dimanche 2 août 2026

LORSQUE LES COLONIALISTES MAROCAINS NOYAUTENT LA CAUSE PALESTINIENNE

 

Khaled Satour

Très peu de médias ont rapporté le clash qui s’est produit au sein de la Global Sumud Flotilla (GSF) et qui a conduit cette confédération d’organisations originaires du monde entier à retirer de ses plateformes un documentaire intitulé « One Struggle : Western Sahara » consacré à la lutte du peuple sahraoui.

Ce sont des associations sahraouies qui ont annoncé l’information le 21 juillet dernier précisant que le documentaire devait être diffusé le 14 juillet mais que la GSF l’avait retiré peu après sa mise en ligne à la suite de fortes protestations venues du Maroc[1].

La GSF est cette confédération d’ONG qui s’est donné pour mission de briser le blocus israélien de Gaza et d’y acheminer de l’aide humanitaire à bord de flottilles envoyées pour défier les autorités d’occupation.

L’engagement des militants qui la composent à l’égard de la cause palestinienne n’est a priori pas douteux. On peut regretter cependant qu’elle compte dans ses rangs des ressortissants marocains qui semblent atteints d’une sorte « d’hémiplégie anticolonialiste » qui, tout en épargnant leur capacité de jugement sur la Palestine, les empêche de se rendre compte que leur monarchie est engagée depuis 50 ans au Sahara occidental sur les pas du sionisme criminel et fanatique qu’ils prétendent combattre.

C’est un collectif membre de la GSF dénommé Morocco Sumud qui a exigé le retrait du documentaire car, soutenant la politique annexionniste de leur gouvernement, ses adhérents ont jugé inacceptable que la cause sahraouie défendue par le Polisario y soit présentée comme un combat pour l’autodétermination, au même titre que la cause palestinienne.

On peut certes convenir que la GSF n’avait pas fait de la défense de la cause sahraouie un thème de son action originelle. Mais cette ouverture qu’elle voulait opérer en direction d’un peuple opprimé ne manquait pas de cohérence dans la mesure où elle s’inscrivait dans le projet de consacrer une série de documentaires sur des causes anticolonialistes, autres que la cause palestinienne, sous le titre récurrent de « One Struggle ».

Le dessein aura donc tourné court dès le coup d’essai par le fait de l’arrière-garde colonialiste marocaine, qui s’est assuré la complicité des autres organisations membres de la GSF issues des sociétés civiles des quatre continents. Se trouve ainsi torpillée une initiative prometteuse destinée à renforcer la solidarité entre les peuples sous domination coloniale en mettant à profit la dynamique créée par la mobilisation au profit de la Palestine.

Ce que confirme cet épisode est le déficit de reconnaissance dont souffre le combat sahraoui pour l’indépendance. Il est remarquable que les courants anticolonialistes favorables à la Palestine n’aient vu il y a quelques années dans la triple entente américano-israélo-marocaine négociée à l’initiative de Trump que le coup qu’elle portait à la cause palestinienne et notamment sa « trahison » par le palais royal marocain.

L’occupation du Sahara occidental, le sort fait à son peuple, dont la moitié vit depuis des décennies dans des camps de réfugiés et l’autre subit quotidiennement l’occupation militaire et la répression, ont été occultés.

Pourtant le peuple sahraoui vit un drame à plusieurs égards similaire à celui du peuple palestinien :

- Le Royaume marocain revendique son territoire au nom de « droits historiques » que la cour internationale de justice lui a solennellement contestés en 1975. Comme l’écrit l’historien Pierre Vermeren, avant le protectorat français instauré en 1912, le Maroc était « un empire militaro-théocratique aux marges mouvantes (…), la plus grande partie du pays, le grand arc montagneux qui ceinture le Maroc central (…), ainsi que les confins de l’Algérie française et du Sahara au sud, n’était soumise à l’allégeance et au tribut fiscal qu’au terme de razzias militaires toujours à recommencer»[2]. C’est donc en envahisseur qu’il se comportait et qu’il était constamment combattu.

- L’émergence d’un sentiment d’appartenance nationale s’identifiant au trône fut tardive. Il ne s’est affirmé que dans les années 1950 sous le protectorat français, alors que le sultanat avait encore des traits patrimoniaux. De sorte que le combat contre les colonialismes français et espagnol a été longtemps l’apanage des tribus du bled siba (réfractaires au sultan) et l’émir Abdelkrim El Khattabi en fut le héros emblématique. La résistance du Rif a fini écrasée en 1926 sous les bombes et les armes chimiques de Franco et de Pétain, qui ont bénéficié du renfort de l’armée du sultan, au prix du massacre de dizaines de milliers de civils. Le 26 juillet 1926, sous l’Arc de Triomphe à Paris, Moulay Youssef, entouré d’Édouard Herriot, de Pétain et du dictateur espagnol Primo de Rivera, fêtait cette « victoire » comme la sienne[3].

- Le choix clair fait par les Sahraouis en faveur de l’indépendance a été exprimé sans équivoque lors du déplacement au Sahara occidental de la mission de l’ONU en mai-juin 1975 : « Les membres de la mission découvrent l’audience réelle du Front Polisario et la volonté d’indépendance de la population[4] ». Mais le 6 novembre 1975, quelques jours après le dépôt du rapport de la commission, le roi du Maroc lançait la marche verte suivie dès le 27 novembre par une attaque de l’infanterie et de l’aviation dont les bombardements au napalm et au phosphore blanc semaient la mort et forçaient des dizaines de milliers de Sahraouis à l’exode.

Ceux qui soutiennent l’occupation du Sahara occidental ne peuvent ignorer ces réalités d’hier et d’aujourd’hui. À moins bien sûr qu’ils ne soient les partisans inconditionnels de ce même régime archaïque qui vient de lancer des milliers de ses sujets au péril de leur vie à l’assaut de Ceuta.

L’adhésion que suscite l’entreprise coloniale en cours au Sahara occidental chez les Marocains, toutes classes confondues et avec une unanimité qu’aucune opinion dissidente ne semble démentir, amène à se demander si les manifestations pro-palestiniennes que le régime monarchique autorise depuis deux ans sont autre chose qu’une monnaie d’échange, le prix qu’il paie avec un cynisme consommé pour garantir simultanément la pérennité de la normalisation avec Israël et celle du processus colonial engagé au Sahara occidental.

Et si c’est le cas, quel sens accorder au soutien populaire marocain à la cause palestinienne, et en particulier à sa participation aux flottilles pour Gaza ? Est-il seulement possible que cela soit autre chose qu’un faux-semblant grâce auquel la société marocaine avalise, en se donnant la meilleure conscience du monde, le pacte colonial quasi-faustien qu’elle a conclu avec le Makhzen et à travers lui la France, les États-Unis et Israël notamment ? 

Quelque part, sur la grille de lecture de leur rapport au monde qu’elles doivent bien interroger de temps en temps, les couches politisées de la société marocaine ne peuvent manquer de voir s’inscrire les lettres capitales de leur duplicité. Chaque acte de solidarité avec Gaza auquel elles prendront part désormais ne fera que les y enfoncer un peu plus.


[1] https://www.instagram.com/p/DbBWQuojXdI/

L’information n’a pratiquement été rapportée par aucun grande média international. On n’en trouve trace que sur les réseaux sociaux.

[2] Histoire du Maroc depuis l’indépendance, 5e édition, Paris, La Découverte, 2016, p. 7.

[3] Dans une allocution auparavant prononcée à Paris le 14 juillet 1926, il célébrait « la victoire écrasante des armées françaises et de nos troupes, et qui ont mis un terme à la rébellion qui menaçait nos deux pays, et rétabli la sécurité et la paix à l’empire chérifien ».

http://emirabdeldelkrim.unblog.fr/2017/06/06/le-sultan-marocain-celebre-a-paris-la-chute-de-la-republique-du-rif/

[4] Claude Bontems, La guerre du Sahara occidental, Presses Universitaires de France, Paris, 1984, pp. 116-117. L’auteur ajoute que dans son rapport, la mission a indiqué que «la population ou pour le moins la quasi-unanimité des personnes qu’elle a rencontrées, s’est prononcée catégoriquement  en faveur de l’indépendance et contre les revendications du Maroc et de la Mauritanie» (p. 117).


 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire