jeudi 20 août 2026

LES LANGUES DE L’ÉCRIT EN ALGÉRIE : UNE INCONTOURNABLE BIPOLARISATION

Khaled Satour

L’introduction depuis 2022 de l’anglais dans les enseignements du primaire et sa promotion annoncée pour la rentrée prochaine comme seule langue étrangère dispensée en 3e année sont des décisions qui dépassent le cadre de la démarche pédagogique. Mais si elles traduisent une option politique, c’est au sens le plus dégénéré du qualificatif puisqu’elles ne sont qu’une péripétie parmi d’autres de la sempiternelle lutte idéologique qui instrumentalise les langues en général et leur enseignement en particulier.

Car une approche authentiquement politique de la problématique des langues, j’entends par là une vision stratégique de long terme qui définisse des choix rationnels et scientifiques, aurait exigé que ces derniers soient soumis à un débat élargi, à la fois académique et démocratique, ce qui n’est envisageable ni en ce domaine ni en tout autre domaine important.

Langues officielles et langues vernaculaires

C’est la raison pour laquelle je n’entends pas participer à la cacophonie qui résonne sans cesse dans l’expression des options linguistiques, mais poser simplement quelques-unes des données du débat.

Je n’aborderai que le problème des langues officielles, c’est-à-dire celles qui se prêtent le plus à l’usage dans l’administration publique, l’enseignement et la recherche. Les langues vernaculaires qui ont cours dans la sphère privée, sociale et artistique, entre autres, doivent être laissées à leur usage naturel sans aucune nécessité d’une autre règlementation que celle qui garantit leur libre exercice.

Pour me limiter à ce que j’appellerai par commodité les langues de l’écrit, je dirai qu’en Algérie le choix se limite à deux idiomes, à l’exclusion de tout autre : l’arabe et le français. C’est d’ailleurs exclusivement entre eux que la rivalité est continue depuis l’indépendance. Il y a au duel impitoyable auquel ils se livrent des raisons historiques, politiques et techniques.

L’arabe langue ancestrale de l'écrit

Les raisons historiques sont peut-être les plus importantes. Né de la lutte de libération anticoloniale, l’État algérien a pendant longtemps énoncé l’œuvre de reconstruction nationale en termes de restauration de l’identité précoloniale. Or, il est difficile de nier, en dépit de certaines velléités révisionnistes qui se font jour depuis quelques décennies, que la langue écrite savante du pays fut pendant des siècles et jusqu’à l’occupation française l’arabe. Elle le devint certes progressivement du fait de la conquête arabe qui date du début du 8e siècle mais les gouverneurs arabes nommés par les califes orientaux ont eu tôt fait de retirer leur main du gouvernement du pays au bout d’à peine 75 ans.

Et ce sont des dynasties à composante locale qui ont pris le relais : celles des Rustumides et des Fatimides d’abord fondées par des étrangers puis toute la chaîne des États berbères souverains parmi lesquels les Almoravides et surtout les Almohades ont étendu leur pouvoir sur de vastes territoires maghrébins.

Jusqu’à l’arrivée des Ottomans au début du 16e siècle, c’est-à-dire pendant 800 ans, les souverains berbères ont tous sans exception choisi de faire de l’arabe la langue de l’administration, de la science et de l’enseignement. A leur suite, la régence ottomane a certes fait du turc sa langue officielle mais sans entraver le moins du monde la continuité linguistique arabe dans l’enseignement, la littérature et bien sûr la pratique religieuse.

    Extrait du manuscrit Zahr Al Bustan datant du 15e siècle sous les Bani Ziyan de Tlemcen 

C’est cette tradition linguistique quasi millénaire que le colonialisme français s’est attaché à briser pendant les 132 ans qu’a duré sa présence en Algérie. Après une première période de relatif statu quo dans l’organisation de l’enseignement, le décret de février 1883 relatif à l’instruction primaire en Algérie étendait au pays les textes adoptés en France entre 1879 et 1882, avec pour principale réforme spécifique à la colonie algérienne la promotion de la langue française en lieu et place de l’arabe. L’usage de la langue du colonisateur s’étendait parallèlement au sein de la société du fait de l’omniprésence de l’administration française et des nombreux appareils qu’elle engageait (policiers, militaires, civils, répressifs, fiscaux) afin de soumettre, d’exproprier, de sanctionner et de rançonner la population indigène.

Il n’entre pas dans mon propos de détailler plus avant les étapes de cette entreprise d’acculturation, qui se doublait d’une volonté de déculturation qui s’exprimait par une diffusion strictement sélective du savoir, que dictait l’appartenance de race et de classe. Il me suffit de rappeler que la dépossession culturelle de la nation par le colonialisme s’est constamment déroulée dans le cadre d’un plan d’éviction de la langue arabe.

De ce fait, et quels que soient les carences et les abus qui l’ont accompagnée depuis 1962, la politique d’arabisation s’imposait dans son principe comme un impératif de réhabilitation de la seule langue associée à la souveraineté des États algériens successifs depuis 800 ans.

Nous tenons là la seconde raison, d’ordre politique et intimement imbriquée à l’histoire, pour laquelle le conflit linguistique algérien a toujours consisté en une bipolarisation entre l’arabe et le français.

Une langue virtuelle dépourvue de virtualités

Quant à la troisième et dernière raison, de caractère technique, elle est relative aux potentialités prouvées, certes à des degrés divers, de ces deux langues dans tous les domaines de la connaissance, aussi bien théorique que pratique, et de la recherche. Le français et l’arabe sont deux langues de civilisation écrite séculaire qui ont prouvé leur capacité à transmettre la connaissance dans les domaines des sciences exactes, de l’histoire, des sciences de la nature et de la société. Sur un plan pratique, elles ont permis l’une et l’autre la constitution des archives qui matérialisent par l’écrit la mémoire du pays depuis plus d’un millénaire. Aucune langue tierce n’a jamais assumé cette fonction.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les demandes de promotion d’une langue dite « tamazight » relèvent d'une totale absurdité.

Dans l’hypothèse où l’on désigne par ce vocable les langues berbères régionales, on ne voit pas de quels antécédents historiques une telle démarche tirerait sa légitimité. Les ancêtres berbères n’ont jamais souhaité une telle consécration de ces langues, même ceux parmi eux qui n'ont pas cessé de les pratiquer.

Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire des États autochtones, le berbère a toujours été écarté de l’expression académique, diplomatique et administrative. On le constate dans les expériences antiques, notamment celle du royaume numide dont la langue officielle était le punique. Depuis la conquête arabe, cet effacement délibérément et unanimement approuvé du berbère s’est systématisé à un point tel que les activistes qui prétendent aujourd’hui rendre aux Algériens la langue dont les Arabes ont privé leurs ancêtres sont de fieffés mystificateurs. L’arabe est devenu depuis plusieurs siècles la langue académique et administrative par la libre volonté des multiples générations d’ancêtres qui l’ont choisi souverainement.

Pire encore, si « tamazight » devait désigner une espèce de langue de synthèse qu’il faudrait produire en laboratoire à partir des idiomes locaux - ce qui semble être le cas - on serait dans une représentation délirante du passé et du présent avec le risque d’aliéner l’avenir éducatif de la nation entière. Serait compromise de cette façon la réalisation de la demande sociale initiale formalisée pour la première fois lors du printemps de 1980, relative à la reconnaissance de la culture berbère à travers la consécration des langues maternelles qui en sont les véhicules.

En l’espace d’une quarantaine d’années, on est totalement sorti de ce cadre avec toutes les novations introduites dans ce combat à coups de néologismes (amazigh, tamazight, Tamazgha) que l’on prétend avoir puisés dans l’histoire alors qu’ils en sont la négation la plus explicite.

                               Panneau de signalisation, Université de Tizi Ouzou
 

On en vient aujourd’hui, dans les discours les plus radicaux, à des exigences extravagantes appelant au rejet pur et simple de la langue écrite historique, l’arabe. Autrement dit, on prétend exclure purement et simplement une langue du savoir élaborée et éprouvée pour la remplacer par une langue expérimentale, aux infirmités patentes, qui sèmerait la confusion dans l’esprit des éducateurs et des apprenants et enfoncerait le pays dans le sous-développement.

Si je devais revenir à la proposition par laquelle j’ai ouvert cet écrit, je noterais que de telles revendications faites au profit d’une langue virtuelle et qui tarde à se formaliser ne sont, objectivement sinon intentionnellement, qu’une diversion mise au service du combat au long cours mené contre l’arabe.

J’y reviens donc. Il faut déjouer les subterfuges, y compris ceux qui se mettent en place pour disqualifier le français, notamment la promotion de l’anglais dont le handicap historique est tel en Algérie qu’il est condamné d’avance à végéter à la surface des relations sociales.

Il est plus que temps de poser le problème dans ses termes réels, c’est-à-dire ceux d’une irréductible bipolarisation arabe-français qu’aucun faux-semblant ne doit brouiller. On arrivera alors peut-être à choisir définitivement la langue arabe comme langue officielle et à en assurer un apprentissage sérieux. Ou bien à accorder concomitamment ce statut aux deux langues. A moins bien sûr qu’on décide de conforter, en même temps que l’arabe en tant que langue officielle, le français comme principale langue étrangère.

Mais, dans tous les cas, si le français a par son implantation historique et le patrimoine documentaire qu’il a légué vocation à se pérenniser, il ne peut supplanter l’arabe sans provoquer une crise identitaire et un reniement historique tragique.

 

 


 

dimanche 16 août 2026

LE RETOUR DE SAÏD SADI ET … DES VIEILLES LUNES


 

Khaled Satour

Les allées et venues de Saïd Sadi entre la France et l’Algérie me sont généralement indifférentes. Et son récent « retour » l’était tout autant jusqu’à ces dernières heures. Mais je commence à me demander s’il ne constitue pas l’une des pièces d’un dessein politique imaginé par un quelconque centre de pouvoir, situé ici ou là.

Je ne m’avancerai pour l’instant pas au-delà de cette conjecture. Je préfère ne pas évoquer les implications politiques qui peuvent s’attacher à ce retour au niveau interne ni les réminiscences que la réapparition de ce personnage réveillent dans la chambre noire de la mémoire des années tragiques.

Je veux simplement dire que ce Saïd Sadi que les gens les plus simples de son village d’origine ont été incités à accueillir avec des bouquets de fleurs et à qui des personnalités locales complaisantes ont permis d’aller se faire photographier devant le monument dressé en hommage à Didouche Mourad rentre d’un séjour en France passé pour l’essentiel auprès des élites de l’extrême-droite colonialiste, raciste et islamophobe. Sa fréquentation de ces milieux de la haine désinhibée fut si intime et régulière qu’il en est devenu partie intégrante. Au point de se confondre avec leurs inclinations les plus récentes.

Et c’est en cela que la polémique de mauvaise foi engagée en Algérie sur l’historique d’une ou deux photos prises en compagnie de Bernard Henri Lévy n’est qu’une diversion. D’abord parce qu’il est établi de longue date que Sadi a toujours entretenu des relations d’amitié avec ceux que l’on qualifiait encore il y a vingt ans de néo-conservateurs pro-sionistes et pro-impérialistes dont BHL (qu’il considère comme « un ami ») et Glucksman père, mais aussi et surtout Daniel Leconte[1], que l’ancien président du RCD a toujours qualifié d’ « esprit éclairé »*, sans parler de la venimeuse Caroline Fourest qui a spontanément et publiquement avoué l’amitié qu’elle avait pour lui.

Sadi à côté de Denis Jeambar dans l'émission "La nuit algérienne" sur Arte

 

Ensuite, ce qui est le plus important et que ses partisans enveloppent dans la formule quasi biblique des « 7 années d’absence », parce que l’intéressé a bénéficié d’un recyclage complet au cours de son séjour en France et qu’il s’est suffisamment mis à jour auprès des représentants les plus en vue de la nouvelle élite d’extrême-droite pour être à la hauteur de la clique colonialiste, raciste et génocidaire qui regroupe à la fois ces vieilles amitiés néo-conservatrices (et notamment Leconte), la « gauche » islamophobe du printemps républicain et la droite dure colonialiste[2]

Avec X. Driencourt et la fine fleur fascisante  à St- Raphaël pour soutenir Sansal (mars 2025)

 

Cette mutation du personnage est si accomplie qu’un organe engagé sans réserve en faveur d’Israël et de son entreprise génocidaire, « Tribune Juive », lui en a délivré le brevet le plus explicite qui soit : les écrits de Sadi, qui critiquent le soutien à la Palestine et méprisent la cause sahraouie, ont fait plusieurs fois sa une au cours des dernières années[3].

Avant de clore ces quelques lignes, je préciserai simplement que je ne veux pas aborder pour l’instant cette polémique surannée sur le rôle de Sadi dans le recrutement de BHL au cours de la campagne de propagande organisée en 1997 pour dédouaner le pouvoir des crimes dont il était alors accusé.

Je préfère qu’elle demeure cantonnée entre ceux qui nient en bloc et ceux qui n’admettent que la responsabilité du pouvoir, en préférant parfois accabler le seul Zeroual.

En fait, de part et d’autre, on veut nous faire oublier que, avec un cynisme consommé, tout ce beau monde avait accueilli la bouée de sauvetage lancée par les réseaux néo-conservateurs français comme une bénédiction de la providence.

Le seul intérêt de l'échange est qu'il montre comment la plupart de ses protagonistes s’arrangent pour fourguer leur mémoire sélective.

Mais je reviens pour finir à mon propos introductif et, sans vouloir donner l’impression de prédire l’avenir, j’espère que ce « retour », trop programmé pour être vrai, d’un enfant prodigue en errements de toutes sortes ne présage pas le retour des catastrophes.

Ceux qui auraient l’illusion qu’un homme politique de droite, néo-libéral et lié aux milieux pro-sionistes et néocoloniaux français peut faire pièce à l’islamisme auraient intérêt à renoncer à leurs vieilles lunes : les deux courants se valent, aussi bien sur le plan social interne que sur le plan international.

Que Said Sadi soit impliqué de près ou de loin dans la décision politique et les rêves de normalisation avec Israël et de liquidation de la cause sahraouie auront des chances de se réaliser aussi certaines que si les pires salafistes accédaient au pouvoir. 


[1] Voir la vidéo de l’émission d’Arte « La nuit algérienne » animée par Leconte en présence de Sadi, BHL et Denis Jeambar, un journaliste qui était aussi un proche du fondateur du RCD : https://www.youtube.com/watch?v=lzzKioZsPQg

[2] Saïd Sadi a notamment participé à la conférence-débat pour la libération de Boualem Sansal le 12 mars 2025 en présence notamment de Xavier Driencout.

[3] Voir entre autres le lien suivant pour un article publié en juillet 2021 : https://www.tribunejuive.info/2021/07/28/said-sadi-pays-reel-debat-de-fiel/

 * La photo en tête del'article : Sadi en compagnie de Daniel Leconte, extrait d’une vidéo datant d’avril 2024 (https://www.youtube.com/watch?v=DctqcsihbNA)

dimanche 2 août 2026

LORSQUE LES COLONIALISTES MAROCAINS NOYAUTENT LA CAUSE PALESTINIENNE

 

Khaled Satour

Très peu de médias ont rapporté le clash qui s’est produit au sein de la Global Sumud Flotilla (GSF) et qui a conduit cette confédération d’organisations originaires du monde entier à retirer de ses plateformes un documentaire intitulé « One Struggle : Western Sahara » consacré à la lutte du peuple sahraoui.

Ce sont des associations sahraouies qui ont annoncé l’information le 21 juillet dernier précisant que le documentaire devait être diffusé le 14 juillet mais que la GSF l’avait retiré peu après sa mise en ligne à la suite de fortes protestations venues du Maroc[1].

La GSF est cette confédération d’ONG qui s’est donné pour mission de briser le blocus israélien de Gaza et d’y acheminer de l’aide humanitaire à bord de flottilles envoyées pour défier les autorités d’occupation.

L’engagement des militants qui la composent à l’égard de la cause palestinienne n’est a priori pas douteux. On peut regretter cependant qu’elle compte dans ses rangs des ressortissants marocains qui semblent atteints d’une sorte « d’hémiplégie anticolonialiste » qui, tout en épargnant leur capacité de jugement sur la Palestine, les empêche de se rendre compte que leur monarchie est engagée depuis 50 ans au Sahara occidental sur les pas du sionisme criminel et fanatique qu’ils prétendent combattre.

C’est un collectif membre de la GSF dénommé Morocco Sumud qui a exigé le retrait du documentaire car, soutenant la politique annexionniste de leur gouvernement, ses adhérents ont jugé inacceptable que la cause sahraouie défendue par le Polisario y soit présentée comme un combat pour l’autodétermination, au même titre que la cause palestinienne.

On peut certes convenir que la GSF n’avait pas fait de la défense de la cause sahraouie un thème de son action originelle. Mais cette ouverture qu’elle voulait opérer en direction d’un peuple opprimé ne manquait pas de cohérence dans la mesure où elle s’inscrivait dans le projet de consacrer une série de documentaires sur des causes anticolonialistes, autres que la cause palestinienne, sous le titre récurrent de « One Struggle ».

Le dessein aura donc tourné court dès le coup d’essai par le fait de l’arrière-garde colonialiste marocaine, qui s’est assuré la complicité des autres organisations membres de la GSF issues des sociétés civiles des quatre continents. Se trouve ainsi torpillée une initiative prometteuse destinée à renforcer la solidarité entre les peuples sous domination coloniale en mettant à profit la dynamique créée par la mobilisation au profit de la Palestine.

Ce que confirme cet épisode est le déficit de reconnaissance dont souffre le combat sahraoui pour l’indépendance. Il est remarquable que les courants anticolonialistes favorables à la Palestine n’aient vu il y a quelques années dans la triple entente américano-israélo-marocaine négociée à l’initiative de Trump que le coup qu’elle portait à la cause palestinienne et notamment sa « trahison » par le palais royal marocain.

L’occupation du Sahara occidental, le sort fait à son peuple, dont la moitié vit depuis des décennies dans des camps de réfugiés et l’autre subit quotidiennement l’occupation militaire et la répression, ont été occultés.

Pourtant le peuple sahraoui vit un drame à plusieurs égards similaire à celui du peuple palestinien :

- Le Royaume marocain revendique son territoire au nom de « droits historiques » que la cour internationale de justice lui a solennellement contestés en 1975. Comme l’écrit l’historien Pierre Vermeren, avant le protectorat français instauré en 1912, le Maroc était « un empire militaro-théocratique aux marges mouvantes (…), la plus grande partie du pays, le grand arc montagneux qui ceinture le Maroc central (…), ainsi que les confins de l’Algérie française et du Sahara au sud, n’était soumise à l’allégeance et au tribut fiscal qu’au terme de razzias militaires toujours à recommencer»[2]. C’est donc en envahisseur qu’il se comportait et qu’il était constamment combattu.

- L’émergence d’un sentiment d’appartenance nationale s’identifiant au trône fut tardive. Il ne s’est affirmé que dans les années 1950 sous le protectorat français, alors que le sultanat avait encore des traits patrimoniaux. De sorte que le combat contre les colonialismes français et espagnol a été longtemps l’apanage des tribus du bled siba (réfractaires au sultan) et l’émir Abdelkrim El Khattabi en fut le héros emblématique. La résistance du Rif a fini écrasée en 1926 sous les bombes et les armes chimiques de Franco et de Pétain, qui ont bénéficié du renfort de l’armée du sultan, au prix du massacre de dizaines de milliers de civils. Le 14 juillet 1926, sous l’Arc de Triomphe à Paris, Moulay Youssef, entouré d’Édouard Herriot, de Pétain et du dictateur espagnol Primo de Rivera, fêtait cette « victoire » comme la sienne[3].

- Le choix clair fait par les Sahraouis en faveur de l’indépendance a été exprimé sans équivoque lors du déplacement au Sahara occidental de la mission de l’ONU en mai-juin 1975 : « Les membres de la mission découvrent l’audience réelle du Front Polisario et la volonté d’indépendance de la population[4] ». Mais le 6 novembre 1975, quelques jours après le dépôt du rapport de la commission, le roi du Maroc lançait la marche verte suivie dès le 27 novembre par une attaque de l’infanterie et de l’aviation dont les bombardements au napalm et au phosphore blanc semaient la mort et forçaient des dizaines de milliers de Sahraouis à l’exode.

Ceux qui soutiennent l’occupation du Sahara occidental ne peuvent ignorer ces réalités d’hier et d’aujourd’hui. À moins bien sûr qu’ils ne soient les partisans inconditionnels de ce même régime archaïque qui vient de lancer des milliers de ses sujets au péril de leur vie à l’assaut de Ceuta.

L’adhésion que suscite l’entreprise coloniale en cours au Sahara occidental chez les Marocains, toutes classes confondues et avec une unanimité qu’aucune opinion dissidente ne semble démentir, amène à se demander si les manifestations pro-palestiniennes que le régime monarchique autorise depuis deux ans sont autre chose qu’une monnaie d’échange, le prix qu’il paie avec un cynisme consommé pour garantir simultanément la pérennité de la normalisation avec Israël et celle du processus colonial engagé au Sahara occidental.

Et si c’est le cas, quel sens accorder au soutien populaire marocain à la cause palestinienne, et en particulier à sa participation aux flottilles pour Gaza ? Est-il seulement possible que cela soit autre chose qu’un faux-semblant grâce auquel la société marocaine avalise, en se donnant la meilleure conscience du monde, le pacte colonial quasi-faustien qu’elle a conclu avec le Makhzen et à travers lui la France, les États-Unis et Israël notamment ? 

Quelque part, sur la grille de lecture de leur rapport au monde qu’elles doivent bien interroger de temps en temps, les couches politisées de la société marocaine ne peuvent manquer de voir s’inscrire les lettres capitales de leur duplicité. Chaque acte de solidarité avec Gaza auquel elles prendront part désormais ne fera que les y enfoncer un peu plus.


[1] https://www.instagram.com/p/DbBWQuojXdI/

L’information n’a pratiquement été rapportée par aucun grand média international. On n’en trouve trace que sur les réseaux sociaux.

[2] Histoire du Maroc depuis l’indépendance, 5e édition, Paris, La Découverte, 2016, p. 7.

[3] Dans une allocution auparavant prononcée à Paris le 14 juillet 1926, il célébrait « la victoire écrasante des armées françaises et de nos troupes, et qui ont mis un terme à la rébellion qui menaçait nos deux pays, et rétabli la sécurité et la paix à l’empire chérifien ».

http://emirabdeldelkrim.unblog.fr/2017/06/06/le-sultan-marocain-celebre-a-paris-la-chute-de-la-republique-du-rif/

[4] Claude Bontems, La guerre du Sahara occidental, Presses Universitaires de France, Paris, 1984, pp. 116-117. L’auteur ajoute que dans son rapport, la mission a indiqué que «la population ou pour le moins la quasi-unanimité des personnes qu’elle a rencontrées, s’est prononcée catégoriquement  en faveur de l’indépendance et contre les revendications du Maroc et de la Mauritanie» (p. 117).