samedi 25 avril 2026

L’EMPRISONNEMENT DE CHEBA WARDA CHARLOMANTI : LE RIRE ET L’INVECTIVE


 

Khaled Satour

Comme l’illustre à la perfection l'expression réjouie du présentateur de la vidéo accompagnant le présent article, de nombreux Algériens prennent à la rigolade le placement en détention provisoire le 16 avril dernier de Cheba Warda Charlomanti, chanteuse de raï à la notoriété bien établie.

La presse algérienne a en général boudé l’information qui n’a été communiquée que par quelques médias en ligne de second ordre [1]. Quant à la nouvelle, rendue publique le 20 avril, de sa condamnation par le tribunal d’El Othmania (Oran) à 6 ans de prison ferme, elle n’a été relayée que par les réseaux sociaux, ce qui ne suffit pas à l’attester.

Plus acerbe que l’indifférence ou l’ironie impitoyable de notre youtubeur, c’est une espèce de satisfaction aux relents malveillants et revanchards qu’expriment de nombreux internautes qui estiment qu’elle n’a que ce qu’elle mérite. Outre le ressentiment éprouvé à l’encontre des femmes qui s’affranchissent des codes sociaux les plus conformistes, ces réactions en disent long sur la banalisation dans les esprits des mesures de privation préventive de la liberté devenues si fréquentes en Algérie, alors même que d’après la loi la comparution du prévenu libre est la règle.

Des chefs d'accusation incertains 

L’artiste est poursuivie sous trois chefs d’accusation : « diffusion de contenus contraires aux valeurs nationales et aux bonnes mœurs », « atteinte aux dogmes et préceptes de l’islam » et incitation (par l’exemple?) « des femmes à contracter mariage sans respecter le délai de viduité (idda) » au cours duquel la femme divorcée doit se maintenir en retraite légale.

Bien qu’on ne sache pas exactement quels sont les actes qu'elles visent, les deux premières incriminations se fondent sur le code pénal : article 333 bis 8 qui punit de deux à six mois de prison ou d’une simple amende « quiconque commet un acte ou profère des propos indécents dans un lieu public » (sous la section 6 relative aux attentats aux mœurs) et article 144 bis 2 CP, relatif au dénigrement du « dogme ou des préceptes de l’islam ».

Mais le troisième chef d’accusation, relatif au délai de viduité, paraît dénué de tout fondement pour cette simple raison qu’il n’existe aucune disposition pénale relative à un délit ainsi qualifié.

S’il est vrai que le code de la famille prohibe le mariage avec une « femme en période de retraite légale à la suite d’un divorce ou du décès de son mari » (article 30), la seule sanction légale du non-respect de cette règle est la nullité du mariage « avant et après sa consommation » (article 34).

L’intrusion injustifiée du ministre des Affaires religieuses 

L’anomalie la plus remarquable dans cette procédure est qu’elle est engagée sur plainte déposée par le ministre des Affaires religieuses. Or, on ne voit pas en quoi la religion est ici concernée. Rien n’indique que la chanteuse ait dénigré les préceptes de l’islam, ses apparitions sur les réseaux sociaux démontrent qu’elle est loin d’avoir une telle prétention. Elle a dans le pire des cas eu un comportement provocateur heurtant la morale publique et pouvant porter atteinte à l’ordre public, dans son acception la plus courante.

Quant à l’obligation de respecter le délai de viduité, elle constitue une règle profane qui n’est pas exclusive à la charia islamique dont s’est inspiré le code algérien de la famille. Sa principale justification est qu’elle permet d’éviter toute incertitude dans l’attribution de la paternité. En France, par exemple, cette condition de validité du mariage était prescrite dans le code civil jusqu’en 2004. Elle en a été supprimée dès lors que les tests ADN permettaient d’établir la paternité d’un enfant et qu’il devenait même possible d’obtenir à la demande un certificat médical de non-grossesse.

La règle survit donc en Algérie comme le vestige d’une époque scientifique révolue mais aussi comme une pratique ritualisée et du même coup sacralisée par un islam littéraliste, le même qui exige encore que le croissant de lune soit observé la veille du début du mois de ramadan, alors que les calculs astronomiques permettent de s’en dispenser.

Pour toutes ces raisons, la mésaventure advenue à Cheba Charlomanti ne doit pas nous laisser indifférents. Le biais retenu pour l’incarcérer avant jugement a en effet pour résultat de dramatiser les infractions qu’on lui reproche. L’intervention indue du ministère des affaires religieuses dans la procédure était faite pour exacerber la sensibilité religieuse de nombreux Algériens en leur suggérant que l’artiste a commis plus que des délits de droit commun, qu’elle n’est pas loin d’avoir abjuré sa religion.

Et le mépris social s'est chargé de faire le reste. L’appartenance de classe, en Algérie comme ailleurs, décide du statut symbolique reconnu à une femme : quand elle se rend coupable de non-conformisme et de défi aux conventions, on ne pardonne pas à la première chanteuse de raï venue ce qu’on admirait chez Biyouna.

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[1] https://just-infodz.com/oran-mandat-de-depot-contre-la-chanteuse-warda-charlomanti-pour-atteinte-aux-valeurs-religieuses-et-morales/


mardi 21 avril 2026

À PROPOS DE L'ANNULATION D'UNE SÉANCE DE DÉDICACES : QUEL FRONT INTÉRIEUR ?

Khaled Satour

Dans l’affaire de l’interdiction de la séance de dédicaces du livre de Fatma Oussedik, il n’est pas indifférent de savoir avec certitude si l’éditeur a procédé à l’enregistrement légal auprès de la Bibliothèque nationale*.

Mais il ne faut pas se payer de mots comme le font les professionnels de la justification de la répression : si le dépôt légal a réellement fait défaut, il suffisait de convier la partie défaillante à réparer son omission

Car, même s'il en est qui font les naïfs, tout le monde a compris que le problème réside dans les méthodes policières mises en œuvre sans la moindre caution judiciaire pour interrompre une rencontre culturelle, confisquer au public présent les livres dédicacées et baisser d’autorité le rideau d’un libraire.

Le reste n’est que mauvaise littérature, verbeuse, fallacieuse, tendancieuse, maitrisant l’art de l’évitement et, au sens psychologique du terme, de la rationalisation. Un exercice qui a ses acteurs invétérés, récurrents, insistants qui se démènent inlassablement sur les réseaux sociaux pour exposer leurs thèses conspirationnistes à la petite semaine : le néolibéralisme, l’impérialisme, la bourgeoisie, l’identitarisme sont pointés du doigt au moindre prétexte. Je ne nie pas qu’il faille critiquer ces phénomènes et ces thèses, les rejeter même sans ménagement, mais encore faut-il pour cela qu’un débat soit possible.

Or, la mesure policière illégale au moyen de laquelle l’ouvrage concerné a été saisi est faite pour empêcher tout débat, c’est-à-dire pour réduire tout le monde au silence, les tenants du pour comme ceux du contre. Et qu’on ne vienne pas soupçonner un tel constat de relever de l’argumentaire démocrate-libéral : le débat est l’essence de la démocratie comprise dans son sens générique et son interdiction généralisée sans autre forme de procès punit tout le monde, toutes classes confondues.

L’objection est d’autant plus irrecevable qu’elle est invoquée au bénéfice d’un État qui a tellement renoncé à ses idéaux anti-impérialistes qu’on a pu récemment observer qu’Alger ne dénonce plus l’hégémonisme sanglant des États-Unis que par la voix d’un pape catholique, lorsque d’aventure il y est de passage.

Et puis il y a pour finir ce mot d’ordre que certains agitent sans trop de discernement : « le renforcement du front intérieur ». Prenons garde à la polysémie de l’expression : un front se dit de l’union de bonnes volontés mais aussi, entre autres acceptions, de la ligne sur laquelle des belligérants se font la guerre.

Lequel des deux "fronts intérieurs" la répression policière renforce-t-elle ?

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La présentation-dédicace du livre « Les identités rebelles » de la sociologue Fatma Oussedik, prévue samedi 18 avril 2026  à la librairie des Beaux-Arts d’Alger, a été interdite. Vers 16h40, des policiers sont intervenus pour saisir les exemplaires disponibles et ordonner la fermeture immédiate du magasin. L’information a été confirmée par Arezki Aït Larbi, fondateur des éditions Koukou qui publient l’ouvrage.



jeudi 26 mars 2026

LA PAROLE SOUVERAINE ET LES SLOGANS CREUX


Khaled Satour


Au soir du vendredi 27 février, le médiateur omanais dans les négociations entre Washington et Téhéran annonçait qu’un accord de paix était en vue. Mais à l’aube du samedi 28 les États-Unis et Israël bombardaient massivement plusieurs villes iraniennes sans déclaration de guerre, tout en assurant qu’ils entamaient une « guerre préventive » de légitime défense destinée à parer à « un péril nucléaire imminent ».

C
’est ainsi qu’a été déclenchée l’attaque dont l'objectif est la destruction d'un pays de cent millions d'habitants : sa violence et la fausseté de ses motifs allégués participent d’une seule et même entreprise.

C’est la conjonction d’actes matériels criminels et de déclarations mensongères qui donne sa complétude à l’agression dont la violence aveugle ne s’est pas démentie depuis près d’un mois. Le mensonge n’y est pas détachable de l’action violente qu’il accompagne pour en falsifier la vérité. Tous deux découlent de la même capacité d’agir car le mensonge est lui-même foncièrement action.

Il n’est pas surprenant que cette identification de la capacité de mentir à celle d’agir se rencontre surtout dans des écrits de science politique. La déformation par la parole de la réalité des faits n’a rien à voir dans ce domaine avec l’erreur ou avec une quelconque autre défaillance de la conscience. Si elle relève de la capacité d’agir, c’est parce qu’elle constitue une altération délibérée de la vérité décidée par des gouvernants qui prennent au mot les développements de Machiavel sur l’utilité du mensonge.

Elle n’est par ailleurs pas improvisée car elle s’inspire toujours d’un récit préexistant dans lequel le conflit a été précédemment emballé et qui est prêt à être mis à jour à chaque fois qu’une péripétie vient s’y ajouter. Si le mensonge est d’usage si fréquent en politique, c’est en effet parce que les États savent comment le rendre plus vraisemblable que la réalité, plus conforme aux attentes de l’opinion publique qui en est destinataire. Le mensonge en politique créé de toutes pièces des faits qu’on prend soin d’insérer dans un récit familier dont il accrédite les développements antérieurs (cela fait des décennies qu’on diabolise l’Iran en tant que menace suprême pour l’Occident).

Il en acquiert plus de crédibilité que la réalité elle-même car son auteur savait d’avance ce que le public souhaitait entendre et comment lui donner pleine satisfaction. Aussi bien le mensonge se substitue-t-il à la réalité aussi sûrement qu’un fait matériel avéré.

Et c’est parce que le mensonge israélo-américain est partie intégrante de l’action qu’il n’est pas du tout indifférent de savoir si les États, pris individuellement ou considérés dans leur globalité, l’ont cautionné par leur approbation ou se sont insurgés contre son usage.

Nous devons en effet tenir pour une certitude que, si aucun État au monde n’a les moyens de faire échec par la force ou la dissuasion aux armes israélo-américaines, tous les États souverains du monde ont reçu en partage la capacité d’agir qui permet de prendre position par la parole sur une telle agression criminelle, soit en entérinant le mensonge soit en rétablissant la vérité.

De même que le mensonge initial qui visait à légitimer l’agression est inséparable des actes matériels auxquels elle donne lieu, sa dénonciation n’est pas exempte de vertus actives, plus exactement réactives : elle est en mesure d’ôter à l’agression sa complétude apparente et sa justification fallacieuse et par là même de hâter sa fin. Elle vise de façon délibérée à restaurer la vérité que le mensonge initial tente d’abattre et, tout comme ce dernier, elle s’inscrit dans la ligne d’un récit doté d’une certaine antériorité qui s’est toujours attaché à réfuter les prétextes invoqués par l’hégémonisme impérialiste.

Ceci nous autorise à dire, et c’est là que je voulais en venir, que les États qui ont choisi au contraire de faire des déclarations appuyant le mensonge de la légitime défense ou soutenant les monarchies du Golfe en tant que victimes de l’Iran endossent une responsabilité plus lourde qu’ils ne voudront jamais l’admettre dans l’attaque criminelle visant la société et les infrastructures iraniennes mais aussi dans l’embrasement de la totalité du Moyen-Orient qui pourrait en résulter.

Les plus mal lotis parmi eux sont ceux qui renient, pour cela, de longues années d’affiliation au récit anti-impérialiste. N’ayant pas osé mettre en œuvre la capacité d’action que permet la parole souveraine, ceux-là en sont réduits à ne mêler à leurs discours que les slogans creux qu’ils ont hérités de leurs engagements passés… et qu’ils feraient mieux de nous épargner.



 

mercredi 25 février 2026

SAHARA OCCIDENTAL : L’INDIGNITÉ DES UNS ET LE DÉFAITISME DES AUTRES


 

Depuis que j’ai interrompu la publication de mes opinions et analyses de l’actualité, en mai dernier, le monde n’a pas cessé d’être plus ouvertement cynique.

C’est ainsi que les États-Unis ont fait voter par le Conseil de Sécurité le 31 octobre 2025 la résolution 2797 retenant la proposition marocaine d’autonomie comme seule solution au problème du Sahara occidental.

Cela a encouragé les médias et des intellectuels marocains, exprimant une opinion partagée par l’écrasante majorité de leurs compatriotes, à renier, en même temps que leur dignité, toute la légitimité qu’ils invoquaient pour la cause de « la marocanité » du territoire. Ils préfèrent désormais fonder leurs certitudes sur la puissance hégémonique américaine dont ils attendent qu’elle impose à tout le monde sans coup férir la solution qui entérine la brutale occupation militaire du Sahara occidental.

C’est une évolution qui est souvent résumée comme un prétendu passage de « l’orthodoxie » au « réalisme », c’est-à-dire une régression du droit et notamment du droit à l’autodétermination vers la violence coloniale.

On ne sera pas autrement surpris de relever que certains analystes algériens ont décidé de faire connaître leurs approches du problème sur cette même longueur d’ondes du « réalisme ». Le plus prolixe d’entre eux est sans aucun doute Noureddine Boukrouh, interlocuteur bien aimé des castes colonialistes marocaines qui lui savent gré de ne leur apporter un semblant de contradiction que dans le respect scrupuleux des limites qu’elles ont décidé d’assigner au débat.

C’est lui qui écrivait il y a quelques mois que « le choix laissé au Polisario n’est plus entre le statut d’autonomie et l’indépendance, mais entre l’autonomie et le statut de terroriste ». Une incitation à peine voilée à la reddition avant même que le combat ne s’amorce. Car le conflit est certes vieux de plusieurs décennies mais le défi lancé par Trump est tout nouveau. Pourquoi supposer d’entrée de jeu que le Polisario, au contraire des mouvements de libération qui l’ont précédé, ne serait pas déterminé à vendre chèrement sa peau ?

Il est dommage que les négociations entamées en ce mois de février, d’abord à Madrid puis à Washington, fassent l’objet en Algérie d’un black-out médiatique et politique quasi-total. La voix de l’Algérie n’est plus, sur des questions aussi sensibles que celle-ci, aussi tonitruante que jadis.

D’aucuns assurent que c’est là aussi une marque de réalisme qu’il faut saluer. Encore faut-il être sûr que la pusillanimité n’y est pour rien. On aurait au moins voulu que les communicants algériens sèment dans leur sillage, à la manière du Petit Poucet, assez de cailloux pour qu’on puisse suivre leurs traces.

Mais en vérité peu importe : cette affaire est celle des Sahraouis dont des dizaines de milliers ont été poussés il y a 50 ans à l’exode par les bombardements au phosphore blanc et qui ont depuis lors subi les exactions des polices et forces armées de l’occupant pendant que les richesses de leur pays étaient livrées au pillage.

Autant de raisons pour lesquelles je miserais plus volontiers sur leur résistance obstinée que sur les caprices de Trump.