Khaled Satour
Ils (et elles) ne font que tenir la place qui est la leur dans la grande insurrection populaire actuelle. Je veux parler des habitants des banlieues de l’immigration et plus particulièrement des plus jeunes d’entre eux.
Le mouvement lycéen qui a propulsé la contestation actuelle est parti dans l’Hexagone des communes de la périphérie parisienne avant de s’élargir à tout le pays. Les lycéens issus de l’immigration y étaient donc bel et bien représentés. Et il n’est pas douteux qu’ils aient contribué à l’extension de la thématique de la protestation à des mots d’ordre anticolonialistes illustrés par la présence des drapeaux palestinien et algérien aux côtés de l’emblème tricolore.
« Islamistes, casseurs, pilleurs »
Ce sont les mêmes qui ont été présents, avec des étudiants, des travailleurs et des exclus du système, dans les rangs des manifestants du samedi 17 octobre et qui ont subi, en même temps que les autres, et sans doute plus, la violence policière qui en a laissé plus d'un sur le carreau, blessés grièvement et souvent mutilés.
On aura à peu près tout dit sur leur pleine implication dans la révolte de ce mois d’octobre lorsqu’on aura précisé qu’ils sont aussi bien représentés, sinon en surnombre, parmi les 10.000 personnes placées en garde à vue depuis le début du mouvement lycéen dont 2300 pour le seul 17 octobre mais aussi dans la masse de ceux qui parmi eux ont été jugés sommairement en comparution immédiate et sont actuellement détenus dans des prisons insalubres[1].
Dans les discours des gouvernants, des droites diverses et des médias dominants, ces données vérifiées sont pourtant mises à rude épreuve par les traditionnelles représentations stigmatisantes de l’immigration. Rebondissant sur le distinguo fait dimanche 18 par Emmanuel Macron quand il déclarait qu’il ne fallait jamais « confondre les manifestants avec ceux qui ont détruit, cassé, pillé[2] », tous ceux-là se sont attachés plus ou moins ouvertement à réduire les jeunes de l’immigration au statut d’agents du chaos. Bruno Retailleau, profitant de l’actualité pour enfourcher son cheval de bataille, croyait ainsi apercevoir « un lien entre une immigration massive qui crée des désordres sécuritaires et ce qui s'est passé », dénonçant la « convergence entre l'extrême gauche et des racailles[3] ».
Et c’est à partir de ce brouillon lapidaire que d’autres ont fignolé une lecture qui isolait la jeunesse immigrée du mouvement de contestation et lui retirait la légitimité qui était reconnue du bout des lèvres à ce dernier. Si Jordan Bardella l’évoquait en tant que « France des ultras et des " wallah"[4] » l’assimilant à ce que d’aucuns ont qualifié à sa suite et sans en donner la moindre justification d’ultra gauche, Eric Ciotti en décrivait l’action comme une « intifada[5] » française, faisant usage de cet autre arabisme pour y fondre islamistes, casseurs et pilleurs.
Un déni déjà signifié aux révoltes des banlieues
Mais c’est à Maud Brégeon, porte-parole du gouvernement qu’est revenu le fin mot de cette rhétorique lorsqu’elle a procédé à une ultime sous-classification, au sein des auteurs de la violence, entre les « factieux » et les « racailles[6] », les secondes étant assignées avec les premiers à un statut commun d’infra-citoyenneté mais se voyant en plus refoulés hors de l’univers politique, dans le néant de la délinquance.
Tel est le nouveau barrage opposé à l’accès de l’immigration au champ politique. A défaut d’empêcher la participation de sa jeunesse à une protestation sociale qui promet d’être historique, on entend encore y réagir par le même déni dont firent l’objet les révoltes des banlieues, notamment en 2005 et 2023, lorsque la violence de sa réaction à des crimes impunis de la police a justifié qu’on la déclare bannie du champ civique, non seulement dans les discours de la droite mais aussi par la voix de partis d’extrême-gauche tels que Lutte ouvrière qui avait qualifié les révoltés de 2005 d’asociaux.
Au lieu donc que la présence des immigrés dans une protestation légitime ne leur vaille enfin un brevet de civisme, c’est au contraire cette protestation qui s’en trouve dégradée et ramenée, afin d’en nier la justesse, au rang d’une conspiration violente visant les biens privés et les institutions publiques.
L’idéologie qui préside à ce déni est celle d’une bourgeoisie néocoloniale qui ne conçoit l’absorption des minorités immigrées qu’à la condition qu’elles s’assimilent sur le plan identitaire et qu’elles acceptent la domination de classe et de race qui leur est infligée. Il leur est en revanche refusé de se faire admettre dans la société et dans la cité par des moyens tant soit peu agressifs, par exemple en exacerbant pour les résoudre à leur avantage les conflits sociaux dont elles sont partie prenante.
Des conflits propices à la conquête des droits
Mais un tel verrou peut sauter, l’histoire de France l’a attesté en de multiples occasions où un conflit engageant la transformation de l’ordre politique fut l’occasion pour des classes sociales ou des minorités de conquérir des droits.
L’exemple le plus proche de notre problématique qui vient à l’esprit est celui de la révolution de 1848 qui renverse, grâce à une alliance de classes, la monarchie en février et instaure le suffrage universel. Satisfaite à moitié, la classe ouvrière exploitée et paupérisée réclame des réformes sociales et va à l’insurrection qui est réprimée dans le sang. S’il fut dans l’immédiat une défaite incontestable, cet épisode s’avéra à moyen terme le levain des idées de solidarité, de protection sociale et d’intervention publique que la 3e République devait convertir en réformes, notamment grâce aux mobilisations de 1936.
Bien sûr, l’immigration ne fait aujourd’hui que se couler dans une convergence toute conjoncturelle des luttes qui la concernent, qui se fera et se défera souvent au gré des événements. Elle ne s’en décharge pas pour autant de la cause de l’égalité et de la dignité dont elle a fait son combat propre au long cours et qu’il lui faudra défendre contre l’État racial qui, quelle que soit l’issue du round actuel, n’aura pas désarmé. Et sans doute aussi contre certains de ses alliés d’aujourd’hui.
[1] Voir dans le blog de Mediapart le billet signé Un collectif de détenus et intitulé Lettre ouverte de prisonniers : nous sommes le peuple qui se bat pour ne plus souffrir : https://blogs.mediapart.fr/un-collectif-de-detenus/blog/231026/lettre-ouverte-de-prisonniers-nous-sommes-le-peuple-qui-se-bat-pour-ne-plus-souffrir
[3] https://www.lopinion.fr/politique/une-convergence-entre-lextreme-gauche-et-les-racailles-bruno-retailleau-fait-le-lien-entre-limmigration-et-les-violences-du-17-octobre
[4] https://www.lopinion.fr/politique/lfi-banlieues-et-immigration-bardella-deroule-son-recit-du-17-octobre

