dimanche 24 avril 2011
ENTRE LA « REVOLUTION » ET L’INGERENCE ETRANGERE :
lundi 21 mars 2011
LIBYE : LA NOUVELLE ENTREPRISE IMPERIALE
Khaled Satour
Pour tous ceux qui ont voulu croire que l’hiver 2011 était porteur d’un printemps arabe, qui ont vu dans les événements inaugurés il y a trois mois en Tunisie l’émancipation des peuples arabes et même la promesse d’un renouveau de la résistance à Israël, ce qui s’annonce aujourd’hui en Libye constitue un douloureux rappel à la réalité du monde. Déjà, en Tunisie, l’insurrection populaire de décembre, sans le moindre doute spontanée et authentique, a fait l’objet d’une captation en règle et demeure à ce jour instrumentalisée par les appareils militaro-politiques du régime, alors qu’en Égypte l’armée a renforcé (et d’une certaine façon blanchi) sa mainmise sur le pays grâce à la protestation organisée à l’initiative de la jeunesse appartenant à la classe moyenne, quelque peu aveugle aux véritables enjeux de la démocratie. Mais voici venu le pire : la Libye est devenue dimanche, après l’Irak, le deuxième pays arabe soumis à une agression militaire, prélude à la domination directe des puissances occidentales. Cruelle ironie de l’histoire, c’est ce 19 mars, date anniversaire de la victoire de l’Algérie contre le colonialisme, que l’aviation française revient bombarder la terre maghrébine et que la Libye subit de nouveau les coups des armées britanniques et italiennes (entre autres armées coalisées). Cette conjugaison des forces impériales des États-Unis et des anciennes puissances colonialistes nous fait prendre conscience de l’échec tragique des États et des sociétés issus il y a un demi-siècle des luttes pour l’indépendance nationale. Car, avant même que ne se décide le sort de cette nouvelle guerre d’agression, nous savons que c’est de l’intérieur que les pays arabes ont perdu la plus grande bataille.
Lorsque l’opinion arabe émergera de l’ivresse dont elle est prise depuis trois mois, elle se rendra compte que c’est une véritable catastrophe qui est en train de la frapper.
Pour l’instant, la confusion reste dans les esprits. L’éditorialiste du journal El Quds El Arabi, influent quotidien arabe édité à Londres, qui a soutenu avec enthousiasme les « révolutions » arabes, écrivait samedi 19, au lendemain du vote de la résolution 1973 :
Nous craignons, pour les révolutions arabes, les conséquences qui résulteront du sort fait à la noble révolution libyenne dont certains, en Occident et dans les gouvernements arabes veulent salir l’image d’une pureté éclatante. Le peuple libyen est désormais la victime de deux monstres rapaces, le régime oppresseur et sanguinaire de Kadhafi et les convoitises occidentales sur ses richesses[1].
On peut mesurer à la lecture de ces lignes l’étendue de la mystification dont la notion même de révolution a été l’instrument. J’ai écrit dans un précédent article[2] que la « révolution arabe » était un leurre, c’est-à-dire, je le précise maintenant, littéralement un artifice, une fausse donne destinée à nous abuser. Il y a sans doute un rapport étroit entre les évolutions en cours en Tunisie et en Egypte et l’agression militaire dirigée contre la Libye. Mais si on admet une telle vérité, elle est bien la seule qu’énonce ici l’éditorialiste d’El Quds, car pour le reste cette vision qu’il a d’un Occident intervenant malencontreusement pour ternir un processus démocratique arabe irréprochable relève, si on ne préjuge pas de sa bonne foi, de la myopie. Elle consiste à accréditer la thèse que la matrice de l’ensemble des événements survenus dans le monde arabe, leur grille de lecture est, y compris en Libye, la « révolution » des peuples arabes.
Or, si l’on admet que nous sommes en présence d’un processus unique, deux raisonnements sont possibles :
- Ou on établit l’authenticité des révolutions arabes et on pourra soutenir que l’insurrection de Libye est une révolution que l’intervention étrangère est venue corrompre.
- Ou on établit que les événements de Libye sont, depuis leur début, un coup monté de l’extérieur pour renverser le régime, et la suspicion viendra peser sur l’ensemble des troubles qui secouent une quinzaine de pays arabes depuis trois mois.
1. Si l’on part de la première hypothèse, on est obligé de constater qu’on nous a vendu, en guise de révolution populaire, un processus dont les faux-semblants étaient parfois grossiers. Rien à ce jour ne permet de soutenir, en Tunisie et en Égypte, l’idée d’une victoire des peuples contre leurs tyrans alors que ce sont les appareils militaires, notoirement liés aux Etats-Unis, qui se sont débarrassés de deux dictateurs encombrants. En Tunisie, pour pérenniser la domination de la bureaucratie politique sous des dehors plus présentables ; en Egypte pour rationaliser et légitimer le pouvoir de l’armée, absolument indispensable aux desseins américains dans toute la région du Moyen-Orient.
2. Si l’on retient la seconde hypothèse, on relève d’emblée qu’il fallait être sérieusement hypnotisé par le fameux « effet dominos » (formule de propagande vide de contenu mais d’une efficacité redoutable) pour ne pas s’aviser que les événements de Libye ont suivi un déroulement singulier, sans aucun doute rigoureusement planifié. C’est à propos de ce pays que la désinformation, orchestrée en particulier par Aljazeera, a été la plus terrible. Pendant les dix premiers jours des troubles qui ont commencé le 15 février, les médias se sont acharnés à nous convaincre que ce sont des « manifestants » désarmés qui affrontaient la police et les milices de Kadhafi. Au point que, le 25 février, on nous annonçait que ces « manifestants » s’apprêtaient à marcher sur Tripoli ! Au même moment, on apprenait que le régime de Kadhafi ne contrôlait plus la moitié orientale et la pointe occidentale du pays. Comment ne pas voir qu’une conquête territoriale si expéditive ne pouvait être l’œuvre que d’une insurrection armée, préparée et dûment soutenue de l’extérieur ? Le fait que, dès le premier jour, les insurgés aient brandi le drapeau de la monarchie attestait pourtant indiscutablement la préméditation. De même, la présence, révélée par un article du Sunday Times, de huit commandos des forces spéciales britanniques tombés entre les mains des forces rebelles dans l’Est du pays, prouvait que les armées occidentales avaient introduit très tôt des hommes sur le territoire libyen. Ce que sont venues confirmer d’autres sources assurant que des conseillers militaires américains, britanniques et français avaient été débarqués dans la région de Benghazi. Il était dès lors évident que l’affaire libyenne présentait les caractères d’un coup d’Etat fomenté avec des concours étrangers.
Il n’est pas exclu que les Occidentaux aient un temps escompté un ralliement des militaires à l’insurrection mais les forces armées semblent être restées pour l’essentiel fidèles au régime, en dépit de quelques défections. On a pu dire alors que Obama, qui n’aurait voulu à aucun prix imiter l’exemple de Bush en Irak, était prêt à abandonner les insurgés à leur sort. En réalité, il est probable que l’intervention militaire était dès le départ envisagée en cas de mise en échec de l’insurrection[3] et que les Américains ont seulement préféré ne pas se positionner au premier plan.
Pour ces raisons, l’hypothèse d’un plan visant au renversement du régime libyen mené de concert avec des puissances étrangères me paraît, alors même que le pays est écrasé par les bombes de la « coalition », beaucoup plus vraisemblable que celle des révolutions arabes. Or, si l’insurrection libyenne n’est pas, comme l’écrit l’éditorialiste d’El Qods, une révolution arabe dont l’intervention étrangère est venue souiller la « pureté éclatante », et si on admet en même temps que l’ensemble des événements actuels participent du même processus, quelle peut en être la véritable grille de lecture ?
A l’heure qu’il est, je dois admettre qu’il est difficile de proposer une réponse à cette question qui soit suffisamment étayée.
Cependant, depuis le début des événements, il existe des raisons de soupçonner qu’une entreprise de grande envergure est en cours de réalisation. Elle viserait à réaliser un remodelage géopolitique du monde arabe et comporterait, au vu des derniers développement en Libye, deux volets distincts : un projet de réforme des régimes arabes plus ou moins explicitement alliés aux États-Unis et un dessein beaucoup plus agressif et radical à l’égard des récalcitrants. Elle serait une sorte de fusion des méthodes Bush et Obama.
S’agissant du premier volet, il consisterait, dans le sillage de l’occupation de l’Afghanistan et de l’Irak, en l’expérimentation d’un modèle de démocratie sans souveraineté populaire, c’est-à-dire une hérésie qu’aucun peuple au monde ne saurait accepter. Outre les appareils militaires des Etats, qu’ils ont acquis à leur cause par le moyen du Dialogue Méditerranéen de l’OTAN et le Commandement Africa (AfriCom), les Américains, afin de promouvoir des « formes » démocratiques qui court-circuitent la volonté populaire, par trop soumise à leurs yeux à l’influence islamiste, s’attacheraient à favoriser l’émergence des couches urbaines de la classe moyenne
Le second volet, le plus violent, aurait la prééminence. Car si la réforme accomplie en Égypte – et à un degré nettement moindre en Tunisie – est certes d’une grande importance stratégique, c’est avec la présente intervention militaire qu’on entre dans le vif du sujet. La vérité des événements qui secouent le monde arabe est dans l’agression contre la Libye.
Et après la Libye ? Si ce vent nouveau qui a suscité tant d’espoirs insensés n’était en définitive que le vent mauvais que nous pressentions depuis le début, ce sont les pires hypothèses qu’il faudrait envisager. Et nous serions au moins d’accord sur un point avec l’éditorialiste d’El Quds : il faut craindre que la Syrie soit la prochaine cible.
[1] Abdelbari Atwan, Répétition en Libye et objectif la Syrie (بروفة ليبية والهدف سورية), El Quds El Arabi, édition des 19-20 mars 2011.
[2] Voir notre article daté du 18 février et intitulé « Algérie : le leurre de la révolution arabe ».
[3] Dès le 27 février, Hillary Clinton déclarait : « Je crois qu’il est trop tôt pour dire comment cela va se dérouler, mais les États-Unis seront prêts et préparés à offrir tout type d’assistance souhaitée ». Elle annonçait deux jours plus tard « des préparatifs pour le moment où nous estimerons qu’il est nécessaire, pour des raisons humanitaires et autres, que des mesures soient prises ». Le 1e mars, le porte-parole du Pentagone, anticipant une intervention « humanitaire », précisait : « Les États-unis sont en train de repositionner leurs forces navales et aériennes dans la région » pour préparer « leur gamme complète d’options » à l’égard de la Libye
vendredi 18 février 2011
ALGERIE : LE LEURRE DE LA « REVOLUTION ARABE »
Khaled Satour
Qu’est-ce qu’il se prépare en Algérie ? Après la destitution des présidents Ben Ali et Moubarak, en Tunisie et en Egypte, et alors que les manifestations s’étendent à Bahrein, à la Libye et jusqu’ à l’Iran, après avoir secoué le Yémen, la Jordanie, la Mauritanie, qu’on en a signalé les prémices en Syrie, en Arabie Saoudite même, on a le sentiment qu’un processus est en route. Cette veille qui s’est mise en place, dès les premiers soulèvements en Tunisie, pour scruter les soubresauts populaires dans les pays arabes, avec un regard appuyé sur l’Algérie, entretient un sentiment de malaise. La contagion, autrement appelée « effet dominos », est diagnostiquée comme un phénomène allant de soi alors même qu’aucun antécédent, si l’on exclut la période de décolonisation du siècle dernier, ne permettait légitimement de supposer une si étroite solidarité des destins nationaux de cet ensemble de pays. Bien au contraire, ce sont constamment des facteurs strictement intérieurs qui ont commandé l’évolution, plus ou moins turbulente, de chaque nation.
Des indices de contrefaçon
Or, voilà que deux dictateurs viennent d’être destitués en l’espace d’un mois, selon un scénario à peu de choses près similaire, taillé à la mesure des médias, et que, alors même que les régimes en place semblent partis pour succéder à eux-mêmes, une exaltation surfaite, démesurée, s’empare des commentateurs arabes. L’enthousiasme déborde de toutes parts. On le lit dans les colonnes de la presse, on le voit et on l’entend sur les chaînes satellitaires. Des hommages grandiloquents sont rendus au peuple, qui rappellent les pires périodes de la démagogie populiste arabe. L’éditorial d’un grand journal arabe édité à Londres portait au lendemain de la chute de Moubarak ce titre emphatique : « Merci à l’immense peuple égyptien ». Héroïsme, génie, courage, générosité, maturité, audace, les peuples tunisien et égyptien sont soudain parés de toutes les vertus.
On n’analyse pas suffisamment les circonstances dans lesquels les appareils politico-militaires ont à chaque fois, à Tunis et au Caire, pris le relais de la volonté populaire. Pour la réaliser ou pour l’empêcher de s’accomplir ? Toute la question est là. On répondra que ce sont des évolutions au long cours qui ont été inaugurées et dont il faut attendre l’aboutissement. Mais que des événements fêtés comme les fruits d’un « printemps arabe », comme la dignité retrouvée des peuples arabes, soient célébrés avec lyrisme par le président des Etats-Unis, cela ne peut manquer de nous interpeller.
S’il faut certes attendre que les choses se décantent, on les observera avec à l’esprit un discriminant fondamental : la seule révolution populaire digne de ce nom est celle qui ouvre le chemin à un réel bouleversement politique et social dans chaque pays pris individuellement. Si, en définitive, il ne demeurait de ces événements qu’une série de destitutions quasi-synchronisées de « dictateurs », c’est de géopolitique qu’il s’agirait, d’équilibres mondiaux et de rapports d’influence, autant de considérations auxquelles l’intérêt des peuples est étranger. La « révolution arabe » ne serait alors que cette espèce de normalisation libérale et mondialisée qu’encourage l’Occident à ses marches proches et lointaines, avatar persistant de la fin de l’histoire chère à Fukoyama et à Clinton. Une rationalisation de la domination et de l’exploitation des peuples dans le cadre des données intangibles de la division du travail mondialisée, sous la direction de régimes politiques convertis par miracle et par opportunisme au pluralisme de façade et à une prétendue liberté de la presse. Un rattrapage historique que le monde arabe et musulman aurait enfin accompli pour combler les vœux des stratèges évolutionnistes de l’Occident. George Bush n’avait-il pas déjà son projet du Grand Moyen Orient Démocratique ?
En termes de symboles, qui sera immortalisé comme le héros emblématique de la « révolution arabe » en cours ? Le Tunisien Bouazizi, dont le sacrifice a soulevé les classes déshéritées de Sidi Bouzid, de Kasserine et de tant d’autres villes semi-rurales éloignées des pôles côtiers de la prospérité tunisienne ? Ou bien l’Américain Obama, ombre tutélaire qui a plané sur les mises en scène du 14 janvier à Tunis (quelque peu tâtonnante) et surtout du 11 février au Caire (chef-d’œuvre abouti de la politique-spectacle)?
A l’heure qu’il est, la pire de ces deux hypothèses est accréditée par quelques indices manifestes de contrefaçon, parmi lesquels ces armées qui fraternisent avec la foule et qui décrètent les « transitions démocratiques ». Bénies soient les formations qu’on leur dispense dans le cadre du Dialogue Méditerranéen de l’Otan !
Se défier de l’agenda de la « révolution arabe »
Voilà pourquoi il est légitime de redouter que la « révolution arabe » fasse escale en Algérie et impose son curieux agenda d’urgence et de précipitation. Elle ne serait que le pavillon sous lequel le régime actuel nous vendrait une énième transition « démocratique » conduite par l’armée. L’Algérie en a déjà connu quatre, en 1965, en 1992 par deux fois et en 1998. Autant dire qu’une telle perspective relèverait plus de la tradition que de la révolution, quels que puissent être les ingrédients inventifs qui pourraient l’agrémenter.
Il semble bien que les émeutes du début du mois de janvier n’aient été qu’une entrée en matière. D’autres foyers s’allument actuellement dans le pays. Or, nous savons que, dans le recours à la rue, personne n’est en position de rivaliser avec le DRS qui n’est plus la police politique d’il y a vingt ans mais s’est mué en mafia tentaculaire, a la fois sécuritaire, politique, économique, sociale et associative, dont la toile d’araignée a tissé ses mailles dans tous les foyers d’activité du pays. C’est un constat lucide que des volontaristes de tout bord assimilent aujourd’hui à la résignation, sinon à la compromission. Que nous proposent-ils comme force d’organisation ? Les groupes Facebook venant régénérer une opposition mise en lambeaux par près de deux décennies de crimes d’Etat ? La vogue est aujourd’hui à un spontanéisme plus que suspect qui a toujours été, immanquablement, le signe avant-coureur du malheur. Les questions auxquelles ils faut répondre sont pourtant cruciales : Pourquoi veut-on à tout prix accrocher la contestation du régime algérien au wagon de la « révolution arabe » ? Pourquoi s’en remet-on, pour porter la protestation, à cette CNCD dont un nouveau CNSA pourrait si facilement faire son cheval de Troie ? Quelle est donc cette unité d’action que certaines belles âmes désespèrent de rencontrer chez tous les protagonistes ? Veut-on ignorer que la fracture qui s’est produite à tous les niveaux de la société dans les années 1990 est autre chose qu’une fâcheuse division des rangs, qu’elle est un clivage politique fondamental qu’une vigilance de tous les instants doit préserver de l’oubli, et par conséquent la donnée de base de toute analyse et de toute action ?
Il faut s’extraire de cet envoûtement néfaste de « la révolution arabe » qui donne l’illusion que tout est remis à plat et que toutes les alliances sont possibles. Regardons s’agiter à nouveau certains apôtres tristement connus de la « démocratie » : le pouvoir n’a même pas pris la peine de rajeunir la génération d’épigones qu’il entretient en sous-main !
mercredi 28 juillet 2010
LA VILLENEUVE DE GRENOBLE :UNE CITE SOUS ETAT D’EXCEPTION
Je vais présenter quelques observations sur les événements qu’a vécus la Villeneuve de Grenoble en cette deuxième quinzaine de juillet 2010. Pendant plusieurs jours, le fait d’habiter ce quartier a plutôt été un handicap pour le jugement tant celui-ci exige, je m’en rends compte une nouvelle fois, un minimum de distance.
Au début, c'est-à-dire à partir de cette matinée du vendredi 16 juillet où les faits qui ont tout déclenché ont été connus, je n’ai pensé qu’à la mort, dans la nuit du 15 au 16, du jeune Karim Boudouda, ayant très vite découvert que sa mère était ma voisine de palier. Tout au long de la semaine, passant et repassant devant sa porte et croisant les nombreuses personnes qui venaient lui rendre visite, je méditais les événements de ce seul point de vue : quel était ce déterminisme singulier, cette fatalité tragique, qui avaient poussé le jeune homme, poursuivi par la police à 1 heure du matin, à prendre la direction du quartier de son enfance pour venir s’écrouler sous les balles à 200 mètres à peine de la maison de sa mère ? J’ai pu voir dimanche 18 l’endroit précis, face au 30, Galerie de l’Arlequin, où son corps est resté couché pendant près de quatre heures, exposé à découvert au regard de tant de jeunes qui le connaissaient et je ne laissais pas de m’interroger sur ce que ce temps suspendu pouvait rétrospectivement ajouter au fardeau du deuil.
Je ne peux pas dire que j’ai été témoin des événements. Ceux-ci se sont déroulés la nuit essentiellement, dans un rayon relativement restreint autour du lieu où le jeune braqueur a trouvé la mort, mais dans un enchaînement et selon une logique qui les soustrayaient à la vue d’un spectateur occasionnel et isolé cantonné à son poste d’observation. Et dans les épisodes de répit, on apprend peu de choses par ouï-dire car les gens répugnent à échanger au hasard des rencontres.
Mais il n’importe, je peux tirer quelques enseignements de la situation générale résultant des faits et surtout de la manière dont on a rendu compte des événements et des dispositions prises en réaction. Je les développerai en deux points.
1. Sur le fait générateur des événements : la mort de Karim Boudouda
Quelle que soit l’évaluation que l’on peut faire des désordres qui se sont produits dans le quartier, le fait le plus grave reste cette mort. Il devrait toujours en aller ainsi en pareille circonstance : s’il y a mort d’homme, aucune diversion ne saurait en distraire l’attention.
Comme ce fut le cas pour les émeutes de 2005, et comme ce fut le cas pour les incidents qui se sont produits depuis lors dans les cités sur une échelle plus réduite, c’est la mort d’un jeune issu de l’émigration, impliquant la police, qui a déclenché les désordres. Sans doute, le jeune homme venait-il de participer au braquage du casino d’Uriage. Sans doute était-il un braqueur multirécidiviste. Mais l’instinct (certains diraient le calcul) qui lui avait commandé de faire son ultime repli sur le quartier de son enfance, avec la police à ses trousses, avait d’emblée compromis toute chance que cette affaire soit jamais vécue comme un banal fait-divers. L’enquête sur les circonstances de sa mort, en dehors même du devoir qu’en fait la loi aux autorités, constituait (et constitue encore) un enjeu crucial pour l’évolution de la situation.
Dès le premier jour pourtant, on n’a pas su tolérer le moindre doute sur les circonstances de cette mort. La réserve qui aurait dû commander d’attendre le résultat des expertises était pourtant, ne serait-ce que pour la forme, indispensable. Je n’attendrais personnellement rien de l’enquête, sachant que la politique sécuritaire du pouvoir actuel requiert une immunité à toute épreuve de la police. Il n’en demeure pas moins que, à défaut de ce respect minimal des formes, j’ai encore moins de raisons d’accorder à la thèse officielle de la légitime défense des policiers plus de crédit qu’à la thèse – tout aussi invérifiable – que j’entends bruire depuis plusieurs jours à la Villeneuve : Karim Boudouda a été délibérément abattu par la police et, dans la version la plus populaire, il a été achevé à terre. Car les choses sont ainsi faites que lorsque les procédures légales de vérité sont court-circuitées, il n’y a rien à opposer à la séduction de la rumeur.
Je le répète, le sujet que l’on a dédaigné d’une façon si résolue était d’une extrême sensibilité : Karim Boudouda, venu mourir devant le 30, Galerie de l’Arlequin, est resté exposé pendant près de quatre heures au regard des habitants. C’est la brigade anti-criminalité (BAC) qui a tiré la balle mortelle, c’est-à-dire l’unité de la police la plus honnie sur le quartier, celle qui s’illustre, dans toutes les cités de France, par la brutalité de ses procédés et l’extrême violence de ses provocations racistes. Cette brigade, nous dit le Dauphiné Libéré incidemment, sans en tirer de conclusion, a pris en chasse les braqueurs d’Uriage, alors qu’elle se trouvait « précisément sur la commune – pourtant située en zone gendarmerie » (édition du 17 juillet). Cette indication fournie de façon anodine suscite une interrogation : la BAC était-elle habilitée à intervenir et de façon si dangereuse ? Selon des témoignages convergents, ce furent, après la mort du jeune homme, des heures de face-à-face entre les jeunes du quartier et les agents de la BAC, des heures durant lesquelles les pires invectives ont été échangées, beaucoup ayant eu le sentiment que les policiers se livraient à une danse du scalp autour de leur trophée. Mais à cet instant-là – qui sait ? – la révolte de certains jeunes de la Villeneuve n’était peut-être pas écrite.
On aurait eu l’occasion d’en juger si le procureur de la République n’avait pas déclaré d’emblée que les policiers avaient tiré en état de légitime défense et si tous les médias n’avaient pas relayé cette opinion comme une information attestée. Par la suite, il aurait fallu que le Dauphiné Libéré ne s’empresse pas de titrer en une le samedi 17 : « La police riposte, un braqueur tué » ; que, ayant relevé la nécessité pour l’inspection générale de la police « de faire la lumière sur les circonstances de la fusillade au cours de laquelle les policiers ont abattu le suspect dont le corps sera autopsié aujourd’hui », sa journaliste n’ajoute pas aussitôt que « au vu des éléments dont ils disposent déjà, la thèse de la légitime défense semble indiscutable ». Car dès lors, à quoi pouvaient encore servir l’enquête et la dite autopsie ?
Comment expliquer ce consensus prématuré entre les autorités, toutes compétences confondues, et la presse, sachant que celle-ci se limite à un seul quotidien, lié aux milieux d’affaires et aux notables ?
Comme à son habitude, la communication officielle a tronqué et raccourci, sans égard pour les conséquences. Et cette fois-ci encore, au nom d’un péril à conjurer, d’une « guerre » à mener.
On ne dira jamais assez que la guerre n’est déclarée, sinon menée, que pour disqualifier tous les autres recours.
Dès le premier jour, la presse a titré sur l’ « armement de guerre » utilisé contre la police par les deux braqueurs du casino d’Uriage, les autorités ont parlé d’ « armes lourdes » et il m’a bien semblé entendre le procureur de la République dire que les assaillants avaient une « mitrailleuse ».
Le préfet de l’Isère a été limogé et remplacé par un ancien gradé de la police. Il a presque applaudi à sa propre éviction, au nom de la "guerre" qu’il fallait mener contre la délinquance. Peut-être se satisfaisait-il ainsi à demi-mot de n’être pas le soldat que requérait pareille entreprise. Car le ministre de l’intérieur, dépêché dimanche 18, à Grenoble venait d’instaurer une sorte d’Etat d’exception. Auparavant, en guise de transport sur les lieux, il s’était arrêté une dizaine de minutes, sous haute protection, dans un coin de parking en retrait de l’Arlequin, non loin d’une déchetterie. Louable discrétion, au demeurant, venant d’un ministre qui ne s’était pas déplacé pour apaiser les esprits et qui venait d’être condamné quelques semaines plus tôt pour « injure raciale ». Devant la presse, et après avoir dénombré les effectifs qui seraient mobilisés à la Villeneuve, il a déclaré :
Les forces de sécurité ont reçu pour mission de mettre un terme aux violences, de rechercher les fauteurs de troubles et de les déférer à la justice. Au-delà de cette réponse immédiate, j’ai demandé au préfet de l’Isère d’organiser, dès cette semaine, en liaison avec le maire de Grenoble et le procureur de la République, une réunion rassemblant l’ensemble des acteurs publics locaux concernés (forces de sécurité, services de l’Etat, services fiscaux, services sociaux, acteurs associatifs, etc.). Cette réunion aura pour objet de faire un point d’ensemble sur la situation locale et d’arrêter les réponses spécifiques et concrètes à apporter pour une sécurité durable à Grenoble et tout particulièrement dans le quartier de la Villeneuve. (Le Dauphiné Libéré du 19 juillet).
Et pour l’avenir, quelle approche M. Hortefeux nous a-t-il proposée ? La justice, les services de l’Etat, les services fiscaux et sociaux, les associations elles-mêmes, placés pour une période indéterminée sous les ordres du ministre de la police, c’est-à-dire l’Etat de police proclamé dans la Villeneuve. Et de fait, pendant ces nuits où la police a les pleins pouvoirs dans le quartier, on fouille les caves (brisant au besoin les portes ou abattant des pans de murs pour y accéder) et certains appartements, on réactive toutes les enquêtes en cours pour rechercher les délinquants, les trafiquants et leurs produits illicites. On fait avancer de vieux dossiers ! Autrement dit, la mission de rétablir l’ordre dévolue à la police s’est éloignée de sa cause initiale et sous couvert de ramener la tranquillité et la sécurité, on a ratissé dans toutes les directions. Une mission ponctuelle s’est prolongée en entreprise de police multiforme qu’une action d’organismes publics et privés hétéroclites coordonnés par les forces de sécurité est appelée à accompagner. Dans une telle perspective, les services fiscaux et sociaux seraient sommés de mettre leurs fichiers au service de l’action répressive et les « acteurs associatifs » de se mettre au garde-à-vous.
Or, le télescopage du braquage d’Uriage avec le mécontentement rageur de certains jeunes de la Villeneuve ne saurait justifier que l’enquête menée contre le banditisme englobe la politique à conduire auprès de la jeunesse du quartier. Ce mardi 27 juillet, on apprenait la découverte d’armes dans le sous-sol du bar de l’Arlequin au moment où le ministre de l’intérieur annonçait des mesures pour protéger les policiers de la BAC, qui auraient fait l’objet de menaces de mort. Le Dauphiné Libéré rappelle à cette occasion que depuis le début des événements, les policiers « avaient été ouvertement menacés de mort par des habitants du quartier de la Villeneuve » et cette indéfinition dans l’incrimination peut tenter les amateurs de généralisations. Plus loin, le journaliste y va d’une interprétation inspirée des propos entendus dans la bouche de responsables des syndicats de policiers :
Les menaces explicites qui pèsent aujourd’hui sur les hommes de la BAC témoignent d’un état d’esprit particulièrement inquiétant : pour les délinquants du quartier, les policiers apparaissent en effet comme les membres d’une bande rivale venus tuer l’un des leurs sur leur territoire, et non plus comme des garants de la sécurité et de l’ordre républicain.
Sur ce dernier point, nous avons l’aveu perspicace d’une réalité même si elle s’édicte sous la forme d’une demi-vérité instrumentalisée : il n’y a pas que les « délinquants » qui ont du mal à considérer les policiers comme « des garants de l’ordre républicain » parmi ceux qui espèrent encore quelque chose de cet ordre-là.
Cette référence à une lutte grégaire pour un territoire qui serait à la fois un ghetto social dangereux et un repaire du banditisme ne me paraît être qu’un élément du langage de guerre retenu. Une guerre requiert l’assignation d’un ennemi sur un champ bataille. Pour les manœuvres de la force armée de l’Etat qui se déroulent à la Villeneuve, on a pu vérifier que la réunion préalable de ces deux éléments sur le même site était une belle commodité. Le quartier a la configuration d’un champ clos. On ne passe pas par la Villeneuve, on ne s’y engage pas distraitement au détour d’une rue. On y entre, comme dans un monde. Dans l’Arlequin-Nord, théâtre de l’essentiel des événements, les galeries délimitent l’accès dont le franchissement vous fait quitter la ville pour côtoyer une population qui y paraît, en temps normal déjà, assignée à demeure. La transition est d’autant plus surprenante que le quartier n’est pas une banlieue distante, comme certains ensembles de la région parisienne.
Pour un pouvoir qui a opté, sans égard aux priorités authentiques de la Villeneuve, pour la gesticulation sécuritaire, cet espace différencié se prête aux expéditions armées et le quartier a donné ces derniers jours l’apparence d’une enclave prise d’assaut, tout près d’une ville qui vivait au rythme des (autres) animations estivales.
L’Etat d’exception que le ministre de l’Intérieur a taillé aux mesures de la Villeneuve n’était certainement pas le moyen approprié de traiter les suites dramatiques de la mort du jeune braqueur d’Uriage. Mais il est tellement plus facile à entreprendre et plus rentable politiquement que ce fameux (et fumeux) plan Marshall promis à tous les quartiers « en difficulté ».
lundi 21 décembre 2009
DE L’ORDRE REPUBLICAIN A L’ORDRE DU BANDIT
Quelques dérives actuelles de l’Etat de droit
Khaled Satour
La votation suisse interdisant la construction des minarets et la persévérance des élus français dans leur volonté d’interdire le voile intégral dans les lieux publics, sur fond de débat sur l’identité nationale, sont, sans aucun doute, les données d’une campagne menée contre une catégorie de la société que l’on ne définit plus que comme des Musulmans.
Mais je ne pense pas que ces derniers, désignés comme tels dans une acception extensive et pour une bonne part allégorique du terme, aient le moindre intérêt à se défendre en cette qualité. Ils s’exposeraient à jouer à chaque fois perdant. Dans l’affaire des caricatures du prophète, déjà, c’était se fourvoyer que de dénoncer le blasphème alors que l’injure visait des hommes et des femmes et participait de l’incitation à la haine raciale.
Peu nous importe donc que le port du voile intégral découle ou non d’une interprétation correcte du Coran, que le minaret remonte à l’Etat médinois ou à l’époque des Omeyyades. Qu’y aurait-il à tirer de controverses de jurisconsultes ? L’histoire de l’islam nous prouve qu’elles ont toujours tourné à l’avantage des pouvoirs en place. L’Etat français, rompu de longue date à la promotion des élites coloniales, a lui-même ses dignitaires religieux prêts à lui fournir toutes les cautions "savantes" qu’il leur demandera. Il faut rejeter en bloc la référence à un "islam de France", produit dérivé de l’identité nationale française, qui n’annonce que la légitimation des mesures d’interdiction passées et à venir.
La nation pour redéfinir les termes de la représentation
Par ailleurs, il est trop évident que cette nouvelle approche de l’immigration par l’islam est une manœuvre de l’idéologie. Elle s’est trop facilement imposée : il a suffi qu’on ouvre un débat sur l’identité nationale pour qu’il ne soit plus question que de cette religion. Preuve que la nation n’a jamais produit de définition positive d’elle-même et a de tous temps été au service de la désignation d’ennemis. Cette manœuvre vise à n’en point douter à nier des contradictions sensibles de la société et à leur ôter toute charge politique – en les rendant justiciables d’un consensus national/religieux.
Nous sommes dans le prolongement de la thématique de campagne qui a porté Nicolas Sarkozy à la présidence de la République et qu’il a imposée en martelant des formules telles que "Vive la République et par-dessus tout vive la France". C’était une combinaison du discours national originel et du plus actuel nationalisme, le premier conférant au second sa légitimité. La nation, définie par "ceux qui se lèvent tôt", ce n’était rien d’autre que l’instrumentalisation anachronique et réactionnaire du discours révolutionnaire. Des formules de Sieyès étaient paraphrasées à contre-emploi :
Une classe entière de citoyens (…) saurait consumer la meilleure part du produit, sans avoir concouru en rien à le faire naître. Une telle classe est assurément étrangère à la nation par sa fainéantise.
L’équation assisté/étranger, chère au Front national, était ainsi rationalisée par la référence au mérite et moralisée par la revendication de l’égalité. Dissocié, au premier degré, de toute xénophobie et dédié à la contestation des "privilèges", ce discours pouvait compter sur la perspicacité élémentaire des électeurs : "Ceux qui ne se lèvent pas tôt" étaient ceux-là même qui "n’aiment pas la France".
La campagne de Sarkozy a été considérée par les "analystes" comme un chef-d’œuvre de cohérence. Quoi de plus républicain que de solliciter le suffrage des citoyens en ne s’adressant jamais qu’à la nation ? Celle-ci n’est-elle pas très exactement la collectivité des citoyens ? En fait, la nation était interpellée dans son acception sélective et les termes du mandat représentatif s’en trouvaient reformulés. Or, c’est la vérité première de la représentation que le mandant ne délègue que pour lui-même. La nation que Sarkozy convoquait aux urnes, celle dont il serait le président, était celle de l’hymne national et du drapeau tricolore, celle du consensus. Les banlieues n’y avaient aucune part car elles ont ce défaut majeur de soulever des thématiques rebelles au consensus que la totalisation nationale ne peut appréhender que comme une pathologie exogène. A peine avaient-elles, aux dires des statistiques électorales, embarqué quelques renforts dans le train de la citoyenneté que celui-ci était désaffecté. Elles étaient vouées à n’être qu’un solde inutilisable de la représentation.
Quelle conception du politique pour quelle articulation sur le droit ?
C’est dire que les données et les enjeux du débat sur l’identité nationale sont avant tout politiques. Mais nous savons bien que le politique est une notion polysémique. Excluons d’emblée ce paradigme idéal qui fait les délices des théoriciens de la science politique entichés de la démocratie grecque. Il se réfère à un espace construit de délibération entre égaux dans lequel les rapports de domination n’auraient pas cours.
Plus probablement, faisons-nous référence au système institutionnalisé par les régimes pluralistes comme le régime français ? Le politique est dans ce cas le mode spécifique de refoulement des rapports de domination qui les déguise en oppositions arbitrables.
A moins qu’il ne s’agisse du politique défini comme relation d’inimitié tel que l’énonce Carl Schmitt, et dans lequel les adversaires deviennent des ennemis entre lesquels aucun arbitrage n’est possible.
Ces deux dernières acceptions du politique se différencient en particulier par leur articulation au droit. Et cela nous ramène à notre premier propos puisque cette irruption de l’identité nationale a actuellement pour manifestation des projets de législation.
L’Etat politique pluraliste a pour fonction historique de rationaliser la domination de classe en proposant à toutes les classes sociales la citoyenneté universelle et l’égalité des individus en droit. C’est l’Etat de droit, qui se dit en France laïc et républicain, et qui se fonde sur « l’opposition entre les spécificités de l’homme privé, membre de la société civile, et l’universalisme du citoyen » (Dominique Schnapper). Bâti à la mesure des oppositions qu’il entend rationaliser, il dispose, dans son fonctionnement le plus équitable possible, dans son respect le plus scrupuleux du droit, de toutes les ressources nécessaires à sa fonction de domination. Libre aux classes assujetties de s’y donner pour horizon des objectifs légaux de réforme (quand elles ne recourent pas à des objectifs de dépassement par la révolution, ce qui est un autre problème).
Cet Etat politique ne peut, dans son essence, se faire l’instrument de la domination de minorités ethniques ou religieuses qu’en la reconvertissant aux données de la domination sociale. A défaut de quoi, dans l’hypothèse où il s’abandonne aux phobies ethniques ou culturalistes, il donnera immanquablement des signes visibles d’atteintes au droit et de dysfonctionnements institutionnels.
Ce qui nous rappelle à l’actualité. La France, et à des degrés divers l’Europe, est animée de la volonté désormais avouée de parer à la menace (imaginaire) de l’islam et nous voyons à l’œuvre deux stratégies : celle que prône la gauche et qui s’appuie sur une vigilance laïque maladive et celle que met en œuvre la droite sarkozienne qui appelle en renfort l’idée nationale – laquelle, ne l’oublions pas, tient sa genèse historique de la guerre des races.
La règle de droit réduite à un accessoire utilitaire
Pour illustrer la différence entre les deux stratégies, je dirai que le spectacle de femmes voilées dans la rue suscitera une réprobation verbalisée à gauche comme le refus de la soumission de la femme et à droite comme la preuve que la France n’est plus ce qu’elle fut. Mais le sentiment profond sera le même dans les deux camps : à travers ces femmes, tous verront se profiler la charia, l’armée des Sarrasins et le califat.
Voilà pourquoi aucune de ces deux stratégies ne s’accomplit sans qu’apparaissent des dysfonctionnements dans le droit. Encore faut-il l’acuité du regard et la radicalité du jugement nécessaires pour les apercevoir. En particulier lorsque la gauche est à la manœuvre.
Car j’entends bien que le souci, que je vais développer, d’une stricte application de la loi ne signifie pas une approbation des slogans de cette gauche ni qu’il faille aller bêler son adhésion à l’Etat laïque et républicain sur toutes les tribunes. Je ne veux m’intéresser aux atteintes au droit qu’en tant que révélateur d’un glissement vers des formes tyranniques. Et je sais que l’alibi laïc et républicain peut, autant que celui de l’identité nationale, constituer un vecteur de ce glissement. C’est d’ailleurs lui qui a justifié l’interdiction du voile à l’école. Quant au débat actuel sur le port du voile intégral, devrait-on applaudir à son interdiction pour un motif de gauche, fondé, comme on a pu l’entendre, sur le précédent de l’interdiction du lancer de nains, pour la seule raison qu’on aurait de ce fait échappé à son interdiction pour un motif de droite, par exemple les traditions de la civilisation européenne ou toute autre stupidité ?
Que l’on considère ce titre du Monde du 12 novembre : « Les obstacles juridiques à l’interdiction du port de la burqa dans l’espace public ». Il suggère que le droit en vigueur n’aurait rien à redire d’un phénomène qui est le simple exercice d’une liberté. Mais il présage de ce qu’on est décidé à lui faire violence pour qu’il en aille désormais autrement. L’article rend compte des objections à l’interdiction telles que les ont formulées des juristes de renom auditionnés par la mission d’information sur « la pratique du port du voile intégral sur le territoire national » : les motifs préconisés ont généralement été réfutés. Un seul juriste, Guy Carcassonne, a proposé que le législateur pose pour principe qu’ « on n’a pas à se dissimuler quand on est en public » parce qu’on doit pouvoir être identifié. Eh bien, c’est par ce trou de souris qu’on va sans doute faire passer une loi attentatoire à la liberté ! Et on peut parier que, sortis de l’enceinte de l’audition, les collègues de M. Carcassonne remiseront leurs objections par révérence pour ce qui pourrait devenir une « loi de la République ».
Le droit est devenu utilitaire. On s’empare d’un phénomène, d’un comportement ou d’une pratique, dont la légalité n’est pas contestée mais qui offense le regard. On suscite à son propos un débat en le popularisant à coups de sondages. On en fait une question d’appréciation et on interroge les politiques, les stars du cinéma et des variétés : Etes-vous pour l’interdiction de la burqa ? Pensez-vous qu’il faut la limiter aux locaux publics ou l’étendre à la rue ? Alors même que les aspects juridiques du phénomène sont occultés ou confinés dans une stricte confidentialité, on le présente comme anomique au regard des considérations idéologiques les plus diverses et les plus confuses. Et une fois le consensus assuré, car c’est une affaire d’opinion et non de légalité, le législateur est investi de la tâche de le matérialiser en mesure radicale et sans appel.
C’est cette démarche qui avait été adoptée pour interdire le port du voile à l’école. Lorsque le phénomène fut pointé du doigt en France dans les années 1980, on s’empressa de le requalifier : ce qui n’était que l’application individuelle d’une prescription religieuse devint le port d’un signe religieux. Or, arborer un signe, c’est communiquer un message. Dès lors, il ne pouvait relever que de la sémiotique de l’espace public laïc qui a ses experts patentés : on ne vit plus jamais dans les adolescentes voilées que les sémaphores de l’islamisme prosélyte. Contre une liberté religieuse garantie, était née une présomption d’illégalité définitive : lorsque le conseil d’Etat a rappelé en 1989 que le port du voile à l’école était, par référence aux textes les plus fondamentaux de l’Etat laïc (en particulier l’article 10 de la déclaration de 1789 et l’article 9 de la convention européenne), une liberté reconnue aux élèves des écoles publiques, il n’a suscité que réprobation et contrariété. Le droit était révoqué. La prévention que les postulats idéologiques du débat ont fait peser a priori sur cette pratique l’a emporté sur le diagnostic de conformité posé par l’exégète attitré. La qualification juridique appropriée du problème était rejetée comme une complication malvenue et la solution qui en découlait reconvertie en impasse du droit.
Le dérèglement de l’Etat de droit
J’arrive à ce constat simple que le débat juridique est impraticable pour deux raisons :
- Le cadre en est perverti : les lois proposées sont invariablement des interdictions, les mesures de réglementation, fruit du pragmatisme et de la circonspection du droit, ne sont jamais envisagées ; les initiateurs des lois et leurs opposants politiques font cause commune ; les critiques et les exégètes du droit protestent mollement quand ils n’entérinent pas, sous peine d’être désavoués.
- Les catégories de référence sont redéfinies : les lieux publics sont confondus à dessein avec l’espace public ; la « dignité humaine » est mobilisée contre la liberté publique, l’ordre public prétend intégrer les convenances du « vivre ensemble ».
Quant à l’orthodoxie de l’Etat de droit laïc et républicain, celle qui sépare les spécificités de l’homme privé de l’universalisme citoyen, elle subit les effets dévastateurs de deux hérésies entrecroisées puisque l’on fait la chasse aux spécificités dans la société civile au moment où les clivages de l’identité nationale sont ressuscités dans les palais de la République.
Nous sommes bien en présence de dysfonctionnements graves affectant l’Etat de droit dans lequel les normes juridiques ne jouent plus pleinement leur rôle de régulateur et d’arbitre. C’est l’indice que le rapport politique qui se dessine est du type de la relation ami/ennemi. Cependant, ce rapport est délibérément voulu comme inégal puisque l’Etat désigne comme ennemis une religion et ses adeptes dont les différents statuts et libertés n’existent que sous sa juridiction. Or, le rapport politique, dans toutes les acceptions du politique que nous avons dénombrées, est un rapport entre égaux : une égalité de statut entre « pairs » dans le modèle de l’isonomie grecque, une égalité formelle reconnue par la loi dans l’Etat politique pluraliste, une reconnaissance mutuelle des acteurs en tant qu’ennemis dans la relation amis/ennemis.
Le type de sujétion politique qui se dessine ainsi entre la nation et une entité minoritaire définie en termes religieux est donc un rapport unilatéral d’intimidation dans lequel le droit devient violence : les libertés individuelles et collectives de la minorité y sont appelées à subir des formes discriminatoires de coercition. Cependant, la minorité religieuse n’étant désignée qu’en tant que substitut expiatoire des catégories sociales ciblées (constituées par l’ensemble de l’immigration post-coloniale), la requalification du conflit et le rééquilibrage des forces dépendront de la volonté et de la combativité de ces catégories*.
Il reste à dégager un critère d’identification des dysfonctionnements de l’Etat de droit provoqués par ce rapport unilatéral d’intimidation instauré par l’Etat à l’égard de la minorité qu’il désigne comme des Musulmans.
« La situation élémentaire du bandit »
Pour ce faire, je m’inspirerai de l’exemple extrême de la votation suisse du 29 novembre interdisant la construction des minarets. On a eu beau jeu de la condamner en France et de s’en démarquer. En réalité, l’opinion publique, formée à la toute récente révélation de son identité nationale, l’a approuvée. D’autre part, entre les entraves mises par les municipalités, les pétitions de voisins et les surenchères électorales de l’extrême-droite, la construction d'une mosquée en France, avec ou sans minarets, demeure une entreprise qui requiert quelques décennies, de l’abnégation et une certaine insensibilité aux humiliations.
Il n’en reste pas moins que la votation suisse est l’image forte, caricaturale de ce nouveau rapport unilatéral d’intimidation que certains Etats européens imposent aux Musulmans.
S’exprimant dans une telle brutalité du rapport de forces, elle évoque la métaphore de l’ "ordre du bandit" dont des théoriciens du droit, Kelsen et surtout Hart, se sont inspirés pour caractériser a contrario la norme juridique.
L’Anglais Hart est parti de ce qu’il appelle « la situation élémentaire du bandit », dans laquelle un malfaiteur prend un groupe de personnes sous sa coupe et les contraint à exécuter ses injonctions. Par touches successives, il a ensuite modifié cette situation pour aboutir à ce que doit être le rapport juridique. Il a observé qu’il ne suffisait pas qu’un commandement émane d’une autorité supérieure et indépendante pour constituer une norme juridique car « une bande de brigands » bien organisée se caractérise, autant qu’un Etat, par une telle suprématie.
C’est son caractère général et permanent qui fait la règle de droit. La permanence est cette qualité de la loi générale établie qui appréhende les cas particuliers comme des faits ou des situations accomplis auxquels elle doit s’appliquer sans que soit requis le renfort d’une loi dérogatoire potentiellement discriminatoire.
La métaphore du gangster est bien sûr utilisée par Hart comme une prémisse purement théorique de son raisonnement. J’entends pour ma part m’en saisir comme le modèle théorique de référence vers lequel tend le fonctionnement de l’Etat de droit au fur et à mesure qu’il retire, de façon discriminatoire, ses garanties aux droits et libertés. Et la votation suisse du 29 novembre, qui interdit pour l’avenir la construction de minarets, alors même qu’elle laisse la possibilité de dresser par exemple de nouveaux clochers, est une régression du droit vers « la situation élémentaire du bandit » décrite par Hart. Elle signale un retour de l’Etat de droit vers les formes primitives de la tyrannie.
Cette votation est un acte de démocratie directe qui dénature la démocratie, un exercice de citoyenneté qui anéantit l’égalité entre les citoyens. Marx écrivait que « l’homme s’émancip(ait) politiquement de la religion en la rejetant du droit public dans le droit privé » et que, ce faisant, il constituait la séparation du politique et du civil, du public et du privé comme une « sophistique de l’Etat politique ». Nous avons là un signe spectaculaire de la dissipation de ces faux-semblants de l’Etat politique et laïc qu’il avait analysés. Lorsque la communauté des citoyens utilise les ressources institutionnelles d’un Etat contre une minorité religieuse qui vit en son sein, elle ruine les fondements de l’organisation politique. Car elle ne peut stigmatiser cette minorité en tant qu’entité religieuse sans se définir elle-même comme telle.
Certains ont soutenu que l’interdiction des minarets n’attentait pas à la liberté religieuse, liberté fondamentale attachée aux individus et considérée comme inviolable par la doctrine de l’Etat de droit. Voulaient-ils par là minimiser une atteinte à la liberté du culte, au prétexte qu’elle ne serait qu’une liberté collective de second ordre ? Et ne voyaient-ils pas que les slogans brandis par le parti initiateur de la votation populaire, rebaptisant l’exercice du culte musulman « revendication politico-religieuse du pouvoir » dont le minaret serait le « symbole apparent », trahissaient le rejet de toute une communauté ?
Nous tenons là un motif à redoubler la métaphore du bandit : cette votation populaire qui s’en prend aux minarets en ciblant en fait une religion qu’ils symbolisent s’apparente dans sa démarche à l’action d’une bande de gangsters qui brisent la devanture d’un magasin pour signifier au commerçant qu’il est indésirable dans le quartier.
On objectera : un référendum d’initiative populaire, quintessence de la procédure démocratique, peut-il sérieusement être ainsi qualifié ? Je répondrai sans hésiter par l’affirmative. Le peuple soi-même, en corps et en majesté, ne peut s’affranchir du respect des droits fondamentaux. Il ne peut provoquer un pareil court-circuit dans la mécanique complexe de la légalité au prétexte qu’il dispose des moyens de se substituer à ses représentants à tous les échelons de l’édifice fédéral et de dicter sa volonté au niveau où aucun recours n’est possible : la constitution. Je me mets docilement, ce disant, à l’école des précurseurs de l’Etat de droit. Ce sont eux qui ont posé que la loi qui s’applique aux libertés ne saurait être une volonté absolutiste, car le législateur, fût-il le peuple souverain, est tenu par ses propres lois, à défaut de quoi il devient aussi despotique qu’un monarque. D’ailleurs, le plus illustre des citoyens suisses, J.J. Rousseau, entendait que la volonté générale limite son expression aux normes à caractère général. Il avait prévenu :
Il n’est pas bon (…) que le corps du peuple détourne son attention des vues générales, pour la donner aux objets particuliers. Rien n’est plus dangereux que l’influence des intérêts privés dans les affaires publiques.
On aura constaté que la votation suisse a suscité une large réprobation. Un référendum d’initiative populaire est un procédé si ostentatoire. Le bandit a dicté son ordre à visage découvert et le coup de main avait été monté par un parti soigneusement étiqueté d’extrême-droite. Laïcs et républicains avaient beau jeu de s'arroger l'honneur et le devoir de le dénoncer. Mais ont-ils réagi aussi vivement à la récente annonce de l’interdiction du voile intégral par un autre parti d’extrême-droite dans les espaces publics de la municipalité italienne de Montegrotto Terme, pour ce même motif d’ « identification » qui semble avoir la préférence des élus français ?
Au regard de la brutalité de la méthode suisse, la « situation élémentaire du bandit » s’est subtilement ramifiée en France et les ordres que celui-ci y donne, bien que tout aussi impérieux, sont absous par des réseaux de légitimation au-dessus de tout soupçon. La dérive du droit s’en trouve confortée par le plus sûr des complices : l’indifférence.
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*Sur cette question, voir : K. Satour, L’immigration face à la régression identitaire française, 5 janvier 2006, à l’adresse suivante :
http://elhadichalabi.free.fr/pages/instanceinfo/france/banlieue.htm
Auteurs cités :
H.L.A. Hart, Le concept de droit, FU De St Louis, 1976, pp. 31-38.
Dominique Schnapper, Qu’est-ce que la citoyenneté, Gallimard, 2000, p. 27.
J.J. Rousseau, Du contrat social, livre III, chapitre IV.
K. Marx, La question juive, Edition électronique, (bibliothèque.uqac.uquebec.ca)
p. 16.
E. Sieyès, Qu’est-ce que le tiers état, 1789.