Khaled Satour
Il y a quelque chose d’insupportable dans ce besoin qu’ont certains milieux de la société algérienne d’étoffer sans cesse leur galerie de portraits prétendant à la reconnaissance de la nation. Alors même que de vieilles rancœurs régionalistes alimentent encore les suspicions de trahison nourries à l’égard de dirigeants historiques de premier plan du mouvement national, en dépit du mérite et du dévouement dont les historiens sérieux les ont crédités, l’omerta imposée de façon sélective sur les événements des années 1990 favorise l’idéalisation de personnalités dont on veut faire oublier à quel point ils ont été controversés.
S’agissant de cette terrible période, les autorités suprêmes du pays ont fait mine d’interdire, dans l’article 46 de l’ordonnance 06/01 portant mise en œuvre de la Charte pour la réconciliation nationale « toute instrumentalisation des blessures de la tragédie nationale » pour porter atteinte « aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l’État, nuire à l’honorabilité de ses agents qui l’ont dignement servie, ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international ».
La mise en garde a été soigneusement énoncée dans des termes qui paraissent inspirés par une sagesse et une volonté d’apaisement de bon aloi, donnant l’illusion qu’on appelle à la raison et à la modération tous les protagonistes (directs et indirects) du conflit. Mais en réalité, cette prohibition s’interprète à la lumière de l’article 45 qui interdit toute poursuite « à l’encontre des éléments des forces de défense et de sécurité de la République, toutes composantes confondues, pour des actions menées » pendant la décennie.
Le résultat en est que la seule parole proscrite est celle qui jetterait le soupçon sur les autorités et appareils sécuritaires de l’époque. En revanche, rien n’entrave le discours assénant la doxa officielle qui est toujours aussi redondant et catégorique. Et qui est surtout approximatif, dispensé qu’il est de s’appuyer sur la moindre preuve, d’ailleurs introuvable puisque la vérité des faits n’a jamais été établie par des institutions intègres habilitées à le faire selon des procédures indiscutables.
C’est dans ce contexte que nous assistons depuis plusieurs heures, à travers l’hommage que rend la corporation journalistique à l’un des siens, à la mise en scène de cette nostalgie surréaliste d’une époque qui aurait symbolisé l’âge d’or de la liberté de la presse.
Favorisée par des informations plus ou moins vérifiées sur les tentatives faites par l’État pour empêcher les obsèques du défunt, c’est une mystification par laquelle on veut faire accroire que la profession, par ses états de service passés sinon par son impact présent réduit à néant, n’a pas cessé d’être un pouvoir faisant obstruction au pouvoir.
Ce qu’on ne peut contester c’est que la profession a payé le prix fort en termes de vies sacrifiées mais il en est allé de même pour toutes les catégories sociales dont les hommes et les femmes ont été victimes par milliers d’attentats aveugles ou ciblés attribués en bloc à des terroristes islamistes sans qu’aucune investigation ne soit menée à son terme pour le prouver.
A la suite de l’attentat qui a visé la victime la plus prestigieuse de la décennie, Mohammed Boudiaf, certains titres de la presse indépendante ont su mettre en doute la thèse officielle de l’acte isolé commis par un membre des services de protection et néanmoins activiste islamiste, sans que ce fût pour autant l’occasion d’interroger les incohérences et lacunes du roman officiel délivré pour l’intégralité de la période.
Il n’est donc guère nécessaire de faire un gros effort de mémoire pour se souvenir qu’en guise de presse libre, les quotidiens et périodiques de la décennie noire ont pour la plupart reproduit sans broncher les versions officielles des événements, quand ils n’ont pas surenchéri sur les thèses qui les sous-tendaient.
Ce n’est là que l’une des moindres conséquences de cette vaste entreprise d’évitement de la vérité qui permet aujourd’hui de prolonger, inaltérable et peut-être même plus tranchée, la même polarisation des récits.
Et si les pourfendeurs des « années terrorisme islamiste » ne ratent aucune opportunité d’exercer à voix haute la liberté d’évocation qui leur est réservée, leurs adversaires, frères musulmans ou salafistes plus ou moins piétistes, se tiennent plus discrètement à l’affût le long de la toile d’araignée qu’ils ont tissée à l’échelle de la société. Mais ils n’en pensent pas moins.
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