Khaled Satour
Ce sont bien des propos racistes qu’Édouard Philippe a tenus lors de l’interview accordée le 1e novembre à TF1. Mais ce n’est pas parce qu’il a parlé de « Français issus de l’immigration » mais parce qu’il a prétendu que ces derniers étaient en surnombre parmi les pillards du 17 octobre[1].
Ce qui trahit la malveillance du constat qu’il prétendait ainsi poser est d’abord le fait qu’il affirme le tirer des « images que nous avons vues des pillages », ce qui est un mensonge éhonté car sur l’ensemble des images disponibles, les pillards sont cagoulés et ne présentent jamais à la caméra les traits de leur visage comme preuve de leur origine ethnique.
La légende noire du 17 octobre
E. Philippe a peut-être seulement voulu voir dans ces images une projection des fantasmes qu’ont dictés à la droite tout entière les préjugés qu’elle a constitués en légende noire du 17 octobre, celle de la racaille violente et pillarde. Mais si on exclut cette hypothèse, l’autre explication d’un constat si péremptoire est qu’il ait pris à la lettre l’analyse publiée par le sociologue Jérôme Fourquet qui, ayant recueilli dans la presse un échantillon de 70 personnes arrêtées par la police dont les noms ont été rendus publics, a décompté parmi elles 75% portant des prénoms à consonance arabo-musulmane ou africaine.[2].
Or, cet élément ne fait-il pas soupçonner que les déclarations de l’ancien premier ministre de Macron ont conclu, sur une chaîne et à une heure de grande écoute, une opération concertée de désinformation?
En effet, à supposer qu’on puisse tirer un quelconque enseignement d’un échantillon aussi réduit et aussi aléatoire que celui qu’a prélevé le sociologue, on peut craindre que s’il se constitue à 75% de jeunes immigrés, c’est parce que la police française, comme à son habitude, n’a pas lésiné sur l’interpellation au faciès et que les journaux qui ont publié les états civils n’ont pu résister à la tentation de leur appliquer leur propre tri raciste. Sans compter que, d’autre part, l’évaluation tout entière faite par ce sociologue repose sur un nombre de personnes interpellées dont on ne sait pas si elles ont par la suite été reconnues coupables.
C’est donc ce continuum de données douteuses fournies par la police et la presse, cautionnées par un prétendu sociologue, qu’Édouard Philippe est venu parachever devant les caméras de TF1.
Mais quelques bonnes âmes républicaines ont tenté d’en dissimuler la nocivité en déclenchant une querelle sémantique à propos de l’expression « Français issus de l’immigration ».
Ceux qui ont soutenu que l’expression était raciste, et parmi eux le journaliste Jean-Michel Aphatie (qui en dehors de ses moments de lucidité anticolonialiste incarne l’idiot utile de la droite plus souvent qu’à son tour), ont en vérité tendu à Édouard Philippe la perche qu’il lui fallait pour occulter son dérapage dès le 4 novembre sous un simple argument de bon sens : « Bien sûr qu'il y a des Français issus de l'immigration, s’est-il contenté de répondre. Et ils sont Français. Et ils ont les mêmes droits que les Français. Et les mêmes devoirs ».
Retournement de stigmate
Bien qu’il ait ainsi réussi son rétablissement, E. Philippe n’est pas entièrement sorti de l’ambiguïté qui lui fait dire à la fois qu’il y a des Français à part issus de l’immigration mais qui sont des Français comme les autres. Preuve en est qu’il se rattrape comme il peut en récitant son catéchisme républicain de l’égalité des droits.
Mais si on tient à rendre compte de la réalité dans son entière complexité, on doit dire que la société française étant une société de classe mais aussi de race, il est parfaitement juste de considérer l’immigration post-coloniale comme une catégorie sociale à part entière, unie dans la condition commune que lui assigne la domination qu’elle subit spécifiquement au titre du racisme et de la négrophobie, mais peut-être bien plus ouvertement de l’islamophobie qui s’est traduite institutionnellement par des lois et des pratiques administratives ouvertement discriminatoires.
En réaction, plusieurs courants associatifs et intellectuels s’identifiant à ces catégories de la population ont revendiqué ce particularisme. Pour cela ils ont forgé tout au long des cinquante dernières années diverses appellations pour les définir soit par sous-appartenances (beurs, blacks, afro-descendants, arabes, musulmans…), soit génériquement en tant qu’indigènes ou barbares.
Ces protestations existentielles ont été parfois verbalisées dans un retournement de stigmate comme l’adoption dans des milieux culturels contestataires de la qualification de caillera (pour racaille). Il est même arrivé qu’y soit associé un programme d’action politique. C’est ainsi que dans l’appel des Indigènes de la République rendu public en janvier 2005 « des militantes et militants engagés dans les luttes contre l’oppression et les discriminations produites par la République post-coloniale » incitaient une population se reconnaissant comme indigène à faire émerger « une dynamique autonome » qui prépare « un combat commun de tous les opprimés et exploités pour une démocratie sociale véritablement égalitaire et universelle ».
Que cette dynamique autonome se soit brisée sur les résistances rencontrées sur le terrain n’est pas contestable puisque les principaux initiateurs de cet appel semblent bien être rentrés dans le rang, ne se distinguant des autres soutiens à la candidature de Mélenchon à la présidentielle de 2027 que par une gouaille provocatrice et des éléments résiduels de leur discours originel.
Mais si l'ouvrage devait être un jour remis sur métier, nulle représentation emblématique de ces populations ne s'offenserait qu'on rappelle qu’elles sont issues de l’immigration.
[2] https://lessurligneurs.eu/mobilisation-du-17-octobre-les-auteurs-de-violences-portent-ils-a-75-un-prenom-arabo-musulman-ou-dorigine-africaine/
Ces chiffres peuvent être recoupés avec ceux des incarcérations communiquées à l’AFP par le ministère de la Justice. Sur un échantillon provisoire de 186 personnes écrouées dans le cadre des violences urbaines du 17 octobre, 70% sont de nationalité française, dont la quasi-totalité est née en France.

Votre critique statistique est sérieuse et documentée. En revanche, l'explication par une sélection policière et médiatique intentionnellement raciste demeure une hypothèse, et non un fait établi. De plus, votre article pose une question pertinente sur la circulation et la légitimation des informations douteuses, mais il ne démontre pas l'existence d'une stratégie organisée de désinformation. Souad
RépondreSupprimer