de l’affaire Slama, de faire reproche à l’État d’appliquer une répression nuisant spécifiquement au libéralisme économique. De sorte que la défense de l’universitaire s’est parfois muée sans avoir l’air d’y toucher en défense et illustration du choix libéral. Ce qui, soit dit en passant, ne rend pas forcément justice à l’intéressé qui a bien expliqué qu’il avait d’abord réagi en tant que citoyen soucieux du bon usage des ressources naturelles et des fonds publics du pays.

Je maintiens donc pour ma part que l’affaire Slama, si dramatique que soit le préjudice qu'elle cause à un homme dans la force de l’âge et à sa famille, a le mérite d’être d’un arbitraire si indiscutable qu’elle nous livre une clé pour aller plus loin dans la déconstruction de l’édifice répressif tout entier que la justice algérienne a érigé.

C’est ce qui permet de lever la réserve de principe que nous observions jusque-là sur certains dossiers et d'étendre notre critique à d’autres peines prononcées en relation avec la liberté d’expression. On se limitera au tir groupé de lourdes condamnations prononcées en juillet dernier contre Afif Bouatou[5] (3 ans) et Amin Bougandoura[6] (3 ans), en y ajoutant Fethi Gherras[7] qui ne méritait sans doute pas d’écoper d’une peine si longue (3 ans). Sans oublier de mentionner l’enfer carcéral dans lequel la justice maintient la porte-parole des classes populaires du Sud, Abla Kemari. Ayant purgé à la date du 25 septembre dernier la peine de 2 ans à laquelle elle était condamnée, elle est retenue en détention en raison d’au moins une autre condamnation prononcée contre elle au début d’octobre, sans considération de son état de santé très détérioré.

Quant au débat sur le basculement annoncé vers le libéralisme, que certains veulent embarquer en contrebande de la défense des libertés publiques, il sera toujours temps d’y revenir. S’il y a un point de convergence qu’on puisse signaler d’ores et déjà entre les deux problématiques, c’est que sans une justice soucieuse du droit à la vie et à la justice des citoyens, l’économie du pays, qu’elle s’ouvre au marché ou qu’elle se referme sur l’État, sera livrée au favoritisme et à l’oligarchie, le libéralisme n’apportant en guise de dot que le coup de grâce porté à ce qu'il subsiste de l’État social

*La vidéo de l’interview de Djelloul Slama du 18 janvier 2026 : https://www.youtube.com/watch?v=kjtZ3gYqM6o


[1] « Quatre ans de prison ferme pour l'économiste Djelloul Slama pour avoir contesté la rentabilité de Gara Djebilet », article paru sur le site Radio des Sans-voix : https://www.laradiodessansvoix.org/post/quatre-ans-de-prison-ferme-pour-l-%C3%A9conomiste-djelloul-slama-pour-avoir-contest%C3%A9-la-rentabilit%C3%A9-de-ga