mercredi 29 mai 2024

UN ANGLE MORT DU DROIT INTERNATIONAL : LE NETTOYAGE ETHNIQUE DE LA PALESTINE


 

Khaled Satour

N’allons pas chercher une quelconque intention de justice dans la décision du procureur de la Cour Pénale Internationale de réclamer des mandats d’arrêt contre Netanyahou et Galland et trois dirigeants du Hamas.

Il ne s’agit ici que du droit international qui a pris trop de retard sur la question palestinienne pour être en mesure d’y réparer quelque tort que ce soit. L’histoire des crimes perpétrés en Palestine est trop longue pour la temporalité de la CPI qui appréhende les actes dans l’instantanéité de leurs répercussions médiatiques et ne peut en conséquence restituer leur dimension aux événements qui se déroulent depuis le 7 octobre.

C’est tout un travail de déconstruction de la légitimité dont on a revêtu les horreurs commises par le sionisme depuis 1948 qui s’avère nécessaire avant que le droit ne puisse venir occuper utilement la place étroite qui est la sienne et l’élargir peu à peu en espace de justice.

Un crime effacé de la mémoire publique ...

Ce n’est également que grâce à une telle déconstruction préalable qu’il sera possible de comprendre que ce ne sont ni Netanyahou, ni Galland, ni encore l’extrême-droite religieuse à laquelle ils sont alliés qui ont fait prendre à Israël le chemin de la criminalité de masse dont il n’a jamais cessé de creuser le sillon. Cette clique d’assassins se situe dans la tradition sioniste la plus orthodoxe, celle des « héros » fondateurs de l’entité sioniste. Un seul et même crime continu se perpétue depuis 1948 et nul ne l’a mieux montré que l’historien israélien Ilan Pappé dont les Éditions La Fabrique viennent de republier l’ouvrage phare « Le nettoyage ethnique de la Palestine [1]».


« Je veux plaider, écrit-il, pour une fondation de la recherche historique et du débat public sur 1948 : le paradigme du nettoyage ethnique doit remplacer celui de la guerre (…) Quand il a créé son État-nation, le mouvement sioniste n’a pas fait une guerre dont la conséquence "tragique mais inévitable" a été l’expulsion d’une "partie" de la population indigène. C’est le contraire. L’objectif premier était le nettoyage ethnique de l’ensemble de la Palestine, que le mouvement convoitait pour son nouvel État ».

Selon Pappé, c’est la fondation elle-même de l’État d’Israël qui a constitué en soi un crime contre l’humanité. « Après l’Holocauste, explique-t-il, il est devenu pratiquement impossible de dissimuler des crimes contre l’humanité à grande échelle (…) Un de ces crimes pourtant a été presque entièrement effacé de la mémoire publique mondiale : la spoliation des Palestiniens par Israël en 1948. Cet événement, le plus fondamental de l’histoire moderne de la Palestine, a été systématiquement nié : il n’est toujours pas reconnu aujourd’hui comme un fait historique, et moins encore comme un crime auquel il faut faire face politiquement et moralement ».

... Ourdi en petit comité par les « héros »

L’historien exprime sa « conviction profonde que le nettoyage ethnique de la Palestine doit s’ancrer dans notre mémoire et notre conscience en tant que crime contre l’humanité, et être retiré de la liste des crimes "présumés ".  Les auteurs, ici, ne sont pas inconnus. Il s’agit d’un groupe précis de personnes, les héros de la guerre d’indépendance d’Israël (…) à commencer par le chef incontestable du mouvement sioniste, David Ben Gourion, (…) secondé par un petit comité que j’appelle dans ce livre le "conseil consultatif", un organisme "de fait", réuni à seule fin de tramer et d’organiser la spoliation des Palestiniens ».

Ben Gourion, ses politiques et ses chefs militaires qui sont tous logés aujourd’hui dans le panthéon des « héros » du sionisme ont donc constitué un syndicat du crime de masse parfaitement structuré, véritable Janus dont la face diurne négociait à coups de lamentations la rédemption de l’Occident sur le dos des Palestiniens tandis que sa face sombre, derrière laquelle se dissimulaient les mêmes chefs et les mêmes exécutants, soumettait les villages et les quartiers arabes de Palestine à une terreur méthodiquement préméditée.

Il faut avoir saisi cette essence criminelle du sionisme pour remettre les événements enclenchés le 7 octobre et leurs acteurs dans leur véritable contexte, pour comprendre que Netanyahou et ses complices ne sont pas des excroissances pathologiques coupables d’une dérive sanguinaire, mais les dignes héritiers de la mafia sioniste originelle.

1948 > Gaza > le 7 octobre

Et c’est la dissection précise qu’il a opérée de cette histoire qui permet à Ilan Pappé, dans l’avant-propos écrit pour l’édition de 2024, de persister aussi imperturbablement dans le vrai :

« Le contexte historique (du 7 octobre), écrit-il, remonte au nettoyage ethnique de 1948 et même au-delà (…) Le sionisme est un mouvement de colonisation qui, comme d’autres mouvements de ce type, visait à éliminer les indigènes afin de construire un Etat pour les colons qui bien souvent, comme dans le cas du sionisme, venaient d’une Europe qui les chassait ou ne voulait pas d’eux (…) C’est ce contexte qui explique également comment la bande de Gaza a été créée. Israël l’a conçue comme un immense camp de réfugiés pour absorber les centaines de milliers de Palestiniens qu’il chassait du centre et du sud de la Palestine, dans la mesure où l’Égypte ne voulait pas les accueillir. Les derniers réfugiés ont été chassés des villages qu’Israël a détruits, brûlés et démolis en 1948. Ces villages étaient très proches de la bande de Gaza et c’est sur leurs ruines qu’un certain nombre de colonies attaquées par le Hamas le 7 octobre 2023 ont été construites ».

Tel est le seul positionnement qui mérite qu’on lui rende hommage dans un contexte où les brevets de courage sont délivrés à tort et à travers à ceux qui, parce qu’ils sont arabes ou même palestiniens, se sentent tenus de mettre sur le même plan la violence de la résistance et la criminalité de masse israélienne et se font un point d’honneur de ne pas départager les « criminels de guerre » qui auraient sévi dans les deux camps.

L’historien israélien ne se défile pas et n’hésite pas à s’impliquer dans l’objet de son étude : « A bien des égards, effectivement, c’est mon J’accuse contre les dirigeants politiques qui ont conçu le nettoyage ethnique et les généraux qui l’ont exécuté (…) J’accuse, mais j’appartiens aussi à la société qui est condamnée dans ce livre. Je me sens à la fois responsable et élément de cette histoire ».

Je crois que je n’aurais pas aussi justement mesuré la lucidité et le courage d’Ilan Pappé ni même songé à consacrer cet article à son ouvrage si je n’avais pas acquis le même jour, chez le même libraire, l’opuscule d’une pédante médiocrité qu’Elias Sanbar a publié dans la collection « Tracts » de Gallimard sous le titre « La dernière guerre ?[2] ».


La doxa dominante sait reconnaître les siens

Sanbar y soutient une tout autre causalité des événements du 7 octobre, affirmant que la guerre actuelle d’Israël débute « le 9 octobre, au lendemain d’un crime de guerre commis le 7 par le Hamas ».  Il précise que « ces attaques de localités civiles et de positions militaires israéliennes feront un total de 1163 victimes, dont 787 civils auxquels s’ajoutent 376 militaires » et que « à ce lourd bilan s’ajouteront, quatre mois plus tard, les conclusions consternantes d’un rapport de la représentante spéciale de l’ONU sur la violence sexuelle lors des conflits. Son enquête dit détenir des "informations claires et convaincantes" selon lesquelles "il existe de bonnes raisons de croire que des victimes du 7 octobre ont été violées, tout comme certains otages détenus à Gaza"[3] ». Il ajoute que « le caractère sans merci de l’attaque du 7 octobre ne laissant aucun doute sur les intentions des attaquants, Israël ne pourrait qu’y riposter ».

Le moindre des paradoxes n’est pas que Sanbar, qui rappelle que sa famille fut victime du nettoyage ethnique de 1948 alors qu’il avait 14 mois, n’ait pas acquis le sens historique dont fait preuve l’Israélien Pappé lorsqu’il fait remonter la chaîne des causalités au crime contre l’humanité constitutif de la création d’Israël.

Mais n’en va-t-il pas ainsi parfois de la vérité historique ? Ne lui arrive-t-il pas de donner lieu à des joutes à fronts renversés ? La doxa dominante n’en perd pas pour autant son latin et reconnaît infailliblement les siens : elle sait choisir entre ceux que les Éditions Fayard décident de rayer de leur catalogue et ceux dont Gallimard promeut les écrits sans la moindre réserve.


[1] Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine, 2024, La Fabrique Editions.

[2] Elias Sanbar, « La dernière guerre ? », Palestine, 7 octobre 2023 – 2 avril 2024, Tracts, Gallimard, 2024.

[3] Ce rapport, repris par les principaux médias occidentaux, a suscité la controverse. Selon le Réseau de solidarité féministe pour la Palestine, la mission n’était certainement « pas une enquête » et « n’a pas recueilli d’informations et/ou tiré de conclusions sur l’attribution d’exactions présumées à des groupes armés spécifiques ». Les militants citent les remarques de son auteure lors de la conférence de presse qui a suivi la publication du rapport : « Compte tenu de la multiplicité des acteurs, c’était le Hamas, c’était le Jihad islamique palestinien, il y avait d’autres groupes armés, il y avait des civils, armés et non armés, je n’ai pas procédé à des attributions compte tenu du temps et du fait que je ne menais pas d’enquête », a déclaré la représentante spéciale. L’équipe de l’ONU n’a d’ailleurs interrogé aucune survivante de violences sexuelles ni trouvé de preuves photographiques (souligné par moi).

Source: https://www.middleeasteye.net/fr/actu-et-enquetes/la-couverture-mediatique-du-rapport-de-lonu-sur-les-violences-sexuelles-imputees

 

vendredi 10 mai 2024

ISRAËL, ÉTATS-UNIS, ÉGYPTE : GAZA EXPOSÉE À TOUTES LES VIOLENCES


 

Khaled Satour

Gaza et sa population ne sont plus protégées des visées criminelles d’Israël par aucune règle du droit ni aucun cadre conventionnel.  

En prenant le contrôle du point de passage de Rafah et en se déployant au long de l’axe Philadelphie qui sépare la bande de Gaza de l’Égypte sur une largeur d’une quinzaine de kilomètres, Israël a en partie rendu caducs les accords de 1979 puis de 2005 conclus avec l’Égypte et réduit à néant ceux de l’accord intérimaire de 1995 signé avec l’Autorité palestinienne (Oslo II).

Le seul rempart contre l’anéantissement de plus d’un million de Palestiniens regroupés à Rafah et fuyant déjà dans la panique par milliers vers une zone prétendument sûre à l’ouest de Khan Younès, est désormais la résistance acharnée à laquelle se préparent les organisations combattantes dont l’ensemble des États protagonistes a juré la perte. 

La carte de l’ordre d’évacuation pour les habitants de l’Est de Rafah distribuée par l’armée israélienne

Ils sont livrés aux calculs d’Israël, des États-Unis et de l’Égypte, chez qui la rivalité ne nuira jamais à la coopération car, en dernier ressort, ni les Américains ni les Égyptiens ne manifestent une volonté réelle de faire échouer les plans israéliens.

1) - Israël n’envisage l’invasion de Rafah que dans une logique de terreur susceptible de pousser une population bombardée et exténuée par des déplacements successifs à se précipiter en désordre vers le Sinaï égyptien.

2) - Les États-Unis partagent quoi qu’ils en disent l’objectif stratégique d’Israël consistant à réoccuper toute la bande de Gaza. Ils ont suffisamment montré qu’ils s’opposaient tout aussi fermement que lui à toute idée de cessez-le-feu.

C’est à peine s’ils tentent de faire croire qu’il est possible d’obtenir une liquidation du Hamas en faisant l’économie d’un massacre à grande échelle à Rafah. Mais, en réalité, ayant échoué à faire accepter par la résistance une trêve qui aurait eu valeur de reddition, ils ne feront rien pour empêcher leur allié d’obtenir ce résultat par un déchainement de violence, quel qu’en soit le prix pour la population civile.

A plus long terme, ils se préparent à un avenir qui promet d’être incertain, dérégulé par les reniements conventionnels d’Israël, dans lequel ils auraient à s’imposer comme puissance impériale impliquée sur le terrain.

C’est ainsi qu’ils semblent être convenus avec Tel Aviv que le point de passage de Rafah sera confié au contrôle et à l’administration d’une société américaine de sécurité. A première vue, cette entité aura pour mission de retirer à Israël le monopole de la gestion des flux, notamment en matière d’aide humanitaire, et aussi de réfréner toute velléité d’expulsion des Palestiniens vers le Sinaï égyptien. Mais, comme « elle est constituée d’anciens soldats des unités spéciales américaines »[1], il n’est pas exclu qu’elle en vienne à assister l’armée israélienne dans ses opérations menées contre la résistance palestinienne. Ce qui est sûr, c’est que les États-Unis, qui sont en train d’achever la construction d’un pont flottant à une dizaine de kilomètres au large de la côte de Gaza, sont décidés à se donner les moyens de dire leur mot dans les décisions qui seront prises à propos de l’avenir du territoire.

3) - Quant à L’Égypte, puissance déchue et humiliée, elle est alignée sur les positions de son tuteur américain qui dit s’opposer à un exode palestinien mais risque de ne rien faire pour l’empêcher.

Dans la faible marge de manœuvre dont il dispose dans ce jeu à trois, le régime d’Al Sissi balance entre le refus ferme d’accueillir des réfugiés sur son territoire et la conscience aigüe de son impuissance à faire échouer le nettoyage ethnique si Israël décidait de l’entreprendre.

De ce fait, parant à toute éventualité, il a aménagé à l’intention d’éventuels flots de réfugiés des zones de parcage sur son territoire, tout en déléguant à une toute nouvelle Union des Tribus du Sinaï, présidée par l’homme d’affaires Ibrahim Al-Argany, un truand sans scrupules qu’il a pris à sa solde, la mission de repousser par la violence tout franchissement massif de la frontière[2].

De sorte que, dans le scénario le plus terrible que pourrait produire l’invasion de Rafah, les familles palestiniennes pourraient se retrouver prises entre deux feux : l’exode forcé provoqué par Israël et le barrage meurtrier que lui opposeraient les milices tribales égyptiennes. Cette hypothèse du pire n’est pas à exclure et l’Égypte préfère l’envisager cyniquement sans aller jusqu’à y impliquer directement son armée régulière et prendre le risque d’une confrontation avec l’armée israélienne.


[2] Voir l’article publié par Courrier international le 7 mai dernier : Égypte. À la frontière avec Gaza, Al-Sissi sous-traite la sécurité à un “chef tribal” véreux. https://www.courrierinternational.com/article/egypte-a-la-frontiere-avec-gaza-al-sissi-sous-traite-la-securite-a-un-chef-tribal-vereux