jeudi 26 mars 2026

LA PAROLE SOUVERAINE ET LES SLOGANS CREUX


Khaled Satour


Au soir du vendredi 27 février, le médiateur omanais dans les négociations entre Washington et Téhéran annonçait qu’un accord de paix était en vue. Mais à l’aube du samedi 28 les États-Unis et Israël bombardaient massivement plusieurs villes iraniennes sans déclaration de guerre, tout en assurant qu’ils entamaient une « guerre préventive » de légitime défense destinée à parer à « un péril nucléaire imminent ».

C
’est ainsi qu’a été déclenchée l’attaque dont l'objectif est la destruction d'un pays de cent millions d'habitants : sa violence et la fausseté de ses motifs allégués participent d’une seule et même entreprise.

C’est la conjonction d’actes matériels criminels et de déclarations mensongères qui donne sa complétude à l’agression dont la violence aveugle ne s’est pas démentie depuis près d’un mois. Le mensonge n’y est pas détachable de l’action violente qu’il accompagne pour en falsifier la vérité. Tous deux découlent de la même capacité d’agir car le mensonge est lui-même foncièrement action.

Il n’est pas surprenant que cette identification de la capacité de mentir à celle d’agir se rencontre surtout dans des écrits de science politique. La déformation par la parole de la réalité des faits n’a rien à voir dans ce domaine avec l’erreur ou avec une quelconque autre défaillance de la conscience. Si elle relève de la capacité d’agir, c’est parce qu’elle constitue une altération délibérée de la vérité décidée par des gouvernants qui prennent au mot les développements de Machiavel sur l’utilité du mensonge.

Elle n’est par ailleurs pas improvisée car elle s’inspire toujours d’un récit préexistant dans lequel le conflit a été précédemment emballé et qui est prêt à être mis à jour à chaque fois qu’une péripétie vient s’y ajouter. Si le mensonge est d’usage si fréquent en politique, c’est en effet parce que les États savent comment le rendre plus vraisemblable que la réalité, plus conforme aux attentes de l’opinion publique qui en est destinataire. Le mensonge en politique créé de toutes pièces des faits qu’on prend soin d’insérer dans un récit familier dont il accrédite les développements antérieurs (cela fait des décennies qu’on diabolise l’Iran en tant que menace suprême pour l’Occident).

Il en acquiert plus de crédibilité que la réalité elle-même car son auteur savait d’avance ce que le public souhaitait entendre et comment lui donner pleine satisfaction. Aussi bien le mensonge se substitue-t-il à la réalité aussi sûrement qu’un fait matériel avéré.

Et c’est parce que le mensonge israélo-américain est partie intégrante de l’action qu’il n’est pas du tout indifférent de savoir si les États, pris individuellement ou considérés dans leur globalité, l’ont cautionné par leur approbation ou se sont insurgés contre son usage.

Nous devons en effet tenir pour une certitude que, si aucun État au monde n’a les moyens de faire échec par la force ou la dissuasion aux armes israélo-américaines, tous les États souverains du monde ont reçu en partage cette part de la capacité d’agir qui permet de prendre position par la parole sur une telle agression criminelle, soit en entérinant le mensonge soit en rétablissant la vérité.

De même que le mensonge initial qui visait à légitimer l’agression est inséparable des actes matériels auxquels elle donne lieu, sa dénonciation n’est pas exempte de vertus actives, plus exactement réactives : elle est en mesure d’ôter à l’agression sa complétude apparente et sa justification fallacieuse et par là même de hâter sa fin. Elle vise de façon délibérée à restaurer la vérité que le mensonge initial tente d’abattre et, tout comme ce dernier, elle s’inscrit dans la ligne d’un récit doté d’une certaine antériorité qui s’est toujours attaché à réfuter les prétextes invoqués par l’hégémonie impérialiste.

Ceci nous autorise à dire, et c’est là que je voulais en venir, que les États qui ont choisi au contraire de faire des déclarations appuyant le mensonge de la légitime défense ou soutenant les monarchies du Golfe en tant que victimes de l’Iran endossent une responsabilité plus lourde qu’ils ne voudront jamais l’admettre dans l’attaque criminelle visant la société et les infrastructures iraniennes mais aussi dans l’embrasement de la totalité du Moyen-Orient qui pourrait en résulter.

Les plus mal lotis parmi eux sont ceux qui renient, pour cela, de longues années d’affiliation au récit anti-impérialiste. N’ayant pas osé mettre en œuvre la capacité d’action que permet la parole souveraine, ceux-là en sont réduits à ne mêler à leurs discours que les slogans creux qu’ils ont hérités de leurs engagements passés… et qu’ils feraient mieux de nous épargner.



 

mercredi 25 février 2026

SAHARA OCCIDENTAL : L’INDIGNITÉ DES UNS ET LE DÉFAITISME DES AUTRES


 

Depuis que j’ai interrompu la publication de mes opinions et analyses de l’actualité, en mai dernier, le monde n’a pas cessé d’être plus ouvertement cynique.

C’est ainsi que les États-Unis ont fait voter par le Conseil de Sécurité le 31 octobre 2025 la résolution 2797 retenant la proposition marocaine d’autonomie comme seule solution au problème du Sahara occidental.

Cela a encouragé les médias et des intellectuels marocains, exprimant une opinion partagée par l’écrasante majorité de leurs compatriotes, à renier, en même temps que leur dignité, toute la légitimité qu’ils invoquaient pour la cause de « la marocanité » du territoire. Ils préfèrent désormais fonder leurs certitudes sur la puissance hégémonique américaine dont ils attendent qu’elle impose à tout le monde sans coup férir la solution qui entérine la brutale occupation militaire du Sahara occidental.

C’est une évolution qui est souvent résumée comme un prétendu passage de « l’orthodoxie » au « réalisme », c’est-à-dire une régression du droit et notamment du droit à l’autodétermination vers la violence coloniale.

On ne sera pas autrement surpris de relever que certains analystes algériens ont décidé de faire connaître leurs approches du problème sur cette même longueur d’ondes du « réalisme ». Le plus prolixe d’entre eux est sans aucun doute Noureddine Boukrouh, interlocuteur bien aimé des castes colonialistes marocaines qui lui savent gré de ne leur apporter un semblant de contradiction que dans le respect scrupuleux des limites qu’elles ont décidé d’assigner au débat.

C’est lui qui écrivait il y a quelques mois que « le choix laissé au Polisario n’est plus entre le statut d’autonomie et l’indépendance, mais entre l’autonomie et le statut de terroriste ». Une incitation à peine voilée à la reddition avant même que le combat ne s’amorce. Car le conflit est certes vieux de plusieurs décennies mais le défi lancé par Trump est tout nouveau. Pourquoi supposer d’entrée de jeu que le Polisario, au contraire des mouvements de libération qui l’ont précédé, ne serait pas déterminé à vendre chèrement sa peau ?

Il est dommage que les négociations entamées en ce mois de février, d’abord à Madrid puis à Washington, fassent l’objet en Algérie d’un black-out médiatique et politique quasi-total. La voix de l’Algérie n’est plus, sur des questions aussi sensibles que celle-ci, aussi tonitruante que jadis.

D’aucuns assurent que c’est là aussi une marque de réalisme qu’il faut saluer. Encore faut-il être sûr que la pusillanimité n’y est pour rien. On aurait au moins voulu que les communicants algériens sèment dans leur sillage, à la manière du Petit Poucet, assez de cailloux pour qu’on puisse suivre leurs traces.

Mais en vérité peu importe : cette affaire est celle des Sahraouis dont des dizaines de milliers ont été poussés il y a 50 ans à l’exode par les bombardements au phosphore blanc et qui ont depuis lors subi les exactions des polices et forces armées de l’occupant pendant que les richesses de leur pays étaient livrées au pillage.

Autant de raisons pour lesquelles je miserais plus volontiers sur leur résistance obstinée que sur les caprices de Trump.

mercredi 28 mai 2025

LES "SUBTILITÉS" DU NÉGATIONNISME

Khaled Satour

Pour justifier que la majorité d’entre eux se soient jusqu’à présent tus, les 300 écrivains francophones signataires de la tribune publiée ce 27 mai par le journal « Libération », se livrent à une réévaluation négationniste de la temporalité du génocide

A lire l’appel[i], le génocide perpétré à Gaza n’a pas commencé le 8 octobre 2023 mais en mars 2025, « depuis la rupture par Israël du cessez-le-feu » quand « l’attaque sur Gaza a repris avec une brutalité redoublée ». C’est aussi à cette date que le texte situe les premières « déclarations publiques » de ministres israéliens exprimant « ouvertement des intentions génocidaires ».

C’est la raison pour laquelle, précisent les auteurs du texte, " tout comme il était urgent de qualifier les crimes commis contre des civils le 7 octobre 2023 de crimes de guerre et contre l’humanité, il faut aujourd’hui nommer le « génocide »".

Autrement dit, l'urgence s'imposait dans les deux cas. A cette différence près que, s’il était urgent dès le 7 octobre 2023 de condamner l’action menée pendant 24 heures par la résistance palestinienne, il était au contraire urgent d’attendre que le génocide dure 19 mois pour oser l’appeler par son nom.


[i] Tribune publiée sous le titre « Nous ne pouvons plus nous contenter du mot « horreur », il faut nommer le génocide à Gaza ». Libération du 27 mai 2025, p.5.


 

samedi 17 mai 2025

SILENCE, ON ASSASSINE LA PALESTINE


 

Khaled Satour

Il n’y a pas de tiers impartial en mesure d’imposer une fin de l’attaque génocidaire d’Israël sur Gaza. Et il n'y a plus de camp anticolonialiste ayant la volonté et les ressources nécessaires pour s’opposer à l’entreprise sioniste.

Tel est le double bilan qu’il convient de tirer de la mise en échec des règles et résolutions juridiques produites pendant plus de soixante ans par le combat anticolonial et de l’usure de la conscience anticolonialiste et antiimpérialiste qui avait permis aux États du Tiers-Monde de se faire une place dans le jeu international.

LE DROIT MIS HORS-JEU

Beaucoup d’espoirs ont été mis dans la saisine par l’Afrique du Sud de la Cour Internationale de Justice. Mais cette cour a pour l’instant failli à ses obligations puisqu’elle a fait en sorte que sa décision préliminaire du 26 janvier 2024 soit dépourvue de la rigueur qu’imposaient les circonstances et qu’elle ne cède nullement, un an et demi plus tard, au sentiment d’urgence qu’aurait dû lui inspirer la vocation préventive de la convention de 1948. Le recentrage du débat sur une trêve humanitaire ayant pour seule but la libération de quelques dizaines d’otages, alors que des centaines de Palestiniens étaient massacrés chaque jour, a contribué à mettre le droit hors-jeu et permis à des tractations diplomatiques sans fin d’entretenir l’illusion d’une trêve dite « de longue durée ».

Le droit a été chassé des débats au profit du rapport de forces et ce résultat a été obtenu pour conforter la position défendue depuis toujours par les États-Unis, soucieux d’imposer la logique des relations internationales qu'ils soumettent à leur hégémonie.
Pourtant, c’est le droit qui était le mieux habilité à donner la juste mesure de la tragédie de Gaza dont les ressorts sont tout entiers ceux d’une entreprise d’extermination à caractère colonial dont les ingrédients de haine et de fanatisme se manifestent dans les méthodes de guerre utilisées par Israël.

Ces méthodes ont été constamment là, qu’il s'agisse du massacre de masse, de la politique de terre brûlée mise en œuvre sur toutes les parties du territoire qu’il a investis, de l’exode massif imposé aux populations, dans de véritables marches de la mort qui ne le cèdent pas en horreur à celles imposées au autochtones amérindiens au 19e siècle, dans la perspective d’exiler définitivement le plus grand nombre de Palestiniens possibles et de réimplanter sur la tabula rasa qu’Israël aura faite de Gaza des colonies paramilitaires habités par les plus illuminés de ses ressortissants, à moins que Donald Trump n’impose à « la solution finale » l’hallucinante version touristique qu’il a concoctée.

Il y avait toutes les raisons d’opposer à ces méthodes pratiquement l’ensemble des principes que le droit international a mis une soixantaine d’années à inscrire à son répertoire de la décolonisation : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le principe de l’autodétermination, le droit de résister à l’occupation, l’obligation mise à la charge de l’occupant d’assurer la protection de la population sous son autorité, sans parler de la prohibition des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, de la destruction des infrastructures civiles et du patrimoine culturel.

LA CADUCITÉ DU PATRIMOINE ANTICOLONIALISTE

Au lieu de quoi, Israël a imposé sa vision d’une guerre qui l’opposerait au Hamas, organisation qualifiée de terroriste, et qu’elle aurait le droit de mener à son terme quelles qu’en soient les conséquences subies par deux millions et demi de civils.

Cette régression à l’ère où prédominaient sans conditions les desseins ainsi que les moyens de la conquête et de la barbarie impériales n’a pu se faire que parce les États issus de la décolonisation ont renié leur histoire et les liens de solidarité qu’ils y avaient forgés, de sorte que l’œuvre qu’ils ont imposée au jurislateur international, quand ils avaient investi les enceintes internationales dans les années 60 du siècle dernier, est désormais en déshérence. Elle est atteinte de la caducité dont les peuples avaient eu l’illusion de frapper le colonialisme de façon irrévocable.

Pour échapper à une trêve qui serait synonyme d’une reddition, la résistance armée palestinienne devra affronter seule les pressions de ses ennemis relayées par le harcèlement de faux amis qui, sous l'alibi de la médiation, n’ont jamais fait que la sale besogne des rabatteurs.