Khaled Satour
Le 25 octobre, lors du vote des deux chambres du parlement algérien sur la décision du président Tebboune d’envoyer des unités de l’armée algérienne au Niger, trois partis, le Front des forces Socialistes (FFS), le Rassemblement pour la Culture Démocratique (RCD) et le Parti des Travailleurs (PT) se sont abstenus. Tous les trois ont mis en avant leur critique de la procédure formelle par laquelle les élus ont été consultés, qu’il s’agisse de la précipitation dans laquelle ils ont été convoqués, de l’absence de présentation d’un projet de motion ou de résolution ou plus généralement de l’absence d’un débat libre ouvert à tous avant le vote.
En même temps cependant, aucun de ces partis n’a désapprouvé l’initiative du président soit par un vote négatif soit par un désaveu exprimé dans le communiqué que chacune des trois directions n’a pas manqué de publier à l’issue du vote. Dans les déclarations qu’ils ont faites, le FFS et le PT ont au contraire affirmé qu’ils y étaient favorables, le premier parce qu’il estime qu’on ne peut « que soutenir cette décision stratégique (visant) à défendre les intérêts vitaux de la nation[1] », le second parce qu’il ne veut pas remettre « en cause le principe d’une aide à Niamey » et qu’il soutient « toutes les décisions de l’État en faveur des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES)[2] ».
Quant au RCD, il s’est cantonné dans son commentaire à une position plus ambiguë, et en conséquence mieux assortie à son abstention au cours du vote, en évoquant certes « les conséquences durables sur la sécurité de l’Algérie et les risques majeurs » que l’engagement de l’armée peut causer au pays mais en laissant entendre que l’entreprise aurait été envisageable s’il y avait eu « une concertation avec les forces politiques et une délibération parlementaire sérieuse[3] », ce qui indique qu’il ne la rejette pas.
Les trois partis se sont ainsi arrangés pour ne pas s’opposer frontalement à l’exécutif. C’est ce qui explique leur choix commun de l’abstention dans le vote et d’un soutien politique dans les commentaires, nuancé par la critique plus ou moins sévère de la procédure.
S’agissant du choix du vote qui s’offrait à eux, il ne pouvait influer sur l’issue du scrutin en aucune façon. N’étant pratiquement pas représentées au conseil de la Nation, ces trois formations comptent ensemble à l’Assemblée populaire nationale un total de 19 députés sur 407, soit une proportion d’environ 5 %. On ne peut donc pas dire que leurs suffrages, quels qu’ils aient été, étaient en mesure d'affecter l’arithmétique consensuelle qu’escomptait la présidence de la République. Ce sont des suffrages dont le seul intérêt résidait dans le message politique qu’ils pouvaient communiquer.
Et c'est pour cette raison qu'on peut s'étonner que les trois abstentionnistes n’aient pas plutôt osé un vote d’opposition, ne serait-ce que pour être en accord avec les réserves dont ils ont fait part dans leurs déclarations respectives et être en cohérence avec eux-mêmes. Le PT notamment qui non seulement « s’interroge sur la nécessité d’envoyer l’armée pour protéger des exploitations pétrolières à l’étranger », mais qui précise en outre qu’il s’est toujours opposé à l’article 31 de la constitution autorisant « dans le cadre du respect des principes et objectifs des Nations Unies, de l’Union Africaine et de la Ligue des États Arabes, de participer au maintien de la paix », et, pour faire bonne mesure, ajoute que si c’est le front intérieur qu’on veut renforcer contre les menaces du voisinage, « le rétablissement des libertés démocratiques et la solution des difficultés sociales » seraient les bienvenus[4].
Tout un programme que le RCD endosse prudemment dans son seul volet relatif aux libertés publiques et que le FFS, curieusement, limite à une défense plus timide du pluralisme.
Mais ce qui a exclu un tel vote délibérément désapprobateur est une donnée du monde politique algérien dont les acteurs admis dans le jeu institutionnel sont avertis qu’elle est la principale limite à toute opposition, il s’agit de la révérence due à l’ANP.
Or, la question soumise au Parlement en ce 25 octobre constituait pour l’opposition légale une mise à l’épreuve au plus près de cette limite. Et c’est en nageant entre deux eaux que le PT, le FFS et le RCD ont peut-être été reçus à l’examen : s'ils ont à ce point mêlé dans leurs discours le soutien et la critique du projet qui leur a été soumis, c'est pour n’avoir pas à l’approuver ni le désapprouver dans un vote parlementaire prévu par la constitution. Et n’avoir à prendre, dans un sens ou dans l'autre, aucune responsabilité.
[1] https://twala.info/fr/fil-actualite/ffs-abstention-envoi-anp-etranger-parlement/?utm_source=chatgpt.com
[2] https://www.laradiodessansvoix.org/post/envoi-de-l-anp-au-niger-le-pt-explique-son-abstention-et-d%C3%A9nonce-un-vote-sans-d%C3%A9bat?utm_source=chatgpt.com
[3] https://lematindalgerie.com/intervention-de-lanp-a-letranger-le-rcd-dit-niet-et-denonce-un-parlement-reduit-a-une-chambre-denregistrement/
[4] Ibid.


