Khaled Satour
A l’instant même où je les ai vues pour la première fois,
ces images de la barbarie contemporaine m’ont interpellé de manière
singulière. Il en circule pourtant depuis bientôt trois ans chaque jour des
dizaines de semblables sur les réseaux sociaux qui nous rappellent d’autres
images léguées par les tragédies les plus sombres du siècle dernier. Elles ont
en commun d’illustrer l’acharnement avec laquelle la déshumanisation d’une
communauté est mise en scène par une autre qui prétend avoir acquis sur elle un
droit de vie et de mort.
On serait tenté de prime abord de ne voir dans les scènes
qui s’offrent de façon si impudique à notre regard que la énième ritualisation
des pathologies bien connues de la domination colonialiste. Mais à y regarder
de plus près, on découvre ce que ces images nous disent, à l’insu de ceux qui
nous les ont si soigneusement communiquées, de la funeste créativité de
l’Histoire qui ne se répète jamais mécaniquement, les acteurs du chaos ayant
toujours eu, quand il s’agit du pire, le génie d’innover. Nous avons là en
vérité une représentation, à l’œuvre à Gaza, de la barbarie sioniste que la
sémiotique de la barbarie coloniale traditionnelle ne suffit pas à décrypter.
La torture faite spectacle
Il s’agit certes apparemment de cette même « torture
faite spectacle » dont Olivier Le Cour Grandmaison, détaillant les
méthodes de l’armée française en Algérie, a dit qu’elle « accomplit
plus sûrement ses fonctions : faire parler et terroriser et terroriser
pour faire parler en suscitant l’effroi parmi les "indigènes "
afin de leur rappeler qu’ils sont des vaincus privés de tout droit ».
Il précisait : « Parfois choisie au hasard parmi les habitants
d’un village, la victime est souvent exposée publiquement, dénudée puis frappée
pour augmenter la douleur, l’humiliation et le sentiment d’être livrée sans
défense à ses tortionnaires[1] ».
Ainsi mise en scène, la torture n’était paradoxalement faite
spectacle que dans ce huis-clos, cette terrible intimité qui enchaînait le
colonisé au colonisateur. Le spectacle était organisé pour la seule édification
de la communauté dominée, écrasée par la force brutale de l’armée d’occupation.
De sorte que cette rationalité instrumentale de l’exaction commandait le champ
de sa diffusion publique, de sa spectacularité, le restreignant à la
juste mesure de leur fonction.
Spectacle donc mais spectacle à huis-clos, le seul dans
lequel la civilisation se laissait aller à afficher sa barbarie. Car, lorsqu’il
élargissait sa propagande, le colonialisme se pliait aux contraintes de son
idéologie qui lui a fait assigner à la barbarie et à la civilisation leurs
camps respectifs, définis une bonne fois pour toutes tout au long du 19e
siècle, afin de légitimer les dévastations qu’il a causées sur les cinq
continents. L’objectif explicite de la conquête coloniale était le don gracieux
de la civilisation que l’Europe était présumée faire à des sociétés barbares
peuplées d’une humanité inférieure.
De telle sorte que lorsque la violence colonialiste, avec
son cortège de crimes de masse, débordait du champ restreint de la spectacularité
qu’on lui assignait, se révélant aux opinions publiques des
« métropoles », on était obligé d’y diagnostiquer une anomie,
c’est-à-dire une éclipse intermittente de la norme fondamentale qui régissait
l’entreprise coloniale. Une morale de l’indignation qui n’était rien d’autre
qu’un déni au second degré, une habile défense du mythe contre la réalité,
donnait alors de la voix, portée tantôt par la réprobation d’un Tocqueville
affirmant que « nous faisons la guerre de manière plus barbare que les
Arabes eux-mêmes », tantôt par l’injonction vertueuse d’un Lamartine
appelant à revenir à « la guerre des civilisés ».
« Scandales coloniaux »
Mais, comme la récurrence des abominations a fini par être
de notoriété publique, on en est venu à les doter d’une identité distinctive
qui les réduisait à des pathologies bénignes affectant le corps sain du projet
colonial. Les épisodes les plus ignobles de la terreur exercée contre des
populations désarmées ont été qualifiés de « scandales coloniaux »,
c’est-à-dire de ratures grossières et importunes faites dans la tapisserie
lisse et régulière tissée par l’œuvre de civilisation.
Cela s’imposait d’autant plus que ces ratures commençaient à
être documentées par la photographie. Une première fois, en 1889 à Bakel
(Mali), le colonel français Louis Archinard commit l’erreur de faire procéder à
l’exécution sommaire et à la décapitation de plusieurs dizaines de combattants
du général résistant Ahmadou Tall devant l’objectif d’un photographe. Le
journal L’illustration a publié les photos montrant « les corps
traînés au bord du fleuve pour y être jetés, ainsi que cinq têtes tranchées,
soigneusement découpées ».
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Photo des 5 têtes de
Bakel publiée en 1891 par l'Illustration
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Puis, au début des années 1890, au Congo, le roi des Belges
Léopold II soumettait la population masculine du district de l’Équateur au
travail forcé dans l’extraction du caoutchouc, après avoir pris en otages les
femmes et les enfants. Ses généraux ordonnèrent que les réfractaires soient
exécutés et leurs mains coupées et collectées en guise de preuves dans des
paniers. Un journaliste britannique put filmer « des Congolais mutilés
– hommes, femmes et enfants, dont les moignons étaient bien visibles »,
attestant par l’image que, pour économiser les munitions, les mutilations
furent aussi appliquées à vif. Plus tard, en 1911, un quotidien français devait
publier les clichés de pendaisons effectuées en Libye par l’armée italienne et,
en 1913, L’Humanité diffusait « la photographie de vingt têtes
de Marocains exposées sur un mur par des soldats français[2] ».
Et ce ne sont que quelques exemples parmi d’autres.

Des Congolais mutilés en
exécution des ordres de Léopold II
Bien sûr, et nous ne le savons que trop bien, la mise en
image de l’horreur coloniale fut impuissante à dissuader la sauvagerie des
corps expéditionnaires, notamment en Afrique du Nord et en Afrique
sub-saharienne. Une fois que la polémique provoquée par l’épisode de Bakel fut
oubliée, rien ne s’opposa à ce que Archinald fût promu général puis élevé à la
grand-croix de la Légion d’honneur. L’accoutumance de l’opinion avait fini par
éroder l’impact des « scandales coloniaux ». De même que les
scandales de la corruption sont vécus comme des dérapages individuels
justiciables du droit commun et entièrement déconnectés de la sauvagerie
capitaliste, les pires exactions coloniales sont devenues des faits délictuels
impliquant des personnalités qu’on avait vite fait de réhabiliter plus ou moins
ouvertement sans que leur soit même retiré le mérite d’avoir fait progresser la
cause de la civilisation, bien au contraire.
Le sionisme est génocidaire par prédétermination
La barbarie sioniste telle qu’elle se met en spectacle
aujourd’hui à Gaza se démarque de ces antécédents européens et rien ne démontre
mieux sa singularité que l’une des images qui a inspiré mon propos. Cette image
nous dit tout de ce qui distingue le sionisme des formes de colonialisme qui
l’ont précédé. S’il s’y révèle un tel affranchissement de la censure, de la
pudeur hypocrite qui portaient ses prédécesseurs à la dissimulation, c’est
parce que le colonialisme israélien est, dans la revendication de son horreur,
en phase parfaite avec sa genèse et son projet.
Le sionisme est en quelque sorte génocidaire par
prédétermination. Il l’est d’abord doctrinalement par le présupposé de
l’inexistence d’une population autochtone sur le territoire ouvert à sa
conquête. L’anéantissement symbolique de cette population fut le présupposé
fantasmatique martelé par ses fondateurs depuis la fin du 19e siècle
quand eurent lieu les premières acquisitions de terre par le fonds national
juif. Cet anéantissement s’exprimait dans le slogan qualifiant la Palestine de
« terre sans peuple » dont le caractère performatif a été
puissamment intégré par les concepteurs et les exécutants de l’œuvre coloniale
d’Israël.
On sait ce qu’il découle d’un tel discours à prétention
performative lorsqu’il est mis à l’épreuve du réel : il légitime les pires
extrémités de l’action violente pour mettre la réalité en adéquation avec le
fantasme. En l’occurrence, dès les années 1920, le plan directeur tracé par les
sionistes était le « transfert » de cette population qui fut
d’abord conçu comme un projet « technique » de déplacement dans un
autre pays arabe, organisé avec l’appui logistique britannique et même
américain (projet Hoover en 1945), avant de se convertir en mission militaire,
exécutée par les moyens de la terreur et dévolue notamment aux brigades
spéciales chargées de mener contre les villages des actions nocturnes de
harcèlement. « Pas un village, pas une tribu ne doit rester »,
tel était le mot d’ordre[3].
Et c’est ainsi que, bien avant 1947, le terrorisme sioniste a œuvré à
matérialiser par toutes les formes du crime l’anéantissement symbolique
préalable posé par la doctrine. Et plus la réalité résistait au fantasme, plus
la violence de destruction redoublait, près de 80 ans de crimes de masse
l’attestent suffisamment.
A cet égard, l’attaque palestinienne du 7 octobre a
constitué pour les Israéliens la révolte du réel la plus inacceptable qui soit
: la protestation d’existence du peuple palestinien qui leur était déjà devenue
à la longue insupportable s’est soudain muée en rébellion armée appuyée sur une
volonté programmée et organisée de retourner la violence contre la
violence.
Or, Israël s’est depuis toujours affranchi de toute
prétention à l’apport de civilisation à quiconque car il s’est édifié sur un
présupposé radical qu’aucune forme antérieure de colonialisme n’avait osé
alléguer et que l’idéologie ayant présidé à l’extermination des autochtones
d’Amérique elle-même n’avait jamais formulé aussi explicitement : celui de
l’incompatibilité absolue de l’existence simultanée en Palestine de deux
peuples. La simple présence du peuple palestinien étant antinomique avec le projet
sioniste, son extermination et les multiples procédés barbares qu’elle requiert
(massacres de masse, nettoyage ethnique, voire génocide) sont une exigence
vitale : ils relèvent de la défense du droit à exister, érigé en obsession
paranoïaque.
Quand des dégénérés filment leurs abjections
Et c’est cette essence génocidaire du sionisme qui explique
la liberté avec laquelle depuis le 7 octobre les discours sur l’élimination des
« animaux humains », sur le massacre de tous les Palestiniens,
enfants compris, sur le transfert des populations jusque dans les pays
africains les plus improbables, sur la liquidation collective à l’arme
atomique, etc., ont pu s’exprimer ouvertement.
Plus significatif, à une époque où l’image est partagée dans
le monde entier à la vitesse de l’éclair, le flot de photos et de vidéos dans
lesquels les militaires israéliens mettent en scène sur le ton léger de
l’insouciance les scènes abjectes banalisant les souffrances qu’ils infligent
aux Palestiniens comme s’il ne s’agissait que de parodies, n’a donc pas fuité
par l’effet de leur imprudence. Les exactions israéliennes sont abondamment
diffusées, notamment sur Tik Tok, par leurs auteurs qui se filment par
la même occasion sous les traits des criminels dégénérés que l’idéologie
sioniste et le discours de guerre rabbinique ont fait d’eux.
Un stand de la foire aux horreurs
Les scènes que j’ai reproduites témoignent d’un paroxysme de
la violence non seulement parce qu’elles donnent à voir ce qu’il peut être infligé
de plus atroce à des corps humains réduits à l’impuissance mais aussi parce
que, à la différence de l’hystérie subalterne qui anime les vidéastes de Tik
Tok, c’est un ordonnancement hiératique qui y préside. Le signe
incontestable que c’est à l’échelle d’un commandement situé quelque part dans
la hiérarchie militaire israélienne qu’elle ont été conçues et réalisées.
On y voit les soldats en uniforme réglementaire dans la
posture tranquille de tenanciers d’un stand de la foire aux horreurs, maîtres
absolus des scènes qui ne semblent avoir été montées et même savamment agencées
que pour les besoins de l’exposition. Les scènes révèlent aussi tout le
« travail » préparatoire par lequel des corps sensibles et sans
défense ont été longuement tourmentés avant d’être présentés comme des produits
finis, nus, ligotés, alignés, réduits à leur plus simple expression d’objets
sans âme, étiquetés et numérotés, sur lesquels les hématomes seuls rendent
compte de la souffrance humaine qu’on leur a fait endurer. La torture est ici
« faite spectacle » de façon solennelle, officielle, et, en
violation des règles de l’ancien huis-clos colonial restreint aux suppliciés et
à leur communauté la plus proche, délivrée au monde entier.
La liberté du regard
Mais, et c’est là que je voulais en venir, cette mise en
spectacle, ces apprêtements de l’horreur et toute la cosmétique de son
emballage sont impuissants à commander notre regard. Sur ces images, nous
restons libres de voir la vérité, de voir que les soldats d’Israël n’y
apparaissent que comme des pantins désincarnés aux ordres d’une haine recuite
et que l’humanité, toute l’humanité dans sa pleine incarnation, se concentre
dans ces corps suppliciés dont la nudité et les outrages de la torture ne font
que souligner la dignité d’êtres de chair et de sang.
J’ose la comparaison avec les premières représentations du
Christ en croix et l’insistance de l’Église antique sur la nécessité qu’elles
ne gomment pas l’humanité de Jésus. « Il faut que le peintre nous mène,
comme par la main, recommandait un des conciles de Constantinople, au
souvenir de Jésus vivant en chair ». Comme le relèvent G. Mordillard
et J. Prieur, « l’expression des terribles réalités du supplice et de
ses conséquences physiques sera, à travers la peinture, l’une des grandes
conquêtes de l’humanisme (…) Dès lors, les souffrances de Jésus, le
décharnement de son corps, les boursouflures de ses plaies, la noirceur de ses
ecchymoses, ses larmes, sa sueur sont exposés sans craindre la morbidité la
plus extrême[4] ».
Oui, conjurons l’impuissance et le désespoir que les
metteurs en scène de l'infamie veulent susciter en nous. Préservons la liberté
de notre regard : la barbarie de l’armée israélienne, malgré les
raffinements de sa mise en scène, ne contre-produit que l’humanité inaltérable
de ses victimes. « Humains, les Palestiniens, trop humains ».
[1] Olivier
Le Cour Grandmaison, Coloniser exterminer, Sur la guerre et l’Etat colonial,
Fayard, 2005, pp. 152-153.
[2] Citations
extraites de : Sylvain Venayre, Les guerres lointaines de la paix,
Civilisation et barbarie depuis le XIXe siècle, 2023, Gallimard, pp. 180 et
s.
[3] Sandrine
Mansour-Mérien, L’histoire occultée des Palestiniens, 1947-1953, 2013,
Privat, pp. 95 et s.
[4] G.
Mordillard et J. Prieur, Jésus contre Jésus, 1999, Seuil, pp. 91-92.