mercredi 28 juillet 2010

LA VILLENEUVE DE GRENOBLE :UNE CITE SOUS ETAT D’EXCEPTION

Khaled Satour
Je vais présenter quelques observations sur les événements qu’a vécus la Villeneuve de Grenoble en cette deuxième quinzaine de juillet 2010. Pendant plusieurs jours, le fait d’habiter ce quartier a plutôt été un handicap pour le jugement tant celui-ci exige, je m’en rends compte une nouvelle fois, un minimum de distance.
Au début, c'est-à-dire à partir de cette matinée du vendredi 16 juillet où les faits qui ont tout déclenché ont été connus, je n’ai pensé qu’à la mort, dans la nuit du 15 au 16, du jeune Karim Boudouda, ayant très vite découvert que sa mère était ma voisine de palier. Tout au long de la semaine, passant et repassant devant sa porte et croisant les nombreuses personnes qui venaient lui rendre visite, je méditais les événements de ce seul point de vue : quel était ce déterminisme singulier, cette fatalité tragique, qui avaient poussé le jeune homme, poursuivi par la police à 1 heure du matin, à prendre la direction du quartier de son enfance pour venir s’écrouler sous les balles à 200 mètres à peine de la maison de sa mère ? J’ai pu voir dimanche 18 l’endroit précis, face au 30, Galerie de l’Arlequin, où son corps est resté couché pendant près de quatre heures, exposé à découvert au regard de tant de jeunes qui le connaissaient et je ne laissais pas de m’interroger sur ce que ce temps suspendu pouvait rétrospectivement ajouter au fardeau du deuil.
Je ne peux pas dire que j’ai été témoin des événements. Ceux-ci se sont déroulés la nuit essentiellement, dans un rayon relativement restreint autour du lieu où le jeune braqueur a trouvé la mort, mais dans un enchaînement et selon une logique qui les soustrayaient à la vue d’un spectateur occasionnel et isolé cantonné à son poste d’observation. Et dans les épisodes de répit, on apprend peu de choses par ouï-dire car les gens répugnent à échanger au hasard des rencontres.
Mais il n’importe, je peux tirer quelques enseignements de la situation générale résultant des faits et surtout de la manière dont on a rendu compte des événements et des dispositions prises en réaction. Je les développerai en deux points.

1. Sur le fait générateur des événements : la mort de Karim Boudouda
Quelle que soit l’évaluation que l’on peut faire des désordres qui se sont produits dans le quartier, le fait le plus grave reste cette mort. Il devrait toujours en aller ainsi en pareille circonstance : s’il y a mort d’homme, aucune diversion ne saurait en distraire l’attention.
Comme ce fut le cas pour les émeutes de 2005, et comme ce fut le cas pour les incidents qui se sont produits depuis lors dans les cités sur une échelle plus réduite, c’est la mort d’un jeune issu de l’émigration, impliquant la police, qui a déclenché les désordres. Sans doute, le jeune homme venait-il de participer au braquage du casino d’Uriage. Sans doute était-il un braqueur multirécidiviste. Mais l’instinct (certains diraient le calcul) qui lui avait commandé de faire son ultime repli sur le quartier de son enfance, avec la police à ses trousses, avait d’emblée compromis toute chance que cette affaire soit jamais vécue comme un banal fait-divers. L’enquête sur les circonstances de sa mort, en dehors même du devoir qu’en fait la loi aux autorités, constituait (et constitue encore) un enjeu crucial pour l’évolution de la situation.
Dès le premier jour pourtant, on n’a pas su tolérer le moindre doute sur les circonstances de cette mort. La réserve qui aurait dû commander d’attendre le résultat des expertises était pourtant, ne serait-ce que pour la forme, indispensable. Je n’attendrais personnellement rien de l’enquête, sachant que la politique sécuritaire du pouvoir actuel requiert une immunité à toute épreuve de la police. Il n’en demeure pas moins que, à défaut de ce respect minimal des formes, j’ai encore moins de raisons d’accorder à la thèse officielle de la légitime défense des policiers plus de crédit qu’à la thèse – tout aussi invérifiable – que j’entends bruire depuis plusieurs jours à la Villeneuve : Karim Boudouda a été délibérément abattu par la police et, dans la version la plus populaire, il a été achevé à terre. Car les choses sont ainsi faites que lorsque les procédures légales de vérité sont court-circuitées, il n’y a rien à opposer à la séduction de la rumeur.
Je le répète, le sujet que l’on a dédaigné d’une façon si résolue était d’une extrême sensibilité : Karim Boudouda, venu mourir devant le 30, Galerie de l’Arlequin, est resté exposé pendant près de quatre heures au regard des habitants. C’est la brigade anti-criminalité (BAC) qui a tiré la balle mortelle, c’est-à-dire l’unité de la police la plus honnie sur le quartier, celle qui s’illustre, dans toutes les cités de France, par la brutalité de ses procédés et l’extrême violence de ses provocations racistes. Cette brigade, nous dit le Dauphiné Libéré incidemment, sans en tirer de conclusion, a pris en chasse les braqueurs d’Uriage, alors qu’elle se trouvait « précisément sur la commune – pourtant située en zone gendarmerie » (édition du 17 juillet). Cette indication fournie de façon anodine suscite une interrogation : la BAC était-elle habilitée à intervenir et de façon si dangereuse ? Selon des témoignages convergents, ce furent, après la mort du jeune homme, des heures de face-à-face entre les jeunes du quartier et les agents de la BAC, des heures durant lesquelles les pires invectives ont été échangées, beaucoup ayant eu le sentiment que les policiers se livraient à une danse du scalp autour de leur trophée. Mais à cet instant-là – qui sait ? – la révolte de certains jeunes de la Villeneuve n’était peut-être pas écrite.
On aurait eu l’occasion d’en juger si le procureur de la République n’avait pas déclaré d’emblée que les policiers avaient tiré en état de légitime défense et si tous les médias n’avaient pas relayé cette opinion comme une information attestée. Par la suite, il aurait fallu que le Dauphiné Libéré ne s’empresse pas de titrer en une le samedi 17 : « La police riposte, un braqueur tué » ; que, ayant relevé la nécessité pour l’inspection générale de la police « de faire la lumière sur les circonstances de la fusillade au cours de laquelle les policiers ont abattu le suspect dont le corps sera autopsié aujourd’hui », sa journaliste n’ajoute pas aussitôt que « au vu des éléments dont ils disposent déjà, la thèse de la légitime défense semble indiscutable ». Car dès lors, à quoi pouvaient encore servir l’enquête et la dite autopsie ?
Comment expliquer ce consensus prématuré entre les autorités, toutes compétences confondues, et la presse, sachant que celle-ci se limite à un seul quotidien, lié aux milieux d’affaires et aux notables ?
Comme à son habitude, la communication officielle a tronqué et raccourci, sans égard pour les conséquences. Et cette fois-ci encore, au nom d’un péril à conjurer, d’une « guerre » à mener.

2. Sur la « guerre » confiée à la force armée de l’Etat dans la Villeneuve
On ne dira jamais assez que la guerre n’est déclarée, sinon menée, que pour disqualifier tous les autres recours.
Dès le premier jour, la presse a titré sur l’ « armement de guerre » utilisé contre la police par les deux braqueurs du casino d’Uriage, les autorités ont parlé d’ « armes lourdes » et il m’a bien semblé entendre le procureur de la République dire que les assaillants avaient une « mitrailleuse ».
Le préfet de l’Isère a été limogé et remplacé par un ancien gradé de la police. Il a presque applaudi à sa propre éviction, au nom de la "guerre" qu’il fallait mener contre la délinquance. Peut-être se satisfaisait-il ainsi à demi-mot de n’être pas le soldat que requérait pareille entreprise. Car le ministre de l’intérieur, dépêché dimanche 18, à Grenoble venait d’instaurer une sorte d’Etat d’exception. Auparavant, en guise de transport sur les lieux, il s’était arrêté une dizaine de minutes, sous haute protection, dans un coin de parking en retrait de l’Arlequin, non loin d’une déchetterie. Louable discrétion, au demeurant, venant d’un ministre qui ne s’était pas déplacé pour apaiser les esprits et qui venait d’être condamné quelques semaines plus tôt pour « injure raciale ». Devant la presse, et après avoir dénombré les effectifs qui seraient mobilisés à la Villeneuve, il a déclaré :

Les forces de sécurité ont reçu pour mission de mettre un terme aux violences, de rechercher les fauteurs de troubles et de les déférer à la justice. Au-delà de cette réponse immédiate, j’ai demandé au préfet de l’Isère d’organiser, dès cette semaine, en liaison avec le maire de Grenoble et le procureur de la République, une réunion rassemblant l’ensemble des acteurs publics locaux concernés (forces de sécurité, services de l’Etat, services fiscaux, services sociaux, acteurs associatifs, etc.). Cette réunion aura pour objet de faire un point d’ensemble sur la situation locale et d’arrêter les réponses spécifiques et concrètes à apporter pour une sécurité durable à Grenoble et tout particulièrement dans le quartier de la Villeneuve. (Le Dauphiné Libéré du 19 juillet).

Un programme en deux volets qui livre le quartier à la police pour le court et le moyen terme. L’Etat réduit sur la Villeneuve à sa quintessence, la force armée, c’est la révélation d’une réalité que les discours de notre époque, voués à justifier l’exigence républicaine de la mission sécuritaire, avaient fini par occulter. Car cette force armée, nombreuse, entraînée, prête à tout moment à intervenir, est la composante la plus spécifique de l’appareil de l’Etat. Elle est au fondement de ce que l’on dénomme la force de la loi. Cependant, en période de paix civile, la crédibilité de l’Etat de droit impose de ne pas abuser de ses manifestations. Il est rare qu’elle s’exhibe ainsi aux regards d’une collectivité d’habitants sur une période aussi longue sous la figure de l’hyper force publique. On lui impose d’ordinaire de la retenue même dans les périodes de troubles graves. Au plus fort des émeutes de mai 1968, l’Etat avait mis en route les chars de l’armée mais il les avait prudemment dissimulés sous les arbres de la forêt de Rambouillet, cette présence-absence ayant suffi pour peser sur les événements. La paix civile a-t-elle à ce point vacillé à Grenoble que la force armée ne se soit pas arrêtée au milieu du gué ? Le péril qui menaçait en ce mois de juillet 2010 était-il si grave qu’il ait fallu faire tourner pendant plusieurs nuits un hélicoptère de la gendarmerie sur la Villeneuve et faire patrouiller au milieu de la population, dans les galeries de l’Arlequin, en plus des brigades anti-émeutes, les impressionnantes unités du GIPN, avec leurs casques, leurs cottes de maille et leurs gros calibres ?
Et pour l’avenir, quelle approche M. Hortefeux nous a-t-il proposée ? La justice, les services de l’Etat, les services fiscaux et sociaux, les associations elles-mêmes, placés pour une période indéterminée sous les ordres du ministre de la police, c’est-à-dire l’Etat de police proclamé dans la Villeneuve. Et de fait, pendant ces nuits où la police a les pleins pouvoirs dans le quartier, on fouille les caves (brisant au besoin les portes ou abattant des pans de murs pour y accéder) et certains appartements, on réactive toutes les enquêtes en cours pour rechercher les délinquants, les trafiquants et leurs produits illicites. On fait avancer de vieux dossiers ! Autrement dit, la mission de rétablir l’ordre dévolue à la police s’est éloignée de sa cause initiale et sous couvert de ramener la tranquillité et la sécurité, on a ratissé dans toutes les directions. Une mission ponctuelle s’est prolongée en entreprise de police multiforme qu’une action d’organismes publics et privés hétéroclites coordonnés par les forces de sécurité est appelée à accompagner. Dans une telle perspective, les services fiscaux et sociaux seraient sommés de mettre leurs fichiers au service de l’action répressive et les « acteurs associatifs » de se mettre au garde-à-vous.
Or, le télescopage du braquage d’Uriage avec le mécontentement rageur de certains jeunes de la Villeneuve ne saurait justifier que l’enquête menée contre le banditisme englobe la politique à conduire auprès de la jeunesse du quartier. Ce mardi 27 juillet, on apprenait la découverte d’armes dans le sous-sol du bar de l’Arlequin au moment où le ministre de l’intérieur annonçait des mesures pour protéger les policiers de la BAC, qui auraient fait l’objet de menaces de mort. Le Dauphiné Libéré rappelle à cette occasion que depuis le début des événements, les policiers « avaient été ouvertement menacés de mort par des habitants du quartier de la Villeneuve » et cette indéfinition dans l’incrimination peut tenter les amateurs de généralisations. Plus loin, le journaliste y va d’une interprétation inspirée des propos entendus dans la bouche de responsables des syndicats de policiers :

Les menaces explicites qui pèsent aujourd’hui sur les hommes de la BAC témoignent d’un état d’esprit particulièrement inquiétant : pour les délinquants du quartier, les policiers apparaissent en effet comme les membres d’une bande rivale venus tuer l’un des leurs sur leur territoire, et non plus comme des garants de la sécurité et de l’ordre républicain.

Sur ce dernier point, nous avons l’aveu perspicace d’une réalité même si elle s’édicte sous la forme d’une demi-vérité instrumentalisée : il n’y a pas que les « délinquants » qui ont du mal à considérer les policiers comme « des garants de l’ordre républicain » parmi ceux qui espèrent encore quelque chose de cet ordre-là.
Pour le reste, cette interprétation est un tissu d’amalgames. On y mélange la Villeneuve, territoire de tous les échecs pour une grande partie de sa jeunesse et une autre Villeneuve, territoire de concentration de toutes les délinquances, dont l’existence reste à démontrer. Car la délinquance a certes ici une forme locale faite de trafics et d’agressions somme toute de gravité relativement mineure pour laquelle l’identification à un espace territorial et sa défense contre les incursions hostiles est une réalité. Mais je ne crois pas que le banditisme, qui opère des braquages et pourrait recourir, comme on l’affirme, aux « lance-roquettes », y ait constitué une patrie. Par vocation, il tisserait plutôt ses mailles à l’échelle de l’agglomération, pour le moins. Il n’a rien à voir avec une de ces bandes de cité qui aurait pris la Villeneuve pour territoire. Et il est alors difficile de croire qu’il faille appliquer le même traitement aux soubresauts et aux déviances d’une infime partie de la jeunesse de la cité et à la grande délinquance.
Cette référence à une lutte grégaire pour un territoire qui serait à la fois un ghetto social dangereux et un repaire du banditisme ne me paraît être qu’un élément du langage de guerre retenu. Une guerre requiert l’assignation d’un ennemi sur un champ bataille. Pour les manœuvres de la force armée de l’Etat qui se déroulent à la Villeneuve, on a pu vérifier que la réunion préalable de ces deux éléments sur le même site était une belle commodité. Le quartier a la configuration d’un champ clos. On ne passe pas par la Villeneuve, on ne s’y engage pas distraitement au détour d’une rue. On y entre, comme dans un monde. Dans l’Arlequin-Nord, théâtre de l’essentiel des événements, les galeries délimitent l’accès dont le franchissement vous fait quitter la ville pour côtoyer une population qui y paraît, en temps normal déjà, assignée à demeure. La transition est d’autant plus surprenante que le quartier n’est pas une banlieue distante, comme certains ensembles de la région parisienne.
Pour un pouvoir qui a opté, sans égard aux priorités authentiques de la Villeneuve, pour la gesticulation sécuritaire, cet espace différencié se prête aux expéditions armées et le quartier a donné ces derniers jours l’apparence d’une enclave prise d’assaut, tout près d’une ville qui vivait au rythme des (autres) animations estivales.
L’Etat d’exception que le ministre de l’Intérieur a taillé aux mesures de la Villeneuve n’était certainement pas le moyen approprié de traiter les suites dramatiques de la mort du jeune braqueur d’Uriage. Mais il est tellement plus facile à entreprendre et plus rentable politiquement que ce fameux (et fumeux) plan Marshall promis à tous les quartiers « en difficulté ».

lundi 21 décembre 2009

DE L’ORDRE REPUBLICAIN A L’ORDRE DU BANDIT

Quelques dérives actuelles de l’Etat de droit


Khaled Satour
La votation suisse interdisant la construction des minarets et la persévérance des élus français dans leur volonté d’interdire le voile intégral dans les lieux publics, sur fond de débat sur l’identité nationale, sont, sans aucun doute, les données d’une campagne menée contre une catégorie de la société que l’on ne définit plus que comme des Musulmans.
Mais je ne pense pas que ces derniers, désignés comme tels dans une acception extensive et pour une bonne part allégorique du terme, aient le moindre intérêt à se défendre en cette qualité. Ils s’exposeraient à jouer à chaque fois perdant. Dans l’affaire des caricatures du prophète, déjà, c’était se fourvoyer que de dénoncer le blasphème alors que l’injure visait des hommes et des femmes et participait de l’incitation à la haine raciale.
Peu nous importe donc que le port du voile intégral découle ou non d’une interprétation correcte du Coran, que le minaret remonte à l’Etat médinois ou à l’époque des Omeyyades. Qu’y aurait-il à tirer de controverses de jurisconsultes ? L’histoire de l’islam nous prouve qu’elles ont toujours tourné à l’avantage des pouvoirs en place. L’Etat français, rompu de longue date à la promotion des élites coloniales, a lui-même ses dignitaires religieux prêts à lui fournir toutes les cautions "savantes" qu’il leur demandera. Il faut rejeter en bloc la référence à un "islam de France", produit dérivé de l’identité nationale française, qui n’annonce que la légitimation des mesures d’interdiction passées et à venir.

La nation pour redéfinir les termes de la représentation
Par ailleurs, il est trop évident que cette nouvelle approche de l’immigration par l’islam est une manœuvre de l’idéologie. Elle s’est trop facilement imposée : il a suffi qu’on ouvre un débat sur l’identité nationale pour qu’il ne soit plus question que de cette religion. Preuve que la nation n’a jamais produit de définition positive d’elle-même et a de tous temps été au service de la désignation d’ennemis. Cette manœuvre vise à n’en point douter à nier des contradictions sensibles de la société et à leur ôter toute charge politique – en les rendant justiciables d’un consensus national/religieux.
Nous sommes dans le prolongement de la thématique de campagne qui a porté Nicolas Sarkozy à la présidence de la République et qu’il a imposée en martelant des formules telles que "Vive la République et par-dessus tout vive la France". C’était une combinaison du discours national originel et du plus actuel nationalisme, le premier conférant au second sa légitimité. La nation, définie par "ceux qui se lèvent tôt", ce n’était rien d’autre que l’instrumentalisation anachronique et réactionnaire du discours révolutionnaire. Des formules de Sieyès étaient paraphrasées à contre-emploi :

Une classe entière de citoyens (…) saurait consumer la meilleure part du produit, sans avoir concouru en rien à le faire naître. Une telle classe est assurément étrangère à la nation par sa fainéantise.

L’équation assisté/étranger, chère au Front national, était ainsi rationalisée par la référence au mérite et moralisée par la revendication de l’égalité. Dissocié, au premier degré, de toute xénophobie et dédié à la contestation des "privilèges", ce discours pouvait compter sur la perspicacité élémentaire des électeurs : "Ceux qui ne se lèvent pas tôt" étaient ceux-là même qui "n’aiment pas la France".
La campagne de Sarkozy a été considérée par les "analystes" comme un chef-d’œuvre de cohérence. Quoi de plus républicain que de solliciter le suffrage des citoyens en ne s’adressant jamais qu’à la nation ? Celle-ci n’est-elle pas très exactement la collectivité des citoyens ? En fait, la nation était interpellée dans son acception sélective et les termes du mandat représentatif s’en trouvaient reformulés. Or, c’est la vérité première de la représentation que le mandant ne délègue que pour lui-même. La nation que Sarkozy convoquait aux urnes, celle dont il serait le président, était celle de l’hymne national et du drapeau tricolore, celle du consensus. Les banlieues n’y avaient aucune part car elles ont ce défaut majeur de soulever des thématiques rebelles au consensus que la totalisation nationale ne peut appréhender que comme une pathologie exogène. A peine avaient-elles, aux dires des statistiques électorales, embarqué quelques renforts dans le train de la citoyenneté que celui-ci était désaffecté. Elles étaient vouées à n’être qu’un solde inutilisable de la représentation.

Quelle conception du politique pour quelle articulation sur le droit ?
C’est dire que les données et les enjeux du débat sur l’identité nationale sont avant tout politiques. Mais nous savons bien que le politique est une notion polysémique. Excluons d’emblée ce paradigme idéal qui fait les délices des théoriciens de la science politique entichés de la démocratie grecque. Il se réfère à un espace construit de délibération entre égaux dans lequel les rapports de domination n’auraient pas cours.
Plus probablement, faisons-nous référence au système institutionnalisé par les régimes pluralistes comme le régime français ? Le politique est dans ce cas le mode spécifique de refoulement des rapports de domination qui les déguise en oppositions arbitrables.
A moins qu’il ne s’agisse du politique défini comme relation d’inimitié tel que l’énonce Carl Schmitt, et dans lequel les adversaires deviennent des ennemis entre lesquels aucun arbitrage n’est possible.
Ces deux dernières acceptions du politique se différencient en particulier par leur articulation au droit. Et cela nous ramène à notre premier propos puisque cette irruption de l’identité nationale a actuellement pour manifestation des projets de législation.
L’Etat politique pluraliste a pour fonction historique de rationaliser la domination de classe en proposant à toutes les classes sociales la citoyenneté universelle et l’égalité des individus en droit. C’est l’Etat de droit, qui se dit en France laïc et républicain, et qui se fonde sur « l’opposition entre les spécificités de l’homme privé, membre de la société civile, et l’universalisme du citoyen » (Dominique Schnapper). Bâti à la mesure des oppositions qu’il entend rationaliser, il dispose, dans son fonctionnement le plus équitable possible, dans son respect le plus scrupuleux du droit, de toutes les ressources nécessaires à sa fonction de domination. Libre aux classes assujetties de s’y donner pour horizon des objectifs légaux de réforme (quand elles ne recourent pas à des objectifs de dépassement par la révolution, ce qui est un autre problème).
Cet Etat politique ne peut, dans son essence, se faire l’instrument de la domination de minorités ethniques ou religieuses qu’en la reconvertissant aux données de la domination sociale. A défaut de quoi, dans l’hypothèse où il s’abandonne aux phobies ethniques ou culturalistes, il donnera immanquablement des signes visibles d’atteintes au droit et de dysfonctionnements institutionnels.
Ce qui nous rappelle à l’actualité. La France, et à des degrés divers l’Europe, est animée de la volonté désormais avouée de parer à la menace (imaginaire) de l’islam et nous voyons à l’œuvre deux stratégies : celle que prône la gauche et qui s’appuie sur une vigilance laïque maladive et celle que met en œuvre la droite sarkozienne qui appelle en renfort l’idée nationale – laquelle, ne l’oublions pas, tient sa genèse historique de la guerre des races.

La règle de droit réduite à un accessoire utilitaire
Pour illustrer la différence entre les deux stratégies, je dirai que le spectacle de femmes voilées dans la rue suscitera une réprobation verbalisée à gauche comme le refus de la soumission de la femme et à droite comme la preuve que la France n’est plus ce qu’elle fut. Mais le sentiment profond sera le même dans les deux camps : à travers ces femmes, tous verront se profiler la charia, l’armée des Sarrasins et le califat.
Voilà pourquoi aucune de ces deux stratégies ne s’accomplit sans qu’apparaissent des dysfonctionnements dans le droit. Encore faut-il l’acuité du regard et la radicalité du jugement nécessaires pour les apercevoir. En particulier lorsque la gauche est à la manœuvre.
Car j’entends bien que le souci, que je vais développer, d’une stricte application de la loi ne signifie pas une approbation des slogans de cette gauche ni qu’il faille aller bêler son adhésion à l’Etat laïque et républicain sur toutes les tribunes. Je ne veux m’intéresser aux atteintes au droit qu’en tant que révélateur d’un glissement vers des formes tyranniques. Et je sais que l’alibi laïc et républicain peut, autant que celui de l’identité nationale, constituer un vecteur de ce glissement. C’est d’ailleurs lui qui a justifié l’interdiction du voile à l’école. Quant au débat actuel sur le port du voile intégral, devrait-on applaudir à son interdiction pour un motif de gauche, fondé, comme on a pu l’entendre, sur le précédent de l’interdiction du lancer de nains, pour la seule raison qu’on aurait de ce fait échappé à son interdiction pour un motif de droite, par exemple les traditions de la civilisation européenne ou toute autre stupidité ?
Que l’on considère ce titre du Monde du 12 novembre : « Les obstacles juridiques à l’interdiction du port de la burqa dans l’espace public ». Il suggère que le droit en vigueur n’aurait rien à redire d’un phénomène qui est le simple exercice d’une liberté. Mais il présage de ce qu’on est décidé à lui faire violence pour qu’il en aille désormais autrement. L’article rend compte des objections à l’interdiction telles que les ont formulées des juristes de renom auditionnés par la mission d’information sur « la pratique du port du voile intégral sur le territoire national » : les motifs préconisés ont généralement été réfutés. Un seul juriste, Guy Carcassonne, a proposé que le législateur pose pour principe qu’ « on n’a pas à se dissimuler quand on est en public » parce qu’on doit pouvoir être identifié. Eh bien, c’est par ce trou de souris qu’on va sans doute faire passer une loi attentatoire à la liberté ! Et on peut parier que, sortis de l’enceinte de l’audition, les collègues de M. Carcassonne remiseront leurs objections par révérence pour ce qui pourrait devenir une « loi de la République ».
Le droit est devenu utilitaire. On s’empare d’un phénomène, d’un comportement ou d’une pratique, dont la légalité n’est pas contestée mais qui offense le regard. On suscite à son propos un débat en le popularisant à coups de sondages. On en fait une question d’appréciation et on interroge les politiques, les stars du cinéma et des variétés : Etes-vous pour l’interdiction de la burqa ? Pensez-vous qu’il faut la limiter aux locaux publics ou l’étendre à la rue ? Alors même que les aspects juridiques du phénomène sont occultés ou confinés dans une stricte confidentialité, on le présente comme anomique au regard des considérations idéologiques les plus diverses et les plus confuses. Et une fois le consensus assuré, car c’est une affaire d’opinion et non de légalité, le législateur est investi de la tâche de le matérialiser en mesure radicale et sans appel.
C’est cette démarche qui avait été adoptée pour interdire le port du voile à l’école. Lorsque le phénomène fut pointé du doigt en France dans les années 1980, on s’empressa de le requalifier : ce qui n’était que l’application individuelle d’une prescription religieuse devint le port d’un signe religieux. Or, arborer un signe, c’est communiquer un message. Dès lors, il ne pouvait relever que de la sémiotique de l’espace public laïc qui a ses experts patentés : on ne vit plus jamais dans les adolescentes voilées que les sémaphores de l’islamisme prosélyte. Contre une liberté religieuse garantie, était née une présomption d’illégalité définitive : lorsque le conseil d’Etat a rappelé en 1989 que le port du voile à l’école était, par référence aux textes les plus fondamentaux de l’Etat laïc (en particulier l’article 10 de la déclaration de 1789 et l’article 9 de la convention européenne), une liberté reconnue aux élèves des écoles publiques, il n’a suscité que réprobation et contrariété. Le droit était révoqué. La prévention que les postulats idéologiques du débat ont fait peser a priori sur cette pratique l’a emporté sur le diagnostic de conformité posé par l’exégète attitré. La qualification juridique appropriée du problème était rejetée comme une complication malvenue et la solution qui en découlait reconvertie en impasse du droit.

Le dérèglement de l’Etat de droit
J’arrive à ce constat simple que le débat juridique est impraticable pour deux raisons :
- Le cadre en est perverti : les lois proposées sont invariablement des interdictions, les mesures de réglementation, fruit du pragmatisme et de la circonspection du droit, ne sont jamais envisagées ; les initiateurs des lois et leurs opposants politiques font cause commune ; les critiques et les exégètes du droit protestent mollement quand ils n’entérinent pas, sous peine d’être désavoués.
- Les catégories de référence sont redéfinies : les lieux publics sont confondus à dessein avec l’espace public ; la « dignité humaine » est mobilisée contre la liberté publique, l’ordre public prétend intégrer les convenances du « vivre ensemble ».
Quant à l’orthodoxie de l’Etat de droit laïc et républicain, celle qui sépare les spécificités de l’homme privé de l’universalisme citoyen, elle subit les effets dévastateurs de deux hérésies entrecroisées puisque l’on fait la chasse aux spécificités dans la société civile au moment où les clivages de l’identité nationale sont ressuscités dans les palais de la République.
Nous sommes bien en présence de dysfonctionnements graves affectant l’Etat de droit dans lequel les normes juridiques ne jouent plus pleinement leur rôle de régulateur et d’arbitre. C’est l’indice que le rapport politique qui se dessine est du type de la relation ami/ennemi. Cependant, ce rapport est délibérément voulu comme inégal puisque l’Etat désigne comme ennemis une religion et ses adeptes dont les différents statuts et libertés n’existent que sous sa juridiction. Or, le rapport politique, dans toutes les acceptions du politique que nous avons dénombrées, est un rapport entre égaux : une égalité de statut entre « pairs » dans le modèle de l’isonomie grecque, une égalité formelle reconnue par la loi dans l’Etat politique pluraliste, une reconnaissance mutuelle des acteurs en tant qu’ennemis dans la relation amis/ennemis.
Le type de sujétion politique qui se dessine ainsi entre la nation et une entité minoritaire définie en termes religieux est donc un rapport unilatéral d’intimidation dans lequel le droit devient violence : les libertés individuelles et collectives de la minorité y sont appelées à subir des formes discriminatoires de coercition. Cependant, la minorité religieuse n’étant désignée qu’en tant que substitut expiatoire des catégories sociales ciblées (constituées par l’ensemble de l’immigration post-coloniale), la requalification du conflit et le rééquilibrage des forces dépendront de la volonté et de la combativité de ces catégories*.
Il reste à dégager un critère d’identification des dysfonctionnements de l’Etat de droit provoqués par ce rapport unilatéral d’intimidation instauré par l’Etat à l’égard de la minorité qu’il désigne comme des Musulmans.

« La situation élémentaire du bandit »
Pour ce faire, je m’inspirerai de l’exemple extrême de la votation suisse du 29 novembre interdisant la construction des minarets. On a eu beau jeu de la condamner en France et de s’en démarquer. En réalité, l’opinion publique, formée à la toute récente révélation de son identité nationale, l’a approuvée. D’autre part, entre les entraves mises par les municipalités, les pétitions de voisins et les surenchères électorales de l’extrême-droite, la construction d'une mosquée en France, avec ou sans minarets, demeure une entreprise qui requiert quelques décennies, de l’abnégation et une certaine insensibilité aux humiliations.
Il n’en reste pas moins que la votation suisse est l’image forte, caricaturale de ce nouveau rapport unilatéral d’intimidation que certains Etats européens imposent aux Musulmans.
S’exprimant dans une telle brutalité du rapport de forces, elle évoque la métaphore de l’ "ordre du bandit" dont des théoriciens du droit, Kelsen et surtout Hart, se sont inspirés pour caractériser a contrario la norme juridique.
L’Anglais Hart est parti de ce qu’il appelle « la situation élémentaire du bandit », dans laquelle un malfaiteur prend un groupe de personnes sous sa coupe et les contraint à exécuter ses injonctions. Par touches successives, il a ensuite modifié cette situation pour aboutir à ce que doit être le rapport juridique. Il a observé qu’il ne suffisait pas qu’un commandement émane d’une autorité supérieure et indépendante pour constituer une norme juridique car « une bande de brigands » bien organisée se caractérise, autant qu’un Etat, par une telle suprématie.
C’est son caractère général et permanent qui fait la règle de droit. La permanence est cette qualité de la loi générale établie qui appréhende les cas particuliers comme des faits ou des situations accomplis auxquels elle doit s’appliquer sans que soit requis le renfort d’une loi dérogatoire potentiellement discriminatoire.
La métaphore du gangster est bien sûr utilisée par Hart comme une prémisse purement théorique de son raisonnement. J’entends pour ma part m’en saisir comme le modèle théorique de référence vers lequel tend le fonctionnement de l’Etat de droit au fur et à mesure qu’il retire, de façon discriminatoire, ses garanties aux droits et libertés. Et la votation suisse du 29 novembre, qui interdit pour l’avenir la construction de minarets, alors même qu’elle laisse la possibilité de dresser par exemple de nouveaux clochers, est une régression du droit vers « la situation élémentaire du bandit » décrite par Hart. Elle signale un retour de l’Etat de droit vers les formes primitives de la tyrannie.
Cette votation est un acte de démocratie directe qui dénature la démocratie, un exercice de citoyenneté qui anéantit l’égalité entre les citoyens. Marx écrivait que « l’homme s’émancip(ait) politiquement de la religion en la rejetant du droit public dans le droit privé » et que, ce faisant, il constituait la séparation du politique et du civil, du public et du privé comme une « sophistique de l’Etat politique ». Nous avons là un signe spectaculaire de la dissipation de ces faux-semblants de l’Etat politique et laïc qu’il avait analysés. Lorsque la communauté des citoyens utilise les ressources institutionnelles d’un Etat contre une minorité religieuse qui vit en son sein, elle ruine les fondements de l’organisation politique. Car elle ne peut stigmatiser cette minorité en tant qu’entité religieuse sans se définir elle-même comme telle.
Certains ont soutenu que l’interdiction des minarets n’attentait pas à la liberté religieuse, liberté fondamentale attachée aux individus et considérée comme inviolable par la doctrine de l’Etat de droit. Voulaient-ils par là minimiser une atteinte à la liberté du culte, au prétexte qu’elle ne serait qu’une liberté collective de second ordre ? Et ne voyaient-ils pas que les slogans brandis par le parti initiateur de la votation populaire, rebaptisant l’exercice du culte musulman « revendication politico-religieuse du pouvoir » dont le minaret serait le « symbole apparent », trahissaient le rejet de toute une communauté ?
Nous tenons là un motif à redoubler la métaphore du bandit : cette votation populaire qui s’en prend aux minarets en ciblant en fait une religion qu’ils symbolisent s’apparente dans sa démarche à l’action d’une bande de gangsters qui brisent la devanture d’un magasin pour signifier au commerçant qu’il est indésirable dans le quartier.
On objectera : un référendum d’initiative populaire, quintessence de la procédure démocratique, peut-il sérieusement être ainsi qualifié ? Je répondrai sans hésiter par l’affirmative. Le peuple soi-même, en corps et en majesté, ne peut s’affranchir du respect des droits fondamentaux. Il ne peut provoquer un pareil court-circuit dans la mécanique complexe de la légalité au prétexte qu’il dispose des moyens de se substituer à ses représentants à tous les échelons de l’édifice fédéral et de dicter sa volonté au niveau où aucun recours n’est possible : la constitution. Je me mets docilement, ce disant, à l’école des précurseurs de l’Etat de droit. Ce sont eux qui ont posé que la loi qui s’applique aux libertés ne saurait être une volonté absolutiste, car le législateur, fût-il le peuple souverain, est tenu par ses propres lois, à défaut de quoi il devient aussi despotique qu’un monarque. D’ailleurs, le plus illustre des citoyens suisses, J.J. Rousseau, entendait que la volonté générale limite son expression aux normes à caractère général. Il avait prévenu :

Il n’est pas bon (…) que le corps du peuple détourne son attention des vues générales, pour la donner aux objets particuliers. Rien n’est plus dangereux que l’influence des intérêts privés dans les affaires publiques.

On aura constaté que la votation suisse a suscité une large réprobation. Un référendum d’initiative populaire est un procédé si ostentatoire. Le bandit a dicté son ordre à visage découvert et le coup de main avait été monté par un parti soigneusement étiqueté d’extrême-droite. Laïcs et républicains avaient beau jeu de s'arroger l'honneur et le devoir de le dénoncer. Mais ont-ils réagi aussi vivement à la récente annonce de l’interdiction du voile intégral par un autre parti d’extrême-droite dans les espaces publics de la municipalité italienne de Montegrotto Terme, pour ce même motif d’ « identification » qui semble avoir la préférence des élus français ?
Au regard de la brutalité de la méthode suisse, la « situation élémentaire du bandit » s’est subtilement ramifiée en France et les ordres que celui-ci y donne, bien que tout aussi impérieux, sont absous par des réseaux de légitimation au-dessus de tout soupçon. La dérive du droit s’en trouve confortée par le plus sûr des complices : l’indifférence.
________________


*Sur cette question, voir : K. Satour, L’immigration face à la régression identitaire française, 5 janvier 2006, à l’adresse suivante :
http://elhadichalabi.free.fr/pages/instanceinfo/france/banlieue.htm

Auteurs cités :

H.L.A. Hart, Le concept de droit, FU De St Louis, 1976, pp. 31-38.
Dominique Schnapper, Qu’est-ce que la citoyenneté, Gallimard, 2000, p. 27.
J.J. Rousseau, Du contrat social, livre III, chapitre IV.
K. Marx, La question juive, Edition électronique, (bibliothèque.uqac.uquebec.ca)
p. 16.
E. Sieyès, Qu’est-ce que le tiers état, 1789.

samedi 21 novembre 2009

SI TARIQ RAMADAN VEUT CONVAINCRE QU’IL EST LUI-MÊME …

Les dits et non-dits d’un débat télévisé


Khaled Satour
Je viens de visionner sur internet le débat entre Caroline Fourest et Tariq Ramadan à l’émission « Ce soir ou jamais » du lundi 16 novembre et je ne l’ai pas fait avec un regard partisan : la première nommée est une professionnelle de la désinformation et le second suscite mes réticences. Je connais trop le courant auquel appartient C. Fourest pour avoir à l’interpeller sur ses prises de positions, sur cette partialité qui les caractérise et ces libertés qu’elles prennent avec la vérité. Le fait qu’elle ait tenu à se prévaloir du soutien des « démocrates algériens » me suffit.

La caution des "démocrates algériens"
Les "démocrates algériens" ! Cette couche d’ultras liée au pouvoir et à ses services de sécurité qui a entériné sans état d’âme la sanglante répression menée en Algérie au cours de la décennie 90. Caroline Fourest a adopté leur cynisme froid, au cours de ce débat, lorsqu’elle a reproché à Ramadan d’avoir rédigé la préface de la traduction du livre de Zayneb El Ghazali.
J’ai pu vérifier en me rendant sur le site de la journaliste que ce reproche n’était pas un simple argument de circonstance, un peu court, de ceux qu’on glisse dans le feu de la polémique. Elle le développe dans un article de fond intitulé « Vraies préfaces et petit tour de passe-passe » dans lequel elle dresse de cette femme, qui fut à la tête du mouvement des Femmes Musulmanes affilié aux Frères Musulmans, un portrait impitoyable, mentionnant à peine « les supplices et la torture » qu’elle a subis. Elle relève qu’elle est était – elle aussi ! – une adepte du « double langage » et qu’elle militait pour « une dictature islamique ». En bonne disciple des « démocrates algériens », elle s’acharne sur cette femme en passant sous silence le contexte terrible que celle-ci restitue dans son livre, celui des procès intentés aux Frères Musulmans par le régime de Gamal Abdel Nasser en 1965, suite à un complot dont les analystes les plus sérieux ont établi depuis longtemps qu’il avait été en réalité fomenté par les services secrets égyptiens.
C. Fourest a dit et répété au cours du débat que les Frères Musulmans avaient « dévasté » l’Egypte. Mais, tout occupée à l’exploitation passionnelle qu’elle fait de cet épisode contre Ramadan, elle réduit la féroce persécution mise en route par le régime égyptien à un vague arrière-plan historique, indiscernable, foncièrement inutile à sa cause donc sans intérêt. C’est pourtant dans cette sauvage répression qu’on découvre les actes les plus « dévastateurs ». A titre d’exemple, Jabir Rizq, un témoin de l’expédition menée contre un village proche du Caire en août 1965, raconte :
« Ils ont détruit les récoltes dans les champs (…), ils ont saisi tous ceux qui s’y trouvaient, ils m’ont pris, moi et ma famille, ils ont confisqué tous nos biens et nous ont menés à l’ "Unité coopérative" du village, un véritable enfer ; j’y ai vu des hommes frappés si fort que leurs chairs étaient en lambeaux, d’autres crucifiés sur les troncs de palmiers ».
Le même témoin rapporte que « des centaines de femmes sont alors jetées en prison comme otages et servent de gages pendant l’interrogatoire de leurs maris, de leurs fils, de leurs frères ou de leurs pères, au camp de Qanatir, au centre de la police militaire de la place Abidîn, dans les prisons de l’armée ».
Quant à Zayneb El Ghazali, arrêtée au début de septembre, « elle est soumise aux supplices suivants : morsures de chiens dans le noir ; soif ; devant elle, interrogatoire et tortures de témoins questionnés à son sujet (…) ; supplice de la faim sept jours durant ; annonce de sa prochaine mise à mort »*.
Et c’est là qu’est le fossé qui me sépare de Caroline Fourest et de ses "démocrates algériens" : ces pratiques chères à nos dictatures arabes ne me sont pas indifférentes, quel que puisse être par ailleurs mon total désaccord avec les thèses des mouvements islamistes. La cruauté de ces procédés, surtout lorsqu’ils sont appliqués aux femmes, ne sauraient être anecdotiques et, si le livre de Zayneb El Ghazali, publié une dizaine d’années (et non pas « plusieurs décennies ») après les événements sous le titre original de Ayyâm min Hayâtî, si poignant dans certaines de ses évocations, comporte des enseignements précieux à méditer aujourd’hui encore, c’est bien sur ce point et non pas dans le fait, contingent et dérisoire, que Ramadan en préface l’édition française.

Les ruses de la croyance
Je n’approfondirai pas ici l’interrogation relative aux ressorts profonds de ce mépris de la vérité qui, chaque fois que ces questions sont en cause, alimente la désinformation, que ce soit à titre d’entreprise principale ou sous forme d’allusions diffuses et incidentes, comme c’est ici le cas. Mais il me semble que ce débat Fourest-Ramadan apporte quelques explications qui ne sont pas sans rapport avec cette problématique : Fourest, convaincue de parler au nom de la rationalité séculière, prétendant exercer sur l’islam le même magistère critique que sur les religions dans leur ensemble, méprise en Ramadan le croyant captif des dogmes d’une religion qu’elle abhorre plus que toute autre. Or, s’il est vrai que Ramadan s’inscrit explicitement dans une réflexion de l’intérieur de l’islam, Fourest elle-même est une dévote qui s’ignore.
J’ajouterai : une dévote parmi d’autres, car je voudrais un instant élargir la perspective. Depuis que j’ai l’occasion de suivre de près les débats politiques en France (sur la république, la laïcité, le voile et, dorénavant semble-t-il, sur l’"identité nationale"), j’ai acquis la certitude que les tenants les plus intransigeants de la laïcité et des valeurs républicaines étaient les sectateurs d’une foi farouche qu’un catéchisme civique séculaire a façonnés dans le même moule. C’est une foi d’autant plus sûre d’elle-même et aveugle à sa réalité qu’elle prétend rejeter toutes les fois. Une foi certaine d’avoir proclamé la fin de la foi comme on a plusieurs fois proclamé la fin de l’histoire. Une croyance assurée d’avoir déjoué les ruses de la croyance en s’affirmant « la Raison ».
Et si les ruses de la croyance surpassaient celles de la raison ?
Cette raison est supposée inférer par définition le pluralisme des opinions puisqu’elle s’affirme fille de la liberté. Mais en réalité, elle a tôt fait de se crisper et de se dégrader en arguments d’autorité dès lors que le noyau dur des convictions qu’elle organise – et qui sont dénommées valeurs – est soumis à la critique. Ces valeurs sont le pendant exact des credo religieux. Mais elles prennent de surcroît dans la discussion un caractère d’ordre public – car ce religieux-là détient le pouvoir –, la pensée qui les soutient étant aussi normative et impérative que les règles du même nom et s’imposant, comme elles, sans recours possible. Vient toujours un moment du débat où les tenants de cette orthodoxie (qui se dit laïque ou républicaine le plus souvent) rompent le contact, avec cette supériorité et cette suffisance qu’ils tirent de leur monopole des valeurs axiomatiques. Et, pour revenir à mon propos initial, c’est cette supériorité, cette immunité que confère l’orthodoxie, qui expliquent que Caroline Fourest ait pu soumettre Ramadan à une véritable séance d’inquisition.
La revendication d’un tel ascendant est une pratique coutumière chez les dévots et je l’illustrerai par deux anecdotes des plus anodines. Je me souviens d’un ancien collègue à l’université d’Alger, musulman pratiquant mais se piquant de tolérance, qui me disait accepter toutes les opinions dont je voudrais lui faire part à propos de la religion. Mais il y mettait une limite : que je ne remette pas en cause l’existence de Dieu. A la même époque, un de mes étudiants avec qui je discutais de religion m’expliquait qu’il respectait les croyances des fidèles de tous les cultes. Mais il ajoutait aussitôt que, si l’opportunité s’en présentait, il se ferait fort de les persuader que la seule vraie foi était la foi islamique.
Lorsqu’on critique le système politique français actuel, en se fondant sur les inégalités, les discriminations, les violences policières ciblées, tant de fois meurtrières, qui s’exacerbent sous son couvert, on est vite pris à partie par des croyants qui entendent arrêter la discussion, comme mon ancien collègue d’Alger, à la frontière intangible du blasphème : la République est sacrée. Lorsqu’on invoque le respect dû aux pensées minoritaires, les mêmes répondent comme mon ancien étudiant : il faut convertir tout le monde.
Les divergences de vues ne sont admises que dans un champ codifié de consensus. On a eu l’occasion de s’en rendre compte, il y a une quinzaine de jours, à cette même émission de Frédéric Taddéi, lorsque Houria Bouteldja a fait irruption dans le temple dédié à l’identité nationale. C’est comme si une hérétique avait eu l’outrecuidance de troubler un service ! Une prometteuse controverse entre un ministre du culte et un laïque (les laïques n’ont-ils pas toujours été les véritables piliers de l’Eglise ?) en a été gravement contrariée, le laïque menaçant pour le coup d’embrasser "sur la bouche" celui qu’il traitait quelques secondes plus tôt comme son pire ennemi !
C’était plus qu’une boutade et les réactions scandalisées aux propos de notre drôle de paroissienne annonçaient la couleur : ce débat sur l’identité nationale sera un hymne à l’union sacrée et ne tolérera que de menues querelles entre prédicants.

Se revendiquer en tant qu’ennemi
Et c’est par ce biais que j’en viens maintenant à Tariq Ramadan, avec une question qui m’était déjà venue à l’esprit en le voyant le mois dernier aux prises avec le plateau hétéroclite de l’émission "On n’est pas couché" : deux querelleurs professionnels, un écrivain de romans de gare, un comédien de théâtre, deux acteurs en promotion. Cette question est : pourquoi court-il, sans discernement, les débats télévisés ?
Il était venu à cette occasion défendre un livre qu’il a écrit pour sa défense. C’est donc peu dire qu’il était sur la défensive et c’est à croire qu’il n’y a pas de posture qui le ravisse plus que celle-là ! Il s’est défendu d’être celui qu’on croyait qu’il était mais j’ai personnellement eu l’impression qu’il se défendait tout autant d’être ce qu’il était – qu’il n’est peut-être plus tellement sûr d’être. Je cite de mémoire un extrait du livre que Ramadan vient de publier sous le titre « Mon intime conviction » et dont il a été donné lecture durant l’émission. Il y affirme se définir comme étant suisse de nationalité, égyptien de mémoire, européen de culture, marocain et mauricien d’adoption. Je n’objecterai rien à sa nationalité suisse, donnée objective, alors même que les « adoptions » marocaine et mauricienne ne semblent être que les adjuvants d’une universalité de justification. Mais j’avoue que l’association de la mémoire égyptienne et de la culture européenne me désarçonne. Dans la formulation choisie, la seconde me paraît destinée à minimiser la première d’une façon par trop démonstrative.
Faire montre, donner des gages, voilà d’ailleurs à quoi Tariq Ramadan s’est appliqué sans cesse : il adore la culture et la littérature françaises, il est un défenseur de la laïcité, il aime la France, il voudrait même devenir français. Autant d’aveux qui lui furent arrachées dans un climat de discussion de comptoir tournant parfois à l’interrogatoire de garde à vue où les sommations pleuvaient sur lui de toutes parts. Aura-t-il pour autant convaincu ses détracteurs ? Ne sait-il pas, depuis si longtemps, que ses assauts d’honorabilité télévisuels s’apparentent à l’épreuve de Sisyphe et que son incontestable talent de débatteur ne lui fera jamais remporter que des victoires médiatiques sans lendemain ?
Quant à ceux qui se sont souvent sentis solidaires de lui, ils sont fondés à être pour le moins perplexes. Désavouant l’enrôlement de Tariq Ramadan en tant que conseiller de Tony Blair, il y a quelques années, alors même que celui que sa propre opinion publique qualifiait de "caniche de George Bush" envoyait des troupes en Irak, ils constatent aujourd’hui qu’il imite de plus en plus ces "intellectuels médiatiques", bretteurs narcissiques des plateaux, qui lui mènent la vie dure.
Il continue certes à défendre la cause palestinienne, à s’opposer aux menées des fondamentalistes de la laïcité contre les musulmans de France et d’Europe. Mais qu’a-t-il besoin de quémander la sollicitude de ses détracteurs et les honneurs que dispensent les universités occidentales ou les municipalités, des Pays-Bas et d’ailleurs ? Pourquoi n’assume-il pas l’inimitié qu’il suscite ? J’ajouterais même : pourquoi ne se revendique-t-il pas en tant qu’ennemi de ses ennemis, plutôt que de se rabaisser à d’humiliantes auto-justifications telles que celles dont il a donné le spectacle face à Caroline Fourest ?
Ramadan devrait méditer l’exemple de cet ascète, dont le philosophe Farabi raconte l’histoire. S’étant attiré les foudres du pouvoir par sa probité et son amour de la vérité, cet homme fut poursuivi par toutes les polices du souverain et guetté à toutes les portes de la cité. Il prit alors le parti de se déguiser en ivrogne, chantant dans les rues en s’accompagnant d’un tambourin. Interrogé par les gardes qui lui demandaient qui il était, il répondait, honorant formellement son vœu de sincérité, qu’il était celui qu’ils recherchaient. Ainsi leur échappait-il car les gardes pensaient qu’il se moquait d’eux. Ce faisant, il perdait son âme : sincère en paroles, il mentait en acte.
Ramadan semble également encore fidèle par la parole à la plupart de ses engagements. Mais pour convaincre qu’il est encore lui-même, il a mieux à faire que d’aller battre le tambourin devant les publics du show-business.

* Ces citations sont tirées de : Olivier Carré et Gérard Michaud, Les Frères Musulmans (1928-1982), Collection Archives, Gallimard, 1983, pp. 77 et 79.

lundi 2 février 2009

GAZA : LA GUERRE PERDUE D’ISRAEL CONTRE LES ENFANTS ET ... LES OISEAUX PALESTINIENS


Khaled Satour
Je lisais, ces derniers temps, alors que l’armée israélienne massacrait à Gaza, les « Chroniques de la tristesse ordinaire » (Yawmiyât el huzn el ‘âdî) de Mahmoud Darwiche. Il y rapporte le récit d’un soldat israélien entrant avec son unité dans un village de Cisjordanie et apercevant une fillette dont le regard « lui a fait l’effet d’un tremblement de terre ». « D’où lui est venue la mémoire, s’est demandé le soldat, et qui lui a appris qu’elle avait une patrie ? ». Et Darwiche d’expliquer que ce soldat a alors pris conscience pour la première fois qu’il était un occupant et qu’il ne serait jamais là chez lui.
J’ai lu ce texte alors même que les médias allongeaient sans fin, heure après heure, la liste des enfants de Gaza déchiquetés par les tirs israéliens souvent par groupes de trois, de quatre, de cinq… Et les chiffres sont aujourd’hui effrayants : au total, sur 1314 Palestiniens massacrés, 412 sont des enfants, le tiers ! Auxquels il faut ajouter 1855 enfants blessés plus ou moins grièvement, plus ou moins irrémédiablement.
Une telle proportion est effarante. Et je me suis demandé si on devait se contenter de considérer ce massacre d’enfants comme un crime de guerre, si massif soit-il, s’il ne fallait pas plutôt y voir, dans la guerre menée contre Gaza, une guerre spécifique, par elle-même criminelle, faite aux enfants de Palestine. Une guerre dans la guerre, en somme, contre un ennemi d’Israël que nous ne soupçonnions pas : le regard des enfants palestiniens.
A cette hypothèse, j’objectais aussitôt que l’armée israélienne avait bombardé également les maisons et les habitants depuis les avions et les chars, de façon aveugle, selon la méthode rodée déjà à Jenine, à Jabalia et en tant d’autres lieux auparavant, qu’elle tuait donc aussi des enfants palestiniens à qui elle n’accordait aucune chance de croiser le regard de ses soldats, ainsi que leurs pères et leurs mères. Ce qui me soutenait dans cette objection c’était aussi que, poète, Darwiche n’avait peut-être usé que d’une métaphore, qu’il ne fallait pas prendre son récit à la lettre. Avant lui, un autre grand poète arabe Nizâr Qabbânî avait décrit « l’inimitié existant entre Israël et les oiseaux ». Il expliquait :
« L’oiseau a la mémoire longue et Israël est contre la mémoire. L’oiseau lui dit "ceci est ma maison" et Israël lui répond "il ne reste plus ici de place pour toi" ».
Fallait-il pour autant en conclure qu’Israël faisait la guerre aux oiseaux palestiniens ? J’en déduisais qu’il fallait s’en tenir au réel, que je ne pouvais généraliser cette explication du meurtre des enfants par le séisme que provoquerait à chaque fois chez les soldats israéliens leur insupportable regard. D’ailleurs, n’était-ce pas ce caractère aveugle et systématique de l’attaque lancée sur Gaza qui valait à l’armée israélienne l’accusation de barbarie ?
Seulement voilà, il y a avait ces trois écoles que l’aviation israélienne avait délibérément visées. Surtout, il y avait que j’étais en quête d’une explication et non de motifs d’indignation et que je venais buter sur une conviction forte dont je ne démordrai jamais : la barbarie ne saurait être une explication. Elle est de tout temps un langage de la guerre, une procédure délibérément adoptée pour servir une violence qui, toute démentielle qu’elle paraisse, n’en demeure pas moins instrumentale. Ne l’oublions pas, Israël incarne, par l’ironie de l’histoire, la quintessence de la rationalité dévastatrice qui a conduit l’Occident des temps modernes à perpétrer les pires atrocités.
Israël est instrumental. Tout en lui est instrumental. La mémoire qu’invoque Israël pour son compte n’est elle-même qu’instrumentale. Désespérément, ingratement. Elle n’est qu’une machinerie idéologique factice faite de symboles frustes, de raisonnements lisses et lustrés comme les vérités primaires de la propagande. Elle exploite certes une tragédie réelle, le génocide perpétré contre les juifs par les nazis. Mais là est tout son problème : aucun mémorial ne pourra enraciner sous son support de marbre cette tragédie européenne en terre de Palestine. Aucun musée, aucune flamme du souvenir, ne fourniront jamais à Israël un titre d’occupation opposable aux Palestiniens. Observez la fragilité de ce montage mémoriel à chaque fois qu’il est confronté à la mémoire authentiquement (sur)vivante des Israéliens eux-mêmes : souvenez-vous des tentatives rageuses faites il y a quelques années pour interdire la diffusion du film Route 181. Ce documentaire avait si facilement, si explicitement, mis au jour le subconscient de plusieurs Israéliens interrogés qui avouaient savoir qu’ils avaient usurpé la Palestine, que ses villages et ses vergers n’avaient été enterrés qu’à fleur de terre ; et qui attestaient du même coup que la propagande d’Israël n’avait enfoui qu’à fleur de mémoire le crime initial et continu. Que vaudrait, a fortiori, un tel bricolage mémoriel confronté aux yeux des enfants palestiniens ?
L’infériorité mémorielle est la véritable cause de cette quête vaine et insensée de la "sécurité de l’Etat d’Israël". Appuyé par les médias occidentaux, Israël a beau cette fois encore tenter de circonscrire le conflit à l’instantanéité du présent, de lui procurer un énième recommencement : Qui a rompu la trêve ? Qui a gagné "la guerre" de Gaza ? Qui va financer la reconstruction du territoire ? Rien n’y pourra faire ! Toutes les péripéties du conflit resteront dominées par cette guerre des mémoires qu’Israël ne gagnera pas.
Voilà pourquoi j’accordais à nouveau du crédit à l’expérience initiatique du soldat israélien que rapporte Darwiche. Celui-ci nous apprend que ce soldat, qui découvrait dans les yeux d’une enfant qu’il était un occupant, était aussi un poète, c’était un « soldat poète ». Et c’est peut-être parce que le poète, en lui, avait dominé le soldat à l’instant précis de la révélation, qu’il n’avait pas tué la fillette. Mais combien de soldats de l’armée israélienne lancée contre Gaza étaient des poètes ?
Nous sommes redevables au soldat poète de Darwiche de la confession d’une donnée plus que vraisemblable du conflit : le fait de croiser le regard des enfants de Palestine, ou la simple éventualité que cela se produise, sont devenus à la longue le cauchemar des militaires israéliens, activant en eux une sorte de syndrome de l’occupant. Un syndrome qui a sans doute contaminé leur état-major et leurs dirigeants politiques. Au point que, dans leur manie de la rationalité instrumentale, ils aient décidé de faire une guerre sans pitié au regard tranquille et triomphant des enfants palestiniens. C’est en tout cas l’explication la plus satisfaisante, en termes de probabilités et de proportions, du carnage perpétré contre les enfants de Gaza. Les enfants palestiniens sont assassinés depuis trop longtemps par Israël pour qu’on retienne celle du « bouclier humain » que le Hamas auraient fait d’eux. A tout prendre, je préfère l’hypothèse qu’ils sont, à Gaza et ailleurs, les remparts de la mémoire palestinienne.
Mais cette guerre menée contre eux est vouée à la défaite. Tout comme celle qui, selon Nizâr Qabbânî (dont la métaphore devient soudain limpide !) oppose Israël aux oiseaux palestiniens :
« Un seul regard vers le ciel et vers les millions d’ailes qui fendent l’azur tous les matins, du nord au sud et d’est en ouest, confirme que la guerre se termine toujours par la victoire des oiseaux ».

lundi 8 septembre 2008

LE TERRORISME OU LA VERITE MISE HORS DU MONDE


RETOUR SUR LES ATTENTATS DU 11 SEPTEMBRE

Khaled Satour


Les attaques du 11 septembre 2001 ont eu lieu il y a sept ans. Elles ont causé, dans des circonstances horribles, la mort de 3000 personnes sur le territoire américain. Mais qu’en savons-nous aujourd’hui en toute certitude, et que savons-nous de leurs auteurs, de leurs organisateurs ? Guère plus que ce qui fut fixé d’emblée, avant même que les Twin Towers n’aient fini de s’écrouler, par les annonces des politiques, relayées – et parfois précédées – par le discours des médias. Jamais l’ « espace public », fleuron démocratique tant vanté du « Monde libre », n’avait alors paru aussi servile, aussi assujetti aux impératifs dictés par les Etats.
Depuis lors, le terrorisme est devenu le phénomène qui affecte le plus notre rapport au monde, ébranlant jusqu’à notre certitude que la réalité existe en tant qu’objet de connaissance. Il fait partie de ces notions forgées pour se substituer au réel, s’y conformant en densité, en occupant l’exact volume avec une précision telle que leur négation suscite un vide vertigineux. En fait, le terrorisme est une catégorie qui permet d’absorber le réel à la manière d’un trou noir qui en dévorerait la matière. Le réel est soustrait, escamoté. Le plus juste – et le plus simple – pourtant est de dire qu’il fait l’objet d’une appropriation, ce qui n’est pas moins lourd de conséquences : toujours privative, l’appropriation est simultanément dépossession. Si le jugement public n’a pu s’exercer sur le 11 septembre, c’est parce qu’il a été proprement sidéré par l’action d’appareils tentaculaires dont je voudrais analyser ici quelques-uns des mécanismes et des effets. Car, à défaut d’un contre-pouvoir socialement constitué pour faire échec aux entreprises de mystification , il reste la ressource de méditer sur le réel et de dévoiler les procédés par lesquels sa vérité est mise hors du monde.


I. L’IMPUNITE DU MENSONGE D’ETAT

Jusqu’à ce jour, toute opposition à la thèse officielle, traitée par un mélange de raillerie et d’intimidation, a été radicalement proscrite de l’espace public. Elle s’est cristallisée dans la mise en cause de la manipulation et du mensonge d’Etat et ne manque pas d’arguments à cet effet. Pour ne retenir que ceux qu’un usage approprié de la raison serait justifié de soutenir, ils sont à mon avis de deux ordres :
- Les premiers se déduisent de la logique circonstancielle des événements. La thèse officielle soutient que l’organisation de Ben Laden, El Qaéda, a organisé les attaques et que les Talibans les ont soutenues sinon commanditées. C’est supposer que les Talibans et Ben Laden ont délibérément décidé de ruiner leur "fonds de pouvoir" et de livrer leur sanctuaire aux Etats-Unis. En somme de se suicider. De telles attaques ne pouvaient manquer d’entraîner l’invasion du pays, les plus fidèles sociétaires de l’espace public occidental l’ont relevé. Parmi eux, Alexandre Adler qui, tout en comparant Ben Laden à Hitler, en affirmant qu’il a étudié Mao Tse Toung, et en lui reconnaissant « une pensée stratégique », estime que le chef d’El Qaéda « savait, lui, qu’en frappant le WTC et le Pentagone, il obtiendrait une réaction violente des Etats-Unis ». Ce fin stratège a pourtant eu l’élégance, avant de livrer l’Afghanistan aux Américains, de les débarrasser, moins de 48 heures avant les attentats, du commandant Massoud, personnalité encombrante qui n’aurait pas manqué de leur compliquer la tâche. Comme il ne fait pas de doute que l’assassinat du chef de l’alliance du Nord et les attentats du 11 septembre étaient liés, on est dans l’invraisemblance.
- Les seconds sont strictement factuels : Il s’agit d’une part des transactions boursières, incontestables délits d’initiés, réalisées la veille des attentats. Eric Laurent révèle que, du 6 au 10 septembre 2001, « 4744 options à la vente d’actions de United Airlines sont achetées, contre 396 acquises à l’achat » et que, pour la seule journée du 10, on en a compté 4516 (contre 748 à l’achat) pour l’American Airlines. C’est-à-dire, pour les deux compagnies dont les avions ont été détournés (et seulement pour elles), vingt-cinq fois la moyenne habituelle. Et il s’agit, d’autre part, parmi les dix-neuf kamikazes "identifiés", des cinq qui se sont présentés à la presse au lendemain des faits, bien vivants, dont Ahmed El Nami qui déclare, toujours selon Eric Laurent, « n’avoir jamais perdu son passeport et trouve "très inquiétant" que son identité ait été "volée" puis diffusée par le FBI sans aucune vérification ».
J’en resterai là pour m’en tenir aux éléments établis. Aller plus loin et extrapoler sans preuve, sur la base des invraisemblances et mensonges constatés, une vérité de rechange serait un manquement à la rigueur. Quant à produire des preuves recevables, nous verrons en quoi cela représente une gageure, les procédures de vérité, attributs de souveraineté, étant le monopole des appareils de pouvoir.
La thèse du mensonge d’Etat doit elle-même être avancée à bon escient. Il ne suffit pas de l’entendre au sens d’un mensonge fait par les dits appareils entendus au sens strict. Ce serait dédouaner les autres champs constitutifs de l’opinion publique et faire des agents de l’espace public les dupes des politiques. L’espace de discussion et de délibération berné par les décideurs ? La réalité, comme nous le verrons aussi, est bien plus inquiétante : l’espace public est activement engagé dans la ratification du mensonge d’Etat.
Par ailleurs, le terrain du débat est configuré de telle manière que quiconque invoque le mensonge d’Etat soit suspecté de mobiles politiques. Ceux que Hannah Arendt appelait les « diseurs de vérité » sont supposés être désintéressés et doivent scrupuleusement « prendre pied hors du domaine politique ». Autrement dit, ils doivent se tenir à distance de l’espace politique car ce dernier est un lieu de positionnement où se déroulent des stratégies et se défendent des intérêts. C’est un lieu d’action où les vérités affirmées sont en compétition en vue de finalités et où le mensonge est partie intégrante du jeu. La parole du « diseur de vérité » se corromprait si on y soupçonnait la moindre recherche de profit politique. Arendt se préoccupait trop de défendre la pureté de la conception kantienne du domaine public et était convaincue que le mensonge organisé était, dans les démocraties, « un phénomène marginal ». Elle n’autorisait de ce fait le diseur de vérité à se prévaloir légitimement de mobiles politiques que dans l’hypothèse extrême « où une communauté s’est lancée dans le mensonge organisé principiellement, et non uniquement sur des détails ». En cela, elle tendait à n’incriminer que les régimes dûment étiquetés comme totalitaires, comme le fait Alexandre Koyré dans son essai sur le mensonge (même si elle s’est intéressée spécifiquement à certaines formes du mensonge d’Etat aux Etats-Unis).
Telle est la perversité des catégories induites par la mystique démocratique de l’espace public que la seule vérité tolérée dans le "Monde libre" est celle que l’on proclame en communion avec les pouvoirs politiques. Et on voit bien aujourd’hui tout le bénéfice tiré par les pouvoirs de la récupération des « diseurs de vérité ». Que de "philosophes", que d’ "experts", par essence désintéressés, tenants impartiaux de la "raison publique", dans le camp du consensus ! Défenseurs des puissants, ils sont disculpés de tout calcul politique : ils ont servi en Algérie pendant la décennie 1990, ils sont plus que jamais sollicités depuis le 11 septembre. Voilà pourquoi la mise en cause du mensonge d’Etat est vouée à l’échec : les pouvoirs dominants, loin de voir se liguer contre eux les diseurs de vérité, ont labellisé et enrôlé à leur service les plus nombreux d’entre eux, rejetant ceux qui les contestent dans le camp des « nihilistes ».

II. LE LEURRE DE L’ESPACE PUBLIC

Résumons quelques points de doctrine inlassablement rabâchés : l’espace politique, nous dit-on, est un lieu de décision et d’action dans lequel on conçoit que les vérités soient au besoin forgées de toutes pièces ; l’espace public est au contraire un lieu de discussion et de délibération où s’opère cette fameuse « publicité » kantienne qui constitue l’opinion publique. Ce dernier espace est censé contrer le pouvoir par un échange de « positions raisonnables » permettant en particulier que les vérités travesties soient rétablies.
Mais, disons-le tout de suite, cette conception optimiste est fausse à la base car elle fait dire à Kant, qui en est l’inspirateur, ce qu’il n’a jamais dit. Le philosophe allemand n’a opposé qu’en apparence les deux usages de la raison qu’il a distingués : un usage privé et un usage public. Le premier devoir des citoyens, en tant que rouages de la machine étatique en action, est d’obéir et se soumettre – à la discipline militaire, fiscale, etc. – (usage privé de la raison qu’on a voulu justifier en le fondant sur le devoir de réserve). Le loyalisme est donc la règle. Les formulations de Kant sont à ce propos sans équivoque :

Pour maintes affaires qui concourent à l’intérêt de la communauté, un certain mécanisme est nécessaire au moyen duquel quelques membres de cette communauté doivent se comporter de façon purement passive afin d’être dirigés par le gouvernement (…) ou du moins être empêchés de s’y opposer (…) Ainsi il serait désastreux qu’un officier à qui son supérieur vient de donner un ordre, veuille, dans l’exercice de ses fonctions, discuter bien haut de la rationalité des moyens envisagés ou de l’utilité de cet ordre : il faut qu’il obéisse.

Parallèlement, ce citoyen obéissant peut, à condition qu’on l’admette dans l’élite éclairée des « savants », s’exprimer librement en public. Il peut « raisonner » mais « sans qu’en souffrent les activités auxquelles il est proposé partiellement en tant que membre passif ». L’adhésion et l’obéissance sont bel et bien prioritaires. Dans cette combinaison qui rejette le droit de résistance à l’Etat, l’intérêt national tel que le définit le seul pouvoir politique est intangible. Lorsque l’heure est grave, ou décrétée comme telle, on se met au garde-à-vous et toute critique est une trahison.
Maurice Merleau-Ponty a su formuler cette impérieuse primauté de l’intérêt national sur le devoir de vérité. Constatant la subordination du devoir de vérité aux « conditions d’existence et (à) l’intérêt de la nation », alors même que « la vérité est toujours bonne à dire, au besoin contre le gouvernement, contre la nation », il l’explique par la tendance à se sentir « chargé de patrie » comme on se sent « chargé de famille ». Cette notion de chargé de patrie, à laquelle j’adjoindrai un supplément de signification, caractérise bien ce seuil d’acuité des enjeux, généralement situé au niveau des intérêts supérieurs de la nation et de la survie de l’Etat, à partir duquel les esprits les plus subtils, les plus lucides et les plus intransigeants deviennent soudain incurieux, sommaires et crédules. C’est comme s’ils atteignaient un niveau d’incompétence au-delà duquel ils délègueraient toutes leurs prérogatives intellectuelles au Léviathan que la moindre audace de la pensée, au-delà de cette limite, mettrait en danger, lui sans qui rien n’existerait ! Quand des intérêts supérieurs sont en cause, il faut abjurer l’intelligence dans un acte de dessaisissement qui relève de la foi. Les chargés de patrie sont des croyants si prompts soient-ils pour la plupart à répudier haut et fort l’obscurantisme des religions au nom de la raison.
Bien entendu la volonté individuelle n’est pas seule en cause. Ce comportement de chargé de patrie, Pierre Bourdieu l’analyserait sur un plan collectif comme la manifestation d’une « solidarité organique ». En dépit du pluralisme le plus complexe, ou plutôt grâce à lui, ce type de solidarité ne se disperse pas. Au contraire, le pouvoir exercé sur les esprits sera d’autant plus légitimé – donc efficace – qu’il fera intervenir une pluralité d’agents formellement différenciés car « l’efficacité légitimatrice d’un acte de reconnaissance (…) varie en fonction de l’indépendance, plus ou moins grande, de celui qui l’accorde ». Mais j’aime à considérer la multitude d’actes de foi grâce auxquels se consomme la défaite de la pensée car il ne serait pas équitable de dédouaner les intellectuels de leur responsabilité.
Ce sont, dans l’espace public différents agents, combinant divers procédés, qui ont contribué à imposer la vérité officielle du 11 septembre.

III. UNE AFFAIRE DE REPRESENTATIONS

Il y a une quinzaine d’années, le « terrorisme islamiste » a émergé comme catégorie structurant le discours sur l’actualité algérienne, véritable paradigme de représentation de l’ensemble des rapports politiques et juridiques. Cette représentation a été contestée essentiellement au nom de la vérité des faits qu’elle alléguait mais il faut admettre aujourd’hui que la mystification a fait subir à la vérité (et partant à la justice) une cuisante défaite. Les objections faites à la thèse officielle ont pu être parfois reconnues comme fondées mais le dernier mot est resté, à ce jour, à la vérité politique du conflit, c’est-à-dire celle qu’impose le rapport de forces. Ce fut l’occasion de faire un constat douloureux : la vérité des faits, empirique, vérifiable, n’était pas en cause, n’était même pas en jeu.
Depuis le 11 septembre, le thème du terrorisme et de la lutte antiterroriste s’est élargi à l’échelle de la planète et la tragédie algérienne a vu sa vérité politique étendue à la représentation globalisée du monde. En retour, grâce à l’invention de "El Qaéda du Maghreb Islamique", l’Algérie a été reconvertie en province du "Terrorisme-Monde", dotée de ses propres kamikazes et de ses sites Internet incendiaires.
Le "Terrorisme-Monde" est un champ structuré dans lequel une succession de faits « incroyables » viennent sans cesse confirmer des prévisions infaillibles. La correspondance représentations/faits/décisions y est implacable. Une raison y semble à l’œuvre et, en dépit de l’alarmisme entretenu, modulé parfois dans des accents apocalyptiques, un dessein est constamment en voie de réalisation.
Ce dessein se réalise à coups d’événements qui constituent la matière première de l’histoire mais aussi de l’actualité. Contrairement au fait, l’événement n’est pas justiciable de la vérité et relève de la narration. Il entre dans la trame d’un récit parce qu’il « fait avancer l’action : il est une variable de l’intrigue » (Ricœur).
Pour nourrir la narration, l’événement doit être saisi dans le cours chronologique : la narration n’étant pas une explication par la causalité, elle intègre l’événement grâce à l’avant et à l’après même si les historiens contestent l’interprétation a posteriori. Et le 11 septembre a pu être commémoré dès son premier anniversaire en tant qu’événement historique pleinement signifiant et univoque.
Le fait indique ce qui est arrivé, il est « la chose dite » alors que l’événement est « la chose dont on parle ». Cela est clair : le fait a ou non une vérité et l’événement a un sens. Mais lorsqu’un savant de l’espace public démocratique Bernard Williams, philosophe, y mêle ses explications, voilà ce que cela donne :

Lorsque nous voulons qu’un événement particulier fasse sens, nous construisons souvent un récit à partir d’une série d’événements qui y ont conduit. Si nous réussissons à ce qu’il fasse sens, nous devons considérer que les éléments qui composent le récit sont vrais (…) Mais cela ne veut pas nécessairement dire que nous pensions que ces actions aient du sens (…) Il faut qu’il fasse sens pour nous que de telles actions aient pu faire sens pour des gens qui se trouvaient dans ces circonstances.

Et d’illustrer ces énoncés indigestes par le cas du 11 septembre :

Ni pour vous ni pour moi, il ne ferait sens de se tuer et d’immoler des milliers d’autres humains pour des objectifs politiques confondus avec une certaine religion. (Mais) il vaudrait mieux que cela fasse sens pour nous (que) cela puisse faire sens pour quelqu’un d’autre (pour) que le monde fasse sens pour nous.
Williams ne paraît pas conscient de toutes les stations de la souffrance qu’il inflige à la pensée pour que l’événement fasse sens. A ce prix, un événement peut s’accommoder des faits les plus invraisemblables, il n’en exige aucune vérification : il doit faire sens et dès lors qu’il fait sens, les éléments qui le composent sont réputés vrais.
Et le point de départ de la construction d’un récit, c’est une représentation donnée du monde qui est souvent définie à tort comme une simple "contemplation" destinée à lui conférer une cohérence, lui découvrir un ordre intelligible. En réalité, la représentation du monde n’est jamais passive parce que produire un ordre intelligible, ce n’est pas seulement mettre de l’ordre mais aussi imposer un ordre .
Analysant le 11 septembre comme l’événement qui a ouvert à la stratégie américaine le "champ des possibles" qui lui était nécessaire au moment précis où il s’est produit, je ne parlerai de représentation qu’en liaison avec l’action politique. On a dit que les attentats avaient changé le monde En fait, s’ils ont matériellement et humainement retenti à New York comme une terrible déflagration, ils n’ont changé le monde qu’à la surface, au niveau des perceptions et des imaginaires, ce qui est déjà considérable et ce qui s’est révélé être leur fonction. Guy Debord avait fort justement relevé que « l’histoire du terrorisme (était) écrite par l’Etat » et qu’ « elle (était) donc éducative ». Depuis le 11 septembre, Madrid, Londres et tant d’autres étapes de la terreur ont édifié les masses. Ils ont surtout libéré l’action : le 11 septembre fut l’ouverture d’un horizon illimité à la réalisation des stratégies.
Et des stratégies, la fin de la guerre froide en a tant suscitées, associées à tant de représentations vendues comme des théories scientifiques qu’on y retrouve toute la problématique de la connaissance reliée à l’action : les thèses les plus largement diffusées sont celles qui ont été proposées par les auteurs les plus proches des centres de décision. La première chronologiquement, celle de l’enlargement , antithèse directe du containment de la guerre froide, a inspiré la diplomatie économique en suggérant une globalisation paisible aux perspectives optimistes. Proposée par Anthony Lake, conseiller de Bill Clinton, elle prenait acte de la consolidation de la démocratie-monde en Occident et considérait qu’une stratégie de subversion libéralisante par l’économie suffirait à gagner les réfractaires au modèle dominant. Elle entendait cependant que les Etats-Unis demeurent le vecteur de l’action contre une barbarie plus ou moins réductible et, à cette fin, supplantent l’ONU dans les actions à fins militaires ou humanitaires.
Contre cette thèse, l’activisme du Pentagone s’inspirera d’abord de la vision du couple Alvin et Heïdi Töffler qui avaient identifié dès les années 1970 un monde où coexistent dans un anachronisme explosif trois vagues de civilisation (agraire, industrielle et de la connaissance) qui ont successivement fait l’apport des révolutions néolithique, industrielle et électronique. Puis, dans la compétition stratégique qui a suivi la fin de la guerre froide, le couple Töffler (qui fut proche de Reagan) a durci le ton dans un ouvrage publié en 1993 et intitulé War and antiwar : étanches, inconciliables, ces vagues devenaient aussi irrémédiablement antagonistes que des races (qui en étaient souvent les vecteurs). Partout, elles seraient des facteurs de guerre et l’élimination des plus archaïques par la plus moderne, présente dans sa plus grande "pureté" aux Etats-Unis, était la finalité historique (et donc stratégique) d’une guerre implacable.
Mais c’est en définitive dans l’opposition entre les thèses de Francis Fukuyama et de Samuel Huntington que se cristallisera la compétition pour la représentation du monde la plus élaborée et la plus universellement crédible. Dès 1989, Fukuyama exposait sa thèse de la fin de l’histoire, variante du paradigme de l’enlargement, mais rehaussée par les concepts de la philosophie de l’histoire : « l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme finale du gouvernement humain ». Pour sa part, Samuel Huntington, visant explicitement cette proposition, estimait d’emblée que la fin de l’histoire était une fiction dissimulant la réalité d’un déclin de l’Occident. Quand Fukuyama considérait qu’aucune opposition (pas même celle de l’ « empire du ressentiment » islamique) ne pouvait produire un modèle universalisable, Huntington soutenait que le facteur d’instabilité le plus grave était la civilisation musulmane. Plutôt qu’une « guerre d’Etat », ce sont des « guerres de fracture » qui étaient à prévoir, en particulier contre le terrorisme islamiste, jusque sur les terres de l’Occident . Et Huntington se faisait prophète : « Viendra le moment où quelques terroristes seront capables d’exercer une violence de masse et de causer des destructions massives ». Etienne Balibar a pu écrire que ces énoncés « semblent anticiper jusqu’au détail de certains événements et des discours actuels, ce qui veut dire aussi qu’ils ont contribué à en configurer la perception ou la rédaction » (Souligné par nous, KS).
Même si les deux auteurs conceptualisaient le monde de l’intérieur du camp occidental (Edward Said les a qualifiés tous deux d’« apologistes d’une tradition occidentale exultante »), Huntington était plus proche que son rival des équipes dirigeantes (déjà expert militaire pendant la guerre du Vietnam !) .
Le 11 septembre les a départagés et la presse a pu ironiser sur la défaite de ce « malheureux Fukuyama ». Mais l’événement a surtout érigé la thèse de Huntington en vision du monde sanctionnée (sanctifiée ?) par l’expérience. Il n’est pas douteux qu’elle est d’abord instrumentale mais il est un fait qu’elle a acquis un statut intellectuel redoutable et qu’elle s’est imposée dans l’interprétation du monde : en dépit des dénégations, l’inconscient collectif occidental y adhère avec des conséquences graves sur les comportements sociologiques, les législations, le tissu social. Pire encore, le choc des civilisations, "confirmé" par les attaques du 11 septembre, a pu s’imposer comme un processus empiriste de la connaissance, articulant théorie et pratique dans une démonstration imparable. Noam Chomsky nous apprend d’ailleurs que Huntington est, en la matière, un récidiviste :

En 1981, Huntington (…) a expliqué la fonction de la menace soviétique : « on peut avoir à vendre » une intervention ou une autre action militaire en « donnant l’impression fausse que c’est l’Union soviétique que l’on combat ».

Le choc des civilisations, en tant que représentation du monde, n’est donc que l’argument marchand qui, à la faveur du 11 septembre, a permis de vendre l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, Guantanamo, les lois antiterroristes et la torture. Car si la représentation a pour fonction de produire un ordre, il faut comprendre par là une notion pouvant paradoxalement signifier le contraire, c’est-à-dire un chaos, un ordre de la confusion. L’action qui en découlerait se justifierait alors comme une remise en ordre. Et c’est souvent un ordre chaotique que les appareils de pouvoir américains s’obstinent à brandir pour légitimer leurs stratégies. Alain Joxe estime que l’écroulement du camp socialiste à la fin des années 1980 « mettait en danger la représentation d’un monde dangereux » indispensable au maintien d’un « système impérial prédateur ».
Ce conditionnement préalable par la peur du chaos et la nécessité de la riposte est amplifié au sein de l’espace public à chaque événement majeur de l’actualité.


IV. LES IMAGES DU 11 SEPTEMBRE OU LA CONFISCATION DU REEL

En premier lieu, il a fallu assurer la captation du réel sur le vif, dans le déroulement des faits. L’impression d’une profusion d’images du 11 septembre, retransmises en direct puis rediffusées à l’infini, était trompeuse. En réalité, c’est un nombre très limité de prises de vue qui a été offert au public. On a voulu l’expliquer par des considérations économiques, dont le monopole de quelques grandes agences qui aurait standardisé l’offre d’images. On a soutenu aussi que des considérations éthiques ancrées dans la tradition américaine interdisaient d’exhiber les morts, de donner la détresse en spectacle. Mais, si on en juge par ses seuls résultats, la mise en images des attaques montre une exceptionnelle maîtrise en considération du chaos ambiant. L’image en tant que mise en ordre du chaos, c’est la modalité immédiate, instantanée, de l’appropriation du réel. On a pu voir en direct le second avion s’encastrant dans une tour, alors que la première était déjà dévastée, mais aucune image de l’attaque contre le Pentagone n’a été diffusée. C’est comme si on avait voulu exposer une partie du réel pour attester de la vérité du tout, en misant sur la "contamination du regard". Simultanément, incrustée sur l’écran de CNN, la bande annonçant « l’Amérique attaquée », était l’interprétation des faits. Car il n’y a pas de mise en ordre du réel sans interprétation. L’interprétation est la part intellectuelle de l’appropriation, elle est, en matière d’actualité, le pendant de la création en matière de production d’œuvres de l’esprit. La création doit être originale et refléter la personnalité de l’auteur. Même effectuée à partir de faits réels, elle représente l’essence de son auteur et non pas celle de la réalité. Au contraire, l’interprétation est conçue pour être inséparable des faits, pour en constituer une chaîne telle qu’il devient impossible de les individualiser. Cette affirmation affichée d’emblée, « l’Amérique attaquée », va faire subir aux faits une mutation décisive, elle va les déposséder de leur autonomie, les faire disparaître en tant que fait vérifiables.
Prenons pour point de départ un antécédent historique et les prolongements juridiques auxquels il a donné lieu, en y faisant la part de la logique propre au droit. Le seul document qui a saisi par l’image l’assassinat le 22 novembre 1963 du président Kennedy fut un film en 8 mm tourné par un cinéaste amateur, Abraham Zapruder, qui l’a ensuite vendu à Life Magazine. Par la volonté d’un quelconque chargé de patrie qui devait se trouver à sa direction, le magazine s’est abstenu de diffuser le film dans les semaines suivantes et on a souvent considéré que cette "négligence" avait en partie favorisé la thèse du crime isolé : on ne distinguait que trop nettement sur le film les impacts attestant qu’il y avait eu plusieurs tireurs. Quelques-unes des images furent plus tard publiées dans un livre consacré à l’événement, dont l’auteur fut attaqué en justice par le magazine, au nom du droit de propriété. L’écrivain soutint devant le tribunal que l’assassinat était un événement d’actualité, faisant partie du domaine public, « sur lequel aucune création ne s’était effectuée » puisqu’il « était re-produit tel quel » (Ces débats sont rapportés et commentés par Bernard Edelman ). Le juge admit que l’événement d’actualité ne pouvait être approprié mais que « la forme particulière de l’enregistrement » était protégée par le droit d’auteur, précisant que chaque photographie reflétait « l’influence personnelle de l’auteur, et qu’il n’en existe jamais qui soient identiques ». Il signifiait par là que « l’histoire est le fond, le domaine public (…) et (que) l’auteur lui donne forme, c’est-à-dire qu’il donne la forme de la propriété privée à un fond considéré comme propriété publique » (Souligné par nous, KS).
Les images du 11 septembre seraient à ce compte une appropriation de la forme épargnant un fond d’actualité présumé propriété de tous (ou de personne). Mais une telle dissociation devient ici un pur artifice pour les raisons suivantes :
1. D’abord, l’interprétation (l’ « Amérique attaquée ») était certes enchâssée dans l’emballage formel mais elle en excédait les limites de façon délibérée et prétendait qualifier le fond dans toutes ses extrapolations possibles : elle l’incorporait d’autorité dans la forme et privatisait le tout sans discriminer. L’interprétation de l’image annexait d’ailleurs aussi bien un fond d’actualité qui n’était pas représenté : le Pentagone, le corps des victimes, la panique et surtout le sens de l’événement dans son ensemble. Elle faisait dire à l’image ce que celle-ci montrait (l’attaque contre les Twin Towers), ce qu’elle dissimulait (l’attaque contre le Pentagone) et même ce qui ne ressortissait pas du tout de la perception visuelle (C’est Ben Laden qui a organisé les attaques). Pierre Bourdieu s’est intéressé à ce genre de procédé dans son livre Sur la télévision. Il écrit :

En fait, paradoxalement, le monde de l’image est dominé par les mots. La photo n’est rien sans la légende qui dit ce qu’il faut lire – legendum –, c’est-à-dire, bien souvent, des légendes, qui font voir n’importe quoi. Nommer, on le sait, c’est faire voir, c’est créer, porter à l’existence. Et les mots peuvent faire des ravages : islam, islamique, islamisme …

2. Par ailleurs, Bourdieu a aussi montré que le primat du visuel à la télévision faisait violence au réel car il permettait d’en escamoter toutes les dimensions soustraites au regard du téléspectateur, donnant à celui-ci l’illusion que la seule réalité est celle qu’on lui donne à voir, que tout le fond réside en quelque sorte dans la forme :

La télévision peut, paradoxalement, cacher en montrant, en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer si on faisait ce que l’on est censé faire, c’est-à-dire informer ; ou encore en montrant ce qu’il faut montrer, mais de telle manière qu’on ne le montre pas ou qu’on le rend insignifiant.

Bourdieu insiste ici sur ce que la télévision cache, en évitant de le montrer ou en montrant autre chose. Mais il y a aussi ce qu’elle montre en le cachant. Elle a fait en sorte, le 11 septembre, que l’attaque du Pentagone, dont on n’a eu aucune image, soit vécue au même degré de réalité que celle des deux tours. C’est parce que la forme (l’image) n’a rapporté le réel que partiellement qu’elle a pu plus sûrement se l’approprier dans sa totalité (en tout cas dans la totalité que la thèse officielle a choisi de donner au réel). Elle se l’est annexé d’autant plus intégralement qu’elle a choisi d’en dédaigner de larges pans. Il devenait de ce fait aussi suspect de s’interroger sur le visible (la rapidité avec laquelle les deux tours frappées se sont effondrées ou encore la raison pour laquelle la tour 7, épargnée, s’est affaissée) que sur l’invisible (et Thierry Meyssan l’a appris à ses dépens quand il a soutenu qu’aucun avion n’avait percuté le Pentagone).
On peut dès lors corriger le commentaire tiré de la décision judiciaire relative au film de l’assassinat de Kennedy, affirmant que l’appropriation par l’image laisse intact un domaine public abstrait de toute propriété, et soutenir que les images du 11 septembre ont rempli une fonction d’appropriation du fond de l’actualité (le réel) par un procédé formel d’exposition/dissimulation.
Si, en termes de production intellectuelle, la forme seule peut être déclarée propriété privée, en termes d’actualité, le fond est de fait lui-même dévolu à une appropriation privative se gardant bien de se revendiquer comme telle mais s’avérant à l’expérience inaliénable. Il faut dire que le film de l’assassinat de Kennedy avait cette double particularité, redoutable pour la vérité officielle, d’être une bande non sonorisée réalisée par un amateur désintéressé . Diffusé à temps, il aurait pu compliquer la tâche de la commission Warren, dont les conclusions ont tranquillement pu enterrer l’affaire en septembre 1964 ! Au contraire, les images du 11 septembre furent le produit d’une lourde logistique agrémentée d’une interprétation écrite et sonore sophistiquée, relayée par les chargés de patrie du monde entier. Elle est supposée n’avoir rien laissé du réel qui puisse servir à contester la thèse officielle. Elle a dans un double mouvement produit le réel, en le taillant aux mesures exactes de la version officielle, et l’a confisqué, soustrait à toute investigation indépendante. Avant même que ne s’écoule le moindre délai de latence, tout questionnement sur la vérité du 11 septembre est devenu justiciable de la théorie du complot.

V. DES PREUVES INDISCUTABLES MAIS … INDICIBLES

Cette première étape ayant été menée à bien, l’espace politique et l’espace public sont intervenus en force pour balayer toute contestation. Considérons, en l’illustrant par des exemples, la façon dont se sont articulées les discours pour prouver, après l’avoir exposée, la vérité du 11 septembre.
Souvenons-nous que c’est Tony Blair qui a été le porte-voix des pouvoirs occidentaux à cette occasion. Dans l’introduction du document présenté par le premier ministre britannique à la chambre des Communes le 4 octobre pour prouver la culpabilité de Ben Laden dans les attaques et repris par Le Monde daté du 9, on pouvait lire :

Ce document n’a pas pour but de fournir matière à des poursuites contre Oussama Ben Laden devant une cour de justice. Les informations obtenues par les services de renseignements ne peuvent généralement pas être utilisés comme preuves en raison de critères stricts d’admissibilité et de la nécessité de protéger les sources. Mais sur la base des informations disponibles, le gouvernement de Sa Majesté a toute confiance dans les conclusions qui sont présentées dans ce document.

Sous le titre La bonne piste, Jacques Amalric faisait part dans Libération du 5 octobre de ses appréciations sur ces "preuves":

Ces preuves sont-elles convaincantes ? Au sens juridique du terme, on ne peut l’affirmer. Peut-être seraient-elles acceptées comme telles par un jury de Cour d’Assises française. Certainement pas par une juridiction anglo-saxonne. Mais personne ne pouvait s’attendre, à ce stade, à ce que la preuve scientifique de la responsabilité de Ben Laden soit apportée. D’abord parce que l’enquête (…) ne fait que commencer (…). Il n’en demeure pas moins que tout un faisceau de présomptions désigne bien Ben Laden et ses séides. Et qu’aucune autre piste n’est crédible à ce jour.

Amalric ne fait que paraphraser le discours de Blair : Les preuves existent mais ne peuvent être divulguées ; elles n’auraient aucune valeur devant un tribunal mais elles sont indiscutables. Cependant, il en redouble la légitimité. Car si Blair sollicite la fibre patriotique en proclamant la confiance du « gouvernement de Sa Majesté », Amalric fait l’apport de sa conviction de présumé savant se livrant à un usage public de la raison. Sauf que, devant la gravité de la situation, il sort le joker du devoir de réserve et intervient en chargé de patrie. Une patrie élargie : J.M. Colombani, du Monde, ne venait-il pas juste de lancer sa fameuse formule : « Nous sommes tous des Américains » ? Tous, y compris Blair et Amalric et bien d’autres encore. Car c’est une des fonctions les plus actuelles du terrorisme que de déterminer un sujet visé qui est « au choix, "nos sociétés", ou "l’Occident", ou "les démocraties" ou même "l’Amérique", mais au prix vite payé que "nous" soyons "tous américains" » (A. Badiou).
Plus question dès lors d’exiger que les preuves soient rendues publiques pour que la presse s’assure de leur validité, se livre aux investigations nécessaires pour éclairer l’opinion publique et juge de l’opportunité de déclencher une guerre qui, George Bush l’a annoncé dès le 16 septembre 2001, sera « une campagne de grande envergure et de longue durée ». En France, des affaires comme les disparus de l’Yonne ou l’assassinat du petit Grégory ont donné lieu à des dizaines d’enquêtes dans lesquelles les journalistes ont fait preuve d’un esprit d’investigation et d’un zèle démesurés. Aucune investigation n’a été menée par la grande presse sur un événement aussi considérable que le 11 septembre. Le soldat Amalric, journaliste dans un quotidien indépendant mais enrôlé symboliquement dans l’armée de coalition, ne peut faire de sa raison que l’usage privé approprié à pareilles circonstances. Libération, comme tant d’autres organes prestigieux de l’espace public occidental, comme avant lui la presse indépendante algérienne tout au long des années 1990, adopte la logique de l’espace politique. Car en quoi consistent les déclarations de Blair et donc leur paraphrase par Amalric ? Elles ne sont qu’une désignation de l’ennemi avec déclaration de guerre simultanée. Cette façon qu’elles ont d’écarter le recours au droit, sans avoir à s’en justifier outre mesure, les caractérise indiscutablement comme telles. Carl Schmitt dépeint ainsi l’ennemi :

Il suffit, pour définir sa nature, qu’il soit, dans son existence même et en un sens particulièrement fort, cet être autre, étranger et tel qu’à la limite, des conflits avec lui soient possibles qui ne sauraient être résolus ni par un ensemble de normes générales établies à l’avance, ni par la sentence d’un tiers, réputé non concerné et impartial.

Pour que vive la guerre, le droit doit être déclaré hors jeu et c’est exactement le contenu de la déclaration de Blair. Quant à l’adhésion mimétique d’Amalric, on en trouve aussi une explication chez le même Schmitt :

L’ennemi ne saurait être qu’un ennemi public, parce que tout ce qui est relatif à une collectivité, et particulièrement à un peuple tout entier, devient de ce fait affaire publique.

Foin donc de l’espace public et de la raison, les rangs se serrent lorsque se dessine la figure de l’ennemi. Aux Etats-Unis même l’effet fut encore plus absolu : les attaques ont provoqué « un esprit d’unité nationale et d’exaltation qui n’est pas sans rappeler celui des Etats européens lorsque éclata la guerre de 1914 » (A. Lieven). Les Américains s’en sont pleinement remis « à un gouvernement tout puissant et unanime » et pendant deux ans on n’entendit « aucune voix dissonante » (S. Spoiden).
Les savants de l’espace public américains se sont, pour leur part, mobilisés bien au-delà du cercle médiatique le plus médiocre. Et, pour nous convaincre que notre combinaison Blair-Amalric n’en est qu’une parmi d’autres dans un système de pensée élargie, lisons ce qu’écrivait à la même époque le "philosophe" américain William Walzer :

Si nous avons identifié correctement le réseau terroriste à l’origine des attentats du 11 septembre, si véritablement le gouvernement taliban les a favorisés et commandités, alors la guerre d’Afghanistan est assurément une guerre juste (…) Nous ne devrions pas, je crois, voir dans cette guerre une "action policière" dont le but serait de traîner les criminels devant la justice. Nous manquons de preuves à cette fin, et ces preuves sont sans doute obtenues par des voies clandestines (…). On les décèle en interceptant des e-mails et d’autres sources non officielles, que les tribunaux américains ou internationaux ne pourraient que récuser. (…) Quoi qu’il en soit, faut-il vraiment exiger des procès en ce moment, quand les réseaux terroristes sont toujours en activité ?

Mais Walzer, qui fut l’un des signataires de la fameuse « Lettre d’Amérique » par laquelle le gotha des savants américains a donné en février 2002 carte blanche à George Bush, ne se contente pas d’accomplir son devoir consensuel du moment, il se saisit de l’occasion pour réaffirmer ses convictions de belliciste moralisateur, sans manquer, à son habitude, de se mêler de stratégie :

On pourrait contourner cette difficulté en instaurant des tribunaux militaires fonctionnant à huis clos, où le règlement en matière de preuve serait assoupli. Ce serait toutefois au détriment de la légitimité : il ne faut pas seulement rendre la justice, comme dit le proverbe ; il faut la rendre au vu de tous. Aussi les tribunaux sont peut-être pour demain (…). Une "guerre" contre le terrorisme ne doit pas d’abord regarder en arrière en réclamant compensation ; elle doit regarder en avant en pratiquant la prévention. Dès lors (…) la guerre d’Afghanistan demeure d’importance secondaire (…). La bataille cruciale contre la terreur c’est celle qui se joue ici même, en Grande-Bretagne, en Espagne, en Allemagne et dans les autres pays qui accueillent la diaspora arabe et islamique.

Le ton de Walzer est bien plus assuré que celui d’Amalric. Il est philosophe et entend sans doute, par l’usage du " nous", s’élever au rang du sujet universel. Il est aussi américain et ce " nous" suggère l’implication dans la décision, au sens métaphorique mais aussi opérationnel : Walzer préconise des stratégies (nous ne devrions pas …, on doit…, il faut…), prescrit la guerre, envisage déjà les tribunaux militaires qui jugeront les terroristes. Walzer ne se contente pas, à la manière d’un Amalric, d’acquiescer comme un subalterne. Il se donne pour mission de convaincre. Il sollicite le sens commun en lui faisant apport de sa caution savante d’intellectuel organique, de "commis du groupe dominant". Et la résurrection de cette catégorie d’intellectuel, les "persuadeurs permanents", selon cette autre formule de Gramsci, n’est pas la moindre des surprises que nous vaut la lutte antiterroriste. C’est qu’il s’agit d’obtenir l’adhésion de l’opinion publique en dérobant à sa connaissance les éléments du dossier.
Blair, Amalric et Walzer nous disent la même chose : les preuves existent qui ne sont pas communicables. On aura d’ailleurs remarqué que ni Amalric ni Walzer n’ébauchent une discussion des faits. Ces derniers sont acquis en quelque sorte par la théorie, ils se présupposent. Préalablement au discours, une mystérieuse alchimie a fait de la réalité un matériau transmuté. Mais Walzer s’enhardit, il fait peser dans la balance le poids d’une carrière, d’une réflexion déjà longuement élaborée sur la « guerre juste ». Il détaille les données du dilemme guerre/droit comme s’il s’agissait réellement d’un choix douloureux qui n’était pas tranché de longue date par la stratégie du Pentagone. Il nous donne l’impression que le gouvernement américain s’est résigné à la guerre par le même cheminement que lui-même : l’usage public de la raison. Certes, nous dit-il, on pourrait s’en remettre à la justice, mais les preuves disponibles, bien qu’indiscutables, n’y seraient pas recevables. Et d’ailleurs la guerre envisagée est juste et doit être une "vraie" guerre, pas une « action policière ». Cependant, comme pris par un scrupule, il semble protester de son attachement au droit. Mais pourrait-il se résoudre à la caricature qu’on en ferait ? Etant donné les circonstances, on ne pourrait avoir recours qu’à des « tribunaux militaires fonctionnant à huis clos, où le règlement en matière de preuve serait assoupli », ce que sa morale personnelle ne saurait accepter ! Il aura quand même sur ce dernier point exprimé un vœu, refoulé sans grande conviction, que George Bush exaucera en novembre 2006 !
Sachant, comme nous l’avons dit, que l’incrimination de Ben Laden et des Talibans comme auteurs des actes du 11 septembre est une désignation de l’ennemi, au sens schmittien, en vue de faire la guerre, qu’elle est donc une décision relevant de l’arbitraire propre au politique, de ce que Chantal Delsol appelle « un discernement intime », on résumera les enseignements tirés de ces extraits par les observations suivantes :
1. La tentative de rationalisation du discours politique par les savants de l’espace public, dont nous avons pris pour échantillon le journaliste Amalric et le philosophe Walzer, aboutit à une première aberration concernant la preuve des faits et des incriminations. On ne peut parler de preuves dans le cadre d’un processus d’établissement des faits qu’à partir d’un dissensus originel qu’on résoudrait au terme d’une délibération ouverte. Je ne vise pas par là la procédure judiciaire au sens strict, j’y ajoute la délibération censée s’ouvrir d’emblée dans l’espace public. Là seulement se déciderait, si la théorie était réellement ce que l’on prétend, l’enjeu capital de la recherche d’une vérité démocratique qui dessaisirait le pouvoir politique et ces appareils de l’ombre que sont les services secrets de leur pouvoir de manipulation, véritable pouvoir de vie et de mort. Que peut signifier l’idée sous-jacente que les preuves requises pour faire la guerre et celles requises pour poursuivre en justice ne sont pas de même nature et que les premières sont moins rigoureuses que les secondes ? Que l’acte d’entrée en guerre est moins lourd de conséquences dramatiques que des poursuites judiciaires ? Parle-t-on de deux voies alternatives pour établir à coup sûr la même vérité ? Rien n’est moins sûr. Et, à supposer que l’urgence justifie qu’on renonce aux longueurs de la procédure, n’est-il pas impératif d’être particulièrement exigeant sur les motifs qui poussent à aller semer la destruction dans (au moins) un pays.
2. Walzer, tout particulièrement, paraît avoir la présomption de croire qu’il propose la marche à suivre. Dans ses nombreux écrits, il avait forgé la notion d’ « urgence suprême » pour préconiser la liberté « de faire tout ce qu’il importe de faire, militairement parlant, pour éviter le désastre ». Il veut donc donner à croire que les conséquences qu’il avait prévues en savant, par l’usage public de la raison, sont en train de se réaliser et qu’il va inspirer l’action du pouvoir. Nous savons en fait que depuis 1992, bien avant les attaques du 11 septembre, la stratégie dite de la primauté avait fait envisager au Pentagone les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak. Walzer ne fait donc qu’accomplir son devoir d’obéissance, en bon chargé de patrie qu’il est.
3. Les journalistes et intellectuels adhèrent à la vérité édictée par le pouvoir, authentique doxa que l’on peut énoncer ainsi : « Le 11 septembre 2001, Ben Laden et El Qaéda ont mené, avec le soutien des Talibans, des attaques terroristes contre les Etats-Unis qui appellent une légitime riposte militaire d’envergure de ces derniers ». Ce dogme, qui a structuré le champ de ce que les Américains ont appelé le nine-eleven ou 9/11, politiques et savants se sont fait un devoir d’en préserver l’intégrité. Par exemple, si les trois extraits cités s’interrogent sur la recevabilité en justice des preuves de Blair, c’est pour répondre unanimement par la négative, puisque l’option militaire est au cœur de la doxa. Ils ne recourent à ce questionnement que par pure redondance, pour reformuler la réponse à des fins pédagogiques. Notons à ce propos que, avec la pédagogie, le sarcasme est le second motif d’un questionnement simulé de la doxa : sarcasme opposé comme substitut d’argument à tout hérétique, à quiconque mettrait en doute par exemple l’implication de Ben Laden. Nous en connaissons une application, en Algérie, dans le fameux "qui-tu-qui ?", devenu "kituki", inventé par le DRS.
De la même façon, il faut dissiper, pour accréditer le dogme, certaines interrogations légitimes sur la vérité assénée, désavouer la profane incrédulité dans laquelle se complaît trop souvent le sens commun le plus vulgaire. Certes, tous les qualificatifs ont été utilisés pour qualifier les attaques du 11 septembre : extraordinaires, incroyables, inimaginables, etc. On a besoin qu’elles soient perçues ainsi pour justifier la terrible riposte. Mais s’il faut faire penser l’impensable, il faut le contenir dans des limites pour empêcher que l’imagination populaire ne batte la campagne. Dans Libération du 13 septembre, Serge July s’était empressé de borner les frontières de l’impossible :

Une telle opération paraissait impossible. D’abord, aucune puissance terroriste, étatique ou privée, ne disposait en principe d’une logistique de cette dimension (…) Deuxième impossibilité : l’ampleur, la densité et la qualité des systèmes d’espionnage, d’écoute et de sécurité. Ce double verrou a sauté : les protections n’ont pas tenu (…) l’ensemble de la chaîne de sécurité a disjoncté, depuis l’impuissance des services secrets et du FBI jusqu’à l’absence de réaction rapide de l’aviation. (Souligné par nous, KS)

Un aveu d’impuissance des systèmes de sécurité, délivré ici par procuration, qui rappelle l’acte de contrition par lequel le général Khaled Nezzar avoue la passivité des forces de sécurité algérienne pendant les grands massacres des années 1990 : « délais prolongés des exactions (…) présence des forces de sécurité quadrillant le secteur (…) évanouissement dans la nature des terroristes ». Et qui dispense de toute interrogation, a fortiori de toute investigation !
En compensation de ces figures imposées par la doxa, les chargés de patrie ont toute latitude de débattre des formes légitimes de la riposte militaire : Quelles précautions prendre dans la conduite de la guerre pour épargner au mieux les civils ? Comment faire produire à la guerre des résultats "justes" ? Autrement dit le fameux jus post bellum, dont Walzer a fait le cœur de sa morale guerrière, le jus ad bellum qui dicte la nécessité de faire la guerre étant du domaine de la doxa. Cette latitude a permis aux médias, tout en soutenant la guerre, de donner libre cours à leur humanisme. Ainsi l’éditorialiste du Monde daté du 9 octobre 2001 écrit-il :

Celle des preuves étant réglée, reste la question de la cible. Elle ne doit pas être un pays déjà martyr, l’Afghanistan, ni son peuple (…) La longue campagne militaire qui s’annonce ne doit viser qu’un régime, celui des talibans, dont l’appareil politico-militaire est intimement imbriqué à la logistique et à l’idéologie de Ben Laden. Ladite campagne ne conservera l’appui des alliés des Etats-Unis – aujourd’hui unanime – qu’à la condition de se doubler d’une opération humanitaire pour les Afghans.

Nous vérifions, sept ans plus tard, qu’un tel sentimentalisme n’engageait personne en rien : des milliers de civils afghans sont morts du fait de l’occupation, dont une bonne partie suite à des « bavures » de la coalition, et le soutien est toujours unanime.
4. Nous avons bien enfin dans les trois premiers textes les éléments de la problématique de la neutralisation du droit. Or, que constatons-nous ? Que le droit paraît suspendu, tout au moins qu’il est écarté, déclaré ineffectif, dès l’occurrence de l’acte terroriste. C’est comme si cet acte, fait matériel au regard de l’ordonnancement normatif, déclenchait un état d’exception, sans même qu’une décision formalisée par les organes constitutionnels compétents soit intervenue. La décision politique de désignation de l’ennemi rend ipso facto le droit indésirable, inadéquat. Et il est évident que c’est le politique (Blair) qui dirige les savants de l’espace public vers ce renoncement au droit. Et cela s’opère d’une bien curieuse manière. Nos trois auteurs reconnaissent bien le droit comme concerné, puisqu’ils évoquent les tribunaux, mais ils le décrètent unanimement hors-jeu. Serait-ce que la guerre, parce qu’elle est présentée comme juste, substituerait de plein droit sa légitimité à la légalité ? Diverses approches récentes ont montré comment l’état d’exception résultait de la suppression de garanties juridiques au moyen de lois antiterroristes. Peut-être convient-il de réexaminer la source de l’état d’exception : celui-ci commence-t-il à la promulgation de la législation d’exception ou bien alors est-il constitué de fait dès la commission de l’acte terroriste, surtout quand celui-ci est de l’ampleur des attentats du 11 septembre ? C’est Walzer qui recommande de ne pas regarder « en arrière » vers le droit et les tribunaux mais « en avant » vers la guerre. La prévention plutôt que la compensation, ce sont aussi ses termes. Il ajoute : « Les tribunaux sont peut-être pour demain ». Ce sont des formules saisissantes qui expriment nettement au présent la disparition du droit : celui-ci se situe à la fois derrière, déjà dépassé, et « peut-être » demain, déjà improbable (ce n’est donc pas l’urgence qui disqualifie les tribunaux !). La perspective immédiate, juste « en avant », dans l’action, c’est l’exception car, si Walzer préconise bien la guerre à l’extérieur, c’est pour aussitôt insister sur ce qu’il faut faire « ici même » : se prémunir contre la diaspora arabe et islamique, c’est-à-dire s’attaquer aux libertés.
Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que le zèle des chargés de patrie les porte à applaudir les pleins pouvoirs!

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Ouvrages cités par ordre alphabétique de leurs auteurs :
Adler A. : J’ai vu finir le monde ancien, Grasset, 2002
Arendt H. : Vérité et politique, in La crise de la culture, Gallimard, 1989
Badiou A. : Circonstances, 1, Léo Scheer, 2003
Balibar E. : L’Europe, l’Amérique et la guerre, La Découverte, 2003
Bourdieu P. : Méditations pascaliennes, Seuil, 1997 et Sur la télévision, Raison d’Agir, 1996
Chomsky N. : Les Etats manqués, Abus de puissance et déficit démocratique, 2006
Debord G. : Commentaires sur la société du spectacle, Gallimard, 1992
Edelman B. : Le droit saisi par la photographie, Maspero, 1973
Fukuyama F. : La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992
Huntington S. : Le choc des civilisations, O. Jacob, 1997
Joxe A. : L’empire du chaos, La Découverte, 2000
Kant E. : Qu’est-ce que les Lumières, précédé de Idée d’une histoire universelle, Nathan, 2005
Laurent E. : La face cachée du 11 septembre, Plon, 2004
Lieven A. : Le nouveau nationalisme américain, Lattès, 2004
Merleau-Ponty M. : Pour la vérité in Sens et non-sens, Gallimard, 1996
Nezzar K. : Mémoires, Chihab, Alger, 1999
Rancière J. : Chronique des temps consensuels, Seuil, 2005
Ricoeur P. : La mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, 2000
Schmitt C. : La notion de politique, Flammarion, 1992
Spoiden S. : Etonnante Amérique, Ed. de l’Aube, 2005
Walzer W. : De la guerre et du terrorisme, Bayard, 2004
Williams B. : Vérité et véracité, Gallimard, 2006