jeudi 14 mai 2026

« EL-ASSIMA », HISTOIRE D’UN HOLD-UP


 

Khaled Satour 

Je n’ai pas souvenir que la chanson phare de Abdelmadjid Meskoud, El-Assima, ait été autant blâmée pour avoir stigmatisé l’exode rural vers Alger que le prétendent aujourd’hui beaucoup de nécrologues improvisés des réseaux sociaux. J’ai personnellement surtout retenu ce fait politiquement plus significatif qu’elle fut le prétexte à un hold-up culturel sans précédent.

Je veux parler de cet empressement d’une fraction de la classe moyenne algérienne, qui ne nourrissait jusque-là pour les arts et la culture populaires qu’une totale indifférence, quand elle ne les méprisait pas souverainement, à faire main basse sur la musique chaâbi et à la changer en cheval de bataille de la « défense de la République » tout au long de la décennie 90.

Ce sont quelques couplets, dans lesquels l’artiste se désole du détournement de certaines traditions et de rites religieux au profit de pratiques étrangères à la société algérienne, qui ont autorisé ces intrus à s’emparer de la chanson puis à prendre possession du chaâbi, aussi abruptement qu’on investit une place forte idéologique d’intérêt hautement stratégique.

Il faut dire que l’idéologie islamiste avait à ce point contaminé les classes populaires qui ont toujours conféré à ce genre musical la vitalité qui est la sienne que nombreux étaient ceux qui en leur sein ont soudain décidé que les poèmes du répertoire étaient impies et devaient être proscrits de toutes les occasions festives, devenues d’ailleurs intrinsèquement suspectes. Certains chanteurs parmi les plus connus n’ont-ils pas décidé de se retirer de la scène ?

Il n’en demeure pas moins que les élites qui ont procédé à cette confiscation en règle d’un patrimoine populaire n’ont pas résisté à la tentation de l’imposture : elles se sont prétendu les dépositaires d’un art dont elles n’apercevaient, en bons néophytes, que l’intérêt polémique et l’arme conjoncturelle qu’il pouvait tendre à la lutte des classes qui doublait insidieusement leur soutien au pouvoir.

Et ce sont ces mêmes élites qui devaient cautionner les thèses éradicatrices les plus intransigeantes en fermant les yeux sur les pires dépassements répressifs.

Il va sans dire que le regretté Abdelmadjid Meskoud, paix à son âme [1], était étranger à cette manœuvre et innocent de cette imposture. Il n'y avait peut-être dans les paroles qu’il a mises en musique que la poésie et la naïveté de l'expression populaire.

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  [1] Le décès de Abdelmadjid Meskoud a été annoncé ce jeudi 14 mai 2026.

dimanche 10 mai 2026

SÉTIF, 8 MAI 2026 : LE CANULAR FRANÇAIS


Khaled Satour

La guerre algérienne de libération nationale n’a officiellement été dénommée en France « guerre d’Algérie » qu’en vertu d’une loi de juin 1999, c’est-à-dire près de 40 ans après qu’elle a pris fin. Auparavant, et depuis son déclenchement, elle était désignée le plus souvent sous l’appellation d’« événements d’Algérie ». Plus rarement, on disait d’elle qu’elle n’était qu’une suite « d’opérations de maintien de l’ordre public » ou « de pacification » menées contre « des rebelles ».

Il ne fallait pas en effet que ces derniers soient reconnus comme combattants ni qu’ils bénéficient le cas échéant du statut de prisonniers de guerre. Mais la conséquence en était problématique pour les soldats français qu’on mobilisait pour les combattre et qui ont dû attendre que la loi de 1999, votée sous leur pression et en considération de leurs seuls intérêts, consacre la qualification de guerre pour que leur soit attribuée la qualité d’anciens combattants ayant des droits égaux à ceux des vétérans des autres guerres.

Autant dire que ce ne fut nullement un souci de véracité historique qui fit renoncer l’État français aux euphémismes choisis pour nier la réalité d’une guerre qui a duré huit ans et n’a jamais fait de quartier.

Ce petit rappel m’a paru nécessaire avant de faire part du trouble que j’ai ressenti en prenant connaissance du discours tenu par les officiels français à l’occasion de la visite effectuée par la ministre française déléguée aux Armées à Sétif pour y prendre part aux commémorations des massacres du 8 mai dans l’Est algérien.

Le communiqué de l’Élysée qui a annoncé ce déplacement indiquait le vendredi 8 mai que « Mme Alice Rufo se rendra(it) à Sétif pour y commémorer les événements tragiques qui y ont eu lieu le 8 mai 1945 ». Et en bonne soldate de la Macronie, l’intéressée reprenait ces éléments de langage le samedi 9 mai pour évoquer la visite qu’elle venait d’effectuer « à Sétif, pour commémorer, aux côtés de l’Algérie les événements tragiques qui se sont produits le 8 mai 1945 ».

Il y a donc à tous les niveaux de la France officielle une volonté délibérée et concertée de renouer avec la version minimaliste des « événements », dont on consent à peine à admettre aujourd’hui qu’ils étaient tragiques, pour parler d’un massacre de masse qui a duré deux mois et auquel ont pris part la police, la gendarmerie, l’infanterie, la marine et l’aviation françaises secondées par les milices coloniales armées en un tour de main et dont le zèle assassin était stimulé par le besoin de racheter leurs compromissions pétainistes.

Ce qui nous ôte le dernier doute possible sur la persistance française dans le déni, c’est cet autre passage du communiqué de l’Élysée : « Alors même que les Français célébraient leur libération, peut-on y lire, la répression des manifestations dans les villes de Sétif, Guelma et Kherrata durait plusieurs semaines et faisait des milliers de victimes ».

Peut-on parler de « répression de manifestations » à propos d’assauts meurtriers contre des villages sans défense, de bombardements indiscriminés et d’exécutions extra-judiciaires massives perpétrés sur une si longue durée ? Et, d’ailleurs est-il naturel que ce compte-rendu affecte une telle neutralité de ton et omette de préciser qui a réprimé qui et qui sont les milliers de victimes ?

Je ne peux concevoir que ce non-événement du 8 mai 2026 puisse être lu comme une manifestation de la volonté de l’ex-puissance coloniale de venir à résipiscence.

On est dans la logique du déni antérieur de la « guerre d’Algérie ». Cette même dénomination d’« événements » qui visait jadis à nier aux patriotes algériens armés la qualité de combattants et à leur refuser les garanties du droit de la guerre semble cette fois se substituer au terme approprié de massacres pour nier à plusieurs dizaines de milliers d’Algériens désarmés la qualité de victimes de ce qui ne fut rien moins qu’un crime confinant, avant la lettre, au génocide.

Il importe peu de savoir quels sont les autres termes du marché conclu ce 8 mai 2026 avec la France. Si c'est sur la base de ce canular que l’Algérie devait accepter une "pacification" des relations entre les deux pays, sa diplomatie, déjà contestable sur plusieurs sujets sensibles, deviendrait carrément insoutenable.

 

 

mardi 28 avril 2026

POURQUOI LA JUSTICE ALGÉRIENNE S’OBSTINE-T-ELLE À TAILLER UNE STATURE DE DISSIDENT A KAMEL DAOUD ?


Khaled Satour 

Dans ces déclarations rapportées par El Watan [1] , le procureur de la République d’Oran confirme la condamnation par défaut de Kamel Daoud à trois ans de prison ferme et 300.000 DA d’amende.
 
Ce qui corrobore l’annonce que l’intéressé avait faite la semaine dernière à différents médias français, mais sans dissiper pour autant, bien au contraire, la confusion sur les motifs de la décision.
 
On ne voit en effet aucune cohérence dans l’action judiciaire intentée auprès des juridictions algériennes contre l’écrivain lauréat du prix Goncourt 2024. A cela les raisons suivantes :
 
- Le procureur confirme que les poursuites se sont faites « sur la base de l’article 46 de l’ordonnance 06/01 portant mise en œuvre de la Charte pour la réconciliation nationale, qui sanctionne toute instrumentalisation de la tragédie nationale ». Mais il ajoute qu’il a été reconnu coupable « d’avoir utilisé, sans son consentement, l’histoire personnelle de Mme Saâda Arbane — ancienne patiente de son épouse psychiatre — pour l’intégrer dans son roman Houris ».
 
Cette explication soulève un double problème :
 
d’abord on ne voit pas ce que le tort subi par Mme Arbane vient faire dans l’infraction aux dispositions de l’ordonnance 06/01 ; 
 
ensuite l’article 46 de ce texte ne punit que celui qui « par ses déclarations, écrits ou actes » se livre à des instrumentalisations des blessures de la tragédie nationale à des fins précises : « pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser L’État, nuire à l’honorabilité de ses agents qui l’ont dignement servie, ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international ».
 
Cet article 46 ne fait qu’énoncer la sanction de toute infraction à la prohibition posée par l’article 45 : « Aucune poursuite ne peut être engagée, à titre individuel ou collectif, à l’encontre des éléments des forces de défense et de sécurité de la République, toutes composantes confondues, pour des actions menées en vue de la protection des personnes et des biens, de la sauvegarde de la Nation et de la préservation des institutions ». Rien dans l’ouvrage de Daoud n’aurait dû l’exposer à de telles poursuites.
 
- Le procureur soutient que, contrairement aux affirmations de Daoud, ce n’est pas le parquet qui a engagé les poursuites, « La mise en mouvement de l’action publique a été faite par les victimes et non par le ministère public ». Il précise que ce sont l’Association nationale des victimes du terrorisme et l’une de ces victimes en particulier, Mme Saada Arbane, qui se sont portées parties civiles.
 
Or l’article 46 précise clairement que « les poursuites pénales sont engagées d’office par le ministère public ». Quelle action des personnes privées pourraient-elles intenter alors même qu’il s’agit d’infractions qui ne leur causent par définition aucun préjudice ?
 
On peut dès lors se demander pourquoi l’autorité judiciaire algérienne a altéré à ce point l’interprétation de bon sens de l’article 46 de l’ordonnance, celle qui correspond à la grille de lecture la plus logique de la charte pour la réconciliation et qui se soucie essentiellement de mettre les autorités sécuritaires algériennes à l’abri de toute mise en cause publique de leur comportement pendant la décennie noire.
 
Quel est l’intérêt d’inventer à Kamel Daoud un positionnement hétérodoxe sur la « tragédie nationale » qu’il n’a jamais eu, ni dans l’écriture de son roman ni dans le travail de journaliste qu’il a accompli à l’occasion des événements concernés ?
 
Pourquoi lui décerne-t-on une médaille d’opposant politique, un label de dissidence, derrière lesquels il va dissimuler de plus belle son insignifiance et prétendre aux hommages des salons parisiens les plus hostiles à l’Algérie ?
 
Pourquoi ne s’est-on pas contenté de laisser prospérer l’action entreprise auprès des tribunaux français par Mme Arbane, dans laquelle cette victime de l’écrivain a l’intérêt pour agir le plus naturel et légitime qui soit?
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