dimanche 19 février 2023

« BEAUFS ET BARBARES » : GRAMSCI MÉRITAIT-IL D’ÊTRE RÉVEILLÉ POUR SI PEU DE CHOSE ?

Khaled Satour

J’ai abordé le dernier livre de Houria Bouteldja[1] avec d’autant plus de curiosité qu’il m’apparaissait, à la lecture de la présentation qui en était faite, qu’il proposait une approche théorique qui le différenciait du premier[2]. J’avais apprécié les audaces de celui-ci tout en regrettant que son ton pamphlétaire privilégie la provocation aux dépens de l’argumentation, ce qui n’avait pas manqué d’être exploité par les nombreux lecteurs de mauvaise foi, prompts à accuser son auteure de toutes les déviances.

J’ai donc entamé ma lecture dans des dispositions qui favorisaient l’adhésion même si le titre de l’ouvrage me déconcertait. Les catégories « beaufs » et « barbares » me paraissaient quelques peu vaporeuses mais je ne doutais pas que l’auteure sauraient leur donner de la consistance. En revanche, le « nous » qui se dupliquait d’un livre à l’autre suscitait chez moi de la réticence : j’étais déjà sceptique quand il était exclusif dans le premier opus et le retrouver dans une acception qui s’annonçait inclusive me paraissait porteur d’équivoque.

L’introduction de l’ouvrage n’a guère contribué à dissiper ma réticence. « Je l’avoue, écrit H. Bouteldja, c’est un bien curieux mot que ce "nous" », ajoutant que si le « nous » des classes populaires est « improbable » et celui des indigènes une « blague », leur rencontre est un « mirage » et leur union dans un bloc historique une « chimère ». Tout au moins lève-t-elle au passage le voile sur ce que sont les beaufs et les barbares et sur le dessein du livre : envisager (ou projeter ? ou prédire ? ou initier ?) une alliance entre ces deux composantes de la société comme « le NOUVEL ESPOIR ».

Le plan de l’ouvrage m’a également interpellé. Antonio Gramsci, dont la notion d’hégémonie est le fil conducteur de la réflexion, a bien affirmé qu’Il fallait « allier le pessimisme de la raison à l'optimisme de la volonté » mais si le pessimisme s’impose généralement à la raison, l’optimisme est un choix de la volonté dans lequel la raison n’est pas totalement absente. Or, sachant d’avance ce qu’est devenu à l’heure actuelle « L’État racial intégral », j’avais du mal à voir comment « l’amour révolutionnaire » pouvait y remédier dans un horizon temporel prévisible.

De l’histoire universelle …

Et de fait, j’ai trouvé la première partie si probante que je me demandais déjà comment la seconde pouvait la prendre à revers. H. Bouteldja y retrace les étapes de la constitution de l’État-nation de classe et de race. Étayée par le concept gramscien d’hégémonie et la subtilité qu’a apportée Nicos Poulantzas à l’analyse marxiste, cette réflexion est l’occasion pour elle d’exceller dans une approche personnelle du sujet qui emporte la conviction.

Si elle a pu en dégager les traits de l’État-nation intégral, c’est au prix du rappel des lignes de force de l’histoire universelle, revisitée du point de vue de la pensée décoloniale, c’est-à-dire en remontant à la conquête des Amériques, avec son cortège de pillages et de massacres, en mettant en valeur le rôle d’affirmation du système capitaliste à l’échelle du monde, dans sa vocation d’exploitation de classe et de race généralisée. Ce faisant, elle convoquait les dates d’une trajectoire planétaire même si, arrivée au tournant de la révolution industrielle, elle a rétréci l’angle d’observation aux grandes dates de l’histoire européenne, et plus spécifiquement française, à partir de la révolution de 1789 et jusqu’aux deux guerres mondiales et aux guerres de libération du colonialisme.

L’aboutissement du processus est l’État intégral marqué par la lutte des classes mais aussi par la lutte des races menée selon HB « contre l’esclavage, la ségrégation, l’apartheid, le colonialisme, la police, les discriminations », à ceci près que « les intérêts de races et les luttes qu’ils provoquent ont cependant été écrasés et masqués par le clivage qui oppose la bourgeoisie à l’un des groupes qu’elle exploite, le prolétariat blanc ».

Autant dire que cette première partie, qui suscite le pessimisme de la raison, se situe à une altitude historique et théorique telle qu’on pouvait craindre que son pendant optimiste, dans la mesure où il vole au niveau des « beaufs » et des « barbares » français de ce début du 21e siècle, ne soit pas à sa hauteur.

… Aux contingences de la cuisine hexagonale

Et cette crainte s’est avérée plus que justifiée, tant la deuxième partie se rabaisse au niveau de l’anecdotique et du contingent :

- Dans les matériaux utilisés : les gilets jaunes et leur « part de dignité », le rappeur Maadou Killtran et ses « deux mots miraculeux », Alain Soral à qui il faut « rendre ce qui lui revient », le « malaise masculin » des petits blancs et des indigènes, « l’avantage moral » de Pascal Bruckner mis en exergue d’un chapitre et une citation de Jean-Marie Le Pen mise en exergue d’un autre.

Comment comprendre qu’elle affecte à l’impact du mouvement des Gilets jaunes un tel coefficient historique ? En quoi aurait-il ébranlé l’édifice consensuel de l’Etat intégral ? L’hégémonie ne s’exerce pas par la seule idéologie, la coercition est une arme toujours présente dans son arsenal qu’elle a souvent su utiliser sans qu’elle se retourne contre elle. Et puis, les gilets jaunes n’ont pas conduit une insurrection généralisée des classes populaires. Ils n’en constituent qu’une fraction dont il est probable que l’heure est passée sans retour. Ensuite, ce sont peut-être les moins petits des petits blancs auxquels HB propose aux indigènes de s’allier. Représentant des catégories rurales et périurbaines de la classe moyenne inférieure, ils ne partagent ni l’habitat ni l’espace social de l’immigration. Ils ne sont donc pas le maillon de la société le plus affecté par le recul de la politique sociale de l’Etat et certainement pas les plus prompts à se mettre en concurrence avec l’émigration.

Il faut ici relever le retournement qu’opère H. Bouteldja au sujet de l’ « antiracisme moral » qu’elle ne semble appréhender désormais que du point de vue du préjudice qu’il cause aux petits blancs. Elle évoque ainsi « les dégâts tant moraux que matériels qu’il a occasionnés chez les petits blancs qui se sont estimés lésés par ce compromis alors que le pacte racial/national est supposé leur donner la priorité », s’empressant d’ajouter : « Mais, au lieu de condamner ce sentiment, il me paraît plus constructif de distinguer dans ce reproche le vrai du faux ». Elle revient alors aux gilets jaunes qui s’estiment « plus victimes que les non-blancs », et qui ont « surgi de nulle part pour réclamer leur part de dignité, quelque chose qui ressemble au slogan des Afro-américains : nos vies comptent ». L’observation peut trouver sa place dans une étude sociologique mais, venant appuyer un positionnement politique, elle se confond dangereusement avec les justifications identitaires de l’extrême-droite. Elle rompt d’autant plus nettement avec la rhétorique décoloniale qu’elle ne s’accompagne pas d’un examen parallèle de la sensibilité indigène, tant il est vrai que HB semble s’être mise au chevet des Petits blancs, réduisant les indigènes au rang de figurants.

C’est ainsi que, rebondissant sur « les deux mots sublimes » de  Maadou Killtran (« on soutient ») qu’elle isole de la diatribe qu’il adresse aux gilets jaunes au sein desquels il devine la présence d’« un bon paquet de salopards qui aimeraient juste nous voir "rentrer chez nous" », elle tire de cette approbation ambiguë et conjoncturelle une hâtive justification de sa nouvelle stratégie. « Il faut être honnête, écrit-elle. On ne peut faire procès au GJ d’avoir exprimé ouvertement un sentiment raciste ou franchement partisan des idées d’extrême-droite ». Il s’ensuit une série de contorsions, HB soutenant que les « Blancs ne sont pas réductibles à leur blanchité », qu’ils « ne sont pas complètement captifs (de « leur État ») » mais qu’il ne faut pas y voir « une brèche dans laquelle s’engouffrer », que cependant « ce livre n’aurait aucune raison d’être s’il y renonçait ». En somme, « le pari » proposé, étayé par de simples impressions contradictoires, est purement intuitif.

Si elle oppose sa proposition d’alliance des classes populaires à celle qui sous-tend les thèses d’Alain Soral, elle n’en reconnaît pas moins à celles-ci le mérite de l’antériorité. Ce faisant, elle rapetisse sa démarche et la réduit à un débat d’idéologues échangeant sur le « malaise masculin » commun aux petits blancs et aux indigènes et se disputant les faveurs douteuses des réseaux sociaux.

- Dans l’appréciation de son influence personnelle : le péché d’orgueil de croire que son discours de 2018 au « Bandoeng du Nord » dans lequel elle expliquait que « les prolétaires blancs et non blancs n’étaient pas "propres", qu’ils étaient plutôt réac et qu’il fallait faire avec » « avait fait mouche auprès de la gauche radicale ».

- Il ne manque même pas au tableau une touche pathétique : s’affligeant du mépris dans lequel sont tenus les « beaufs », HB écrit : « Je vis leur déclassement comme une injustice, une anomalie, un affront personnel, presque une blessure. Je mets ça sur le compte de mes névroses de colonisée et un peu aussi sur un reliquat de larbinisme tapi au fond de moi » (p. 173). Si l’intention était l’ironie, c’est raté.

Les explications qui manquent

Je ne sais pas jusqu’à quel point HB est consciente que son ouvrage est une abdication, décidée (au nom de qui ?) sans qu’en soit donnée la moindre explication. L’optimisme de la volonté, chez Gramsci, n’est pas un substitut défaitiste au pessimisme de la raison mais le simple fait de prendre acte des difficultés pour mieux les affronter. Or, on retire l’impression que HB ne s’est attardée sur la longue élaboration de l’État racial intégral que pour mieux se préparer à céder devant sa toute-puissance.

Abandonnant le combat de l’antiracisme politique, elle s’engage dans ce qu’on ne peut qualifier autrement, dans l’optique de son engagement, que d’alliance de races au nom de la communauté d’appartenance de classe. Elle rend caducs tous ses développements théoriques de la première partie en procédant à une série de rétropédalages qui annulent le jugement sévère et réaliste qu’elle venait de porter sur l’État, y découvrant soudain des espaces propices de combat démocratique conventionnel. C’est notamment le cas lorsqu’elle écrit que « l’État racial intégral n’est pas l’État totalitaire. Au contraire. En France, il existe (encore) sous sa forme démocratique, libérale, sociale, républicaine et laïque ». Les indigènes, ajoute-t-elle « sont partie intégrante de cet État… comme bénéficiaires collatéraux mais bien réels de l’héritage de la Révolution française, des lumières et des acquis de la lutte de classes (…) enfin comme acteurs de leurs propres luttes (…), agissant à l’extérieur du champ politique blanc (lorsqu’ils revendiquent leur autonomie) et à l’intérieur (lorsqu’ils en acceptent les conditions ». L’énoncé n’est pas en soi contestable mais HB ne nous dit pas pourquoi elle a décidé soudain de se positionner dans le cadre exclusif d’une action « à l’intérieur ».

C’est dans l’une de ses interventions publiques[3] qu’elle clarifie ce point d’une manière à la fois explicite et quelque peu elliptique. Elle affirme en effet que les indigènes se trouvent « dans le creux de la vague », qu’ils « sont lessivés par la répression, privés de possibilité d’agir » et qu’il faut donc aujourd’hui « poser la question blanche ». Mais elle dissimule les motifs d’opportunité de cette nouvelle perception des choses. Elle rappelle certes qu’elle a dû quitter, avec les principaux membres fondateurs, le parti des indigènes de la République (PIR) mais garde le silence sur les raisons qui l’y ont poussée et notamment sur les dissensions qui en furent la cause. Car c’est un fait que le parti subsiste formellement, ce qui indique qu’il a pris un autre cap que celui qui était le sien. Mais il est regrettable que ce bilan ne soit pas abordé dans l’ouvrage qui en est pourtant forcément la conséquence. S’ajoute à cela que, dans les propos publics qu’elle tient, elle considère que le parti a fait progresser la cause des indigènes et fait entendre leur voix, ce qui ne l’empêche pas de tirer de son action un constat d’échec.

En définitive, ce livre est une énigme. S’il fallait convenir que les indigènes « sont lessivés par la répression, privés de possibilité d’agir », comme H. Bouteldja prend soin de ne pas l’écrire, la leçon qu’elle aurait dû tirer de son examen des ressorts de l’État intégral aurait dû l’inciter à proposer les voies du retour à l’action et non pas à faire reddition. Et il n’est pas contestable qu’avec le vote des lois sécuritaires, de la loi séparatisme et ses textes d’application et de la loi immigration, conjugués à l’immunité dont jouissent la violence policière et l’arbitraire administratif, l’étau se resserre sur les minorités coloniales. Et on n’a vu venir des classes populaires blanches que Houria Bouteldja juge éligibles à une alliance stratégique décoloniale aucun signal de solidarité, bien au contraire. Pourquoi fonder sur elles de tels espoirs ?


[1] Beaufs et barbares, le pari du nous, La Fabrique Éditions, 2023.

[2] Les Blancs, les Juifs et nous, Vers une politique de l’amour révolutionnaire, La Fabrique Éditions, 2016.

dimanche 29 janvier 2023

PALESTINE : LE CRITÈRE ARENDTIEN DE L’EXPÉRIENCE VÉCUE

Khaled Satour

Depuis que j’ai lu les réactions officielles à l’attaque perpétrée vendredi par un jeune Palestinien contre des colons à Jérusalem Est, j’ai la confirmation que le débat public, loin d’être une forme de communication, n’est qu’une dispersion à tous les vents de subjectivités qui suivent des trajectoires divergentes et qui n’ont de commun avec la réalité que la concurrence dans laquelle elles entrent pour la modeler et l’imposer les unes aux autres.

Comme il s’agit de questions internationales cruciales, ces subjectivités se nourrissent secrètement de considérations géopolitiques et ne sont donc pas exemptes de calculs, autrement dit ce sont des subjectivités qui laissent filtrer des projets et préparent même les pires actions. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que, prétendument inspirées de « principes » ou encore de « valeurs », ces subjectivités ne sont le plus souvent que des impostures.

« Une attaque contre le monde civilisé »

L’attaque menée vendredi contre les colons à Jérusalem-Est a suivi une année 2022 au cours de laquelle 250 Palestiniens (hommes, femmes et enfants) ont été assassinés par Israël et un mois de janvier où 30 autres ont déjà subi le même sort.  Mais c’est cette seule attaque, menée par un jeune homme dont le grand-père homonyme avait été poignardé à mort en 1998 par un colon, qui a été qualifiée par le secrétaire général de l’ONU d’« abjecte » car a-t-il dit il n’y a jamais « aucune excuse pour des actes terroristes ». « Cette attaque contre des civils, au moment de la prière, et le jour des commémorations internationales des victimes de la Shoah, est particulièrement abjecte », a renchéri le ministère français des affaires étrangères, à quoi Emmanuel Macron a ajouté sa « ferme condamnation de cet acte odieux ». Le porte-parole officiel allemand s’est dit « bouleversé ».

La presse française a enchaîné sur le thème du « terrorisme », titrant sur la « montée des tensions » et « les risques d’escalade ». Il n’est pas jusqu’à Mediapart qui n’ait titré ce samedi avec le sens de l’ellipse qu’il réserve immanquablement à la Palestine « Fortes tensions après des attaques meurtrières à Jérusalem ».

Joe Biden a synthétisé ce florilège en affirmant que cette « atroce attaque terroriste » était une « attaque contre le monde civilisé ».

Sans doute le président américain qui, quoi qu’on ait dit de lui, ne perd pas toujours la tête, même lorsqu’il exprime un « émoi » profond, a-t-il voulu par cette dernière affirmation faire le lien avec d’autres faits de l’actualité, notamment la guerre en Ukraine.

Et c’est là que moi-même je voulais en venir. Confronté à toutes ces subjectivités calculatrices, je veux leur opposer les miennes propres, dont les calculs ont de bien moindres conséquences. Il n’est pas question que, s’agissant de l’Ukraine, j’unisse ma voix à celles du « monde civilisé ». Je me sens solidaire avec le peuple ukrainien qui endure une guerre meurtrière, la destruction de son tissu social et l’exil massif mais j’en rends responsables Zelensky et ses alliés occidentaux autant que Poutine.

C’est ma manière de refuser les règles imposées à ce débat de dupes. Mais comme je ne peux pas m’y mêler sans me soumettre à une règle du jeu, je la définis moi-même.

Hannah Arendt a écrit dans sa préface à la Crise de la Culture : « ma conviction est que la pensée elle-même naît d’événements de l’expérience vécue et doit leur demeurer liée comme aux seuls guides propres à l’orienter [1]». Elle devait s’en expliquer dans une interview et préciser que l’événement qui avait décidé de l’évolution de sa pensée fut l’incendie du Reichstag par les Nazis en février 1933. « Ce fut pour moi un choc immédiat, avait-elle dit, et c’est à partir de ce moment-là que je me suis sentie responsable (…) Il s’agissait d’une affaire politique et non pas personnelle […] et ce qui était en général du politique est devenu un destin personnel ».

Oubliant les désaccords profonds que j’ai avec Arendt, relatifs notamment à son idéalisation de la révolution américaine qui fut le prélude à l’un des plus horribles génocides de l’histoire, je fais mienne la position quasi épistémologique qu’elle affirme dans ces lignes.

Le seul guide propre à orienter la pensée

Je suis né dans l’Algérie coloniale et j’ai ouvert les yeux sur le monde pendant la guerre de libération nationale. A peine nanti des premiers rudiments de lecture, je déchiffrais tous les matins le journal qui rapportait en une avec une réprobation indignée les actes « terroristes » commis contre toutes les manifestations de la présence française et avec des accents triomphalistes les statistiques quotidiennes « des rebelles mis hors de combat » par l’armée d’occupation.

A l’égal de ce que fut pour Arendt la répression brutale déchaînée par le régime nazi dès 1933, ces événements qui se prolongèrent dans l’arbitraire des pleins pouvoirs pendant la bataille d’Alger, les arrestations, la torture puis les crimes de l’OAS, furent pour moi l’expérience vécue à laquelle ma pensée est demeurée « liée comme aux seuls guides propres à l’orienter ». Ils constituent à tout jamais la « scène primitive » qui a définitivement décidé de ma sensibilité aux tumultes du monde.

Je l’oppose donc aujourd’hui aux comptes-rendus de presse et aux réactions officielles exprimées à propos de la situation en Palestine en tant que subjectivité répondant à ces subjectivités, ayant définitivement pris acte de ce que le débat public n’a jamais été et ne sera jamais qu’un chaos de solipsismes.

Puisque dans chaque camp, on ne s’alarme que des « attaques contre les civils » que l’on chérit, que les seuls « terroristes » qu’on abomine sont ceux qui s’en prennent au « monde civilisé » auquel on s’affilie et qu’on arme les seuls « résistants » aux occupants qui sont ses ennemis, je n’ai moi-même de soutien à apporter qu’à ceux qui font aujourd’hui « l’expérience » des événements que j’ai vécus.

Autrement dit, puisque le campisme est général, quoi qu’en disent ceux qui s’en défendent et nous le reprochent, j’ai l’intention de « camper » sur mes positions. A cet égard, la cause palestinienne étant la cause anticolonialiste de notre époque, survivant à la répression et au déni depuis 70 ans, elle constitue le critère de référence que je prends dans toutes mes analyses.

Ukraine, Iran, Afghanistan, sur toutes ces questions et d’autres encore, je ne joindrai pas ma voix au chœur de ceux qu’elles indignent, sachant en toute certitude qu’elle viendrait renforcer le camp de ceux qui veulent faire croire que la sécurité d’Israël, État colonial surarmé et raciste, est menacée par la résistance obstinée du peuple qu’il opprime.

Ceux-là font mine d’adhérer a posteriori aux dénonciations du colonialisme du 20e siècle, refusant de voir qu’il a survécu à ce jour dans des formes aussi barbares en Palestine. Ce qui m’incline à penser qu’ils l’auraient soutenu en temps réel en Algérie, si l’occasion leur en avait été donnée.

Aussi bien, en ce qui me concerne, considérant à la suite d’Arendt (et sans me prétendre son égal en aucune façon) que ce qui était du politique est devenu mon destin personnel, je ferai de mon expérience vécue du colonialisme le guide propre à me démarquer de leur pensée de même qu’elle avait fait de son expérience du nazisme le guide propre à se démarquer du totalitarisme.


[1] Éditions Folio Essais, Paris, 2001, p. 26.

dimanche 15 janvier 2023

LES NOSTALGIES COLONIALES DE L’AMBASSADEUR XAVIER DRIENCOURT


Khaled Satour 

https://www.facebook.com/people/Khaled-Satour/100084840822792/

J’ai lu ici et là que la tribune publiée dans Le Figaro[1] par Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie, avait provoqué un véritable état d’alerte dans les palais d’Alger, à l’heure où se prépare le voyage officiel d’Abdelmadjid Tebboune en France. C’est probablement faux, à moins que les dirigeants algériens n’aient perdu tout sens des proportions. J’ai relevé en revanche l’émoi qu’elle a suscitée chez les soutiens traditionnels du régime et la stupide approbation qu’elle a recueillie auprès de l’opposition algérienne, formelle et informelle.

On a pu lire chez les premiers, dirigées contre l’ambassadeur, les habituelles attaques ad-hominem et « révélations » faites pour discréditer la personne dans sa vie extra-officielle, sans la moindre analyse politique de ses propos, et chez la seconde la satisfaction pleine de fatuité que le diplomate vienne conforter la lecture que font ces opposants de la situation politique algérienne. Dans les deux camps, je pense qu’on n’a rien compris.

Les affirmations, révélations et prévisions (pour ne pas dire les prophéties) dont est faite la tribune sont en réalité de la plus médiocre des factures, si l’on considère que leur auteur se légitime par l'expertise qu’il aurait acquise dans l’appréhension des questions algériennes.

Abandonnons le diplomate à sa solitude!

Que nous apprend-il en effet de l’Algérie actuelle ? Rien que nous ne sachions déjà, qu’il s’agisse de la mainmise de l’armée, de l’accaparement de la rente, de la corruption ou de la répression des libertés. Le couplet sur la presse indépendante, « résistante pendant la guerre civile (…) ironique, critique et sardonique sous Bouteflika, souvent audacieuse dans son jugement » et aujourd’hui « muselée » prêterait plutôt à rire, venant sous la plume de quelqu’un qui prétend nous dépeindre une Algérie autre que « celle qu’on nous décrit » et sur laquelle « nous fermons les yeux », entre autres formules qu’il utilise pour flatter sa perspicacité. La presse « indépendante » a toujours été tenue en laisse par le pouvoir quant aux questions que celui-ci jugeait existentielles ou par l’un ou l’autre de ses courants à l’heure des règlements de comptes.

La seule trouvaille de Xavier Driencourt réside dans son diagnostic d’une Algérie « en train de s’effondrer sous nos yeux », entraînant « la France dans sa chute, sans doute plus fortement et subtilement que le drame algérien n’avait fait chuter, en 1958, la IVe République », qu’il dramatise en questionnement dans sa conclusion : « La IVe République est morte à Alger, la Ve succombera-t-elle à cause d’Alger ? ».

J’ai observé que certains Algériens ont tenté sur les réseaux sociaux de creuser avec application cette comparaison historique, comme si elle comportait une profondeur à explorer. Pour ma part, je n’y vois que pure rhétorique et je pense qu’il faut abandonner le diplomate à sa solitude.

Si cette tribune ne nous apprend rien sur l’Algérie, elle nous dit quelque chose de la France d’aujourd’hui et tout sur son auteur.  Elle n’est que le prétexte pris par le diplomate à la retraite pour révéler, sans oser le désigner explicitement, le camp dans lequel il se range, au sein du paysage idéologique français : l’identitarisme le plus réactionnaire qui ne voit pas de pire danger pour la France qu’« immigration massive, sans rapport avec ce qu’elle est aujourd’hui, islamisme conquérant, ghettoïsation de nos banlieues », puisque c’est en ces termes qu’il évalue le prix que la France payera pour « notre aveuglement » ou « nos compromissions » avec le régime algérien. 

45 millions d’Algériens en France

Le texte signé par M. Driencourt ne lui est donc pas tant inspiré par les « années algériennes » d’où il tire ses titres d’expert du régime et de la société dont il fut l'hôte, que par son immersion plus récente dans le marigot de la politique française d’où se diffusent, en direction de l’opinion publique, les fantasmes de la droite la plus radicale.  La rédaction du Figaro a pris sur elle de verbaliser crûment cette espèce de coming out de l’« ami des Algériens » en insérant dans sa tribune un seul intertitre : « 45 millions d’Algériens n’ont qu’une obsession, partir et fuir. Partir où, si ce n’est en France où chaque Algérien a de la famille ? ». En cela, elle ne trahissait pas la pensée de l’auteur car c’est bien en ces termes que sa tribune prophétise l’effondrement de la France. Et 45 millions d’Algériens en France, pardi, c’est le grand remplacement assuré !

Les mobiles de sa contribution étant ce qu’ils sont, on comprend que M. Driencourt ne nous dise rien sur l’Algérie actuelle qu'il faille prendre pour argent comptant. Il est trop occupé à surjouer sa partition de droite radicale jusqu’à la caricature, nous servant le cliché le plus éculé d’une idéologie révolue : la candeur et la bonne foi des Français roulés dans la farine par des Algériens, fourbes (autrement dit « rapaces, versatiles et déloyaux[2] » dans la langue du 19e siècle), qui ne voient dans le « discours rationnel » et les « arguments cartésiens » qu’« inconsistance, naïveté, méconnaissance du système et pour tout dire angélisme ».

Dès lors, le programme que croit pouvoir dicter M. Driencourt à son président de la République coule de source. Après un hommage rendu au Macron d’octobre 2021 qui « avait tenu des propos percutants rapportés par le journal Le Monde », au risque de provoquer une crise diplomatique, il déplore qu’il « se soit précipité quelques semaines plus tard à Alger » pour y « tenir aux Algériens les phrases qu’ils attendaient sur immigration et mémoire ».

 Il est pour sa part partisan d’« une ligne de fermeté, la seule que l’Algérie comprenne, le rapport de force plutôt que l’angélisme ». Et on est à peine étonné de retrouver dans ce mot d’ordre, abâtardis par une formulation roturière, les accents du Tocqueville le plus détestable soutenant, à propos de la conquête de l’Algérie, qu’« on ne peut étudier les peuples barbares que les armes à la main ».

Entre réminiscences de la conquête coloniale et nostalgie de la IVe République, évoquées à partir de son noviciat dans l’idéologie identitaire, l’ancien diplomate a décidément adopté des humeurs de chef de guerre.



[1] Xavier Driencourt: «L’Algérie s’effondre, entraînera-t-elle la France dans sa chute?», Le Figaro du 8 janvier 2023.

[2] H. Guys : Étude sur les mœurs des Arabes et sur les moyens d’amener ceux d’Algérie à la civilisation (1866). Cité par Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser Exterminer, Sur la guerre et l’Etat colonial, Fayard, 2005.