lundi 15 juin 2026

AU MILIEU DES PÂTURAGES DU KANSAS


 

Khaled Satour

Pendant un mois et demi, la folie du football va souffler sur le monde, le livrant à toutes les frénésies et les incohérences. C’est la coupe du monde de Donald Trump, taillée aux mesures de sa mégalomanie par la FIFA et n’abandonnant à ses deux voisins du Nord et du Sud que quelques miettes de gloriole.

Cette compétition est à peine entamée que l’on sait déjà à quel point elle pâtira de la xénophobie fascisante qui caractérise les politiques actuelles des États-Unis. Je ne vois donc aucun intérêt à répercuter les débats en cours sur les obligations que les règlements de la FIFA sont censés faire peser sur le pays organisateur en matière d’égalité de traitement des invités et même, paraît-il, en matière de droits de l’homme.

Comment croire que la Fédération internationale est en mesure, si tant est qu’elle en ait la volonté, d’imposer une quelconque règle élémentaire de droit ou de morale à un président imbu de sa toute-puissance, coupable d’ingérences brutales dans les affaires intérieures des États, complice d’un génocide et ordonnateur direct de divers massacres de masse.

J’ai entendu certains « experts » soutenir que toute velléité de boycott de la compétition aurait été une erreur car il n’y a aucune raison de pénaliser le mouvement sportif et les athlètes engagés.

L’argument est irrecevable car cette coupe du monde est d’abord un outil du néo-libéralisme et de l’impérialisme les plus destructeurs contre lesquels tous les moyens de lutte sont légitimes dont le boycott précisément et par excellence.

Au lieu de quoi, c’est à l’obséquiosité attristante de certaines des principales victimes de cet impérialisme qu’il nous est donné d’assister. Il n’est pas jusqu’à l’Iran, écrasé sous les bombes de Trump et de Netanyahou depuis plus de trois mois, qui ne tienne à être présent et ne soit disposé pour cela à subir les pires humiliations (refus de visas à ses dirigeants, refus d’hébergement de la sélection nationale).

Je passe sur l’inqualifiable servilité devenue coutumière à l’autorité palestinienne dont le chef de la fédération nationale de football a été refoulé comme un malpropre aux frontières étasuniennes.

Plus feutrée et apparemment moins compromettante est la « pondération » de l’Algérie qui ne rate plus la moindre occasion de se prévaloir de son amitié séculaire avec les Américains. On n’est donc pas surpris qu’elle participe avec tant d’enthousiasme à la coupe de Trump, qui n’est pourtant qu’une diversion pendant laquelle les États-Unis continueront à étrangler Cuba au moyen d’un embargo chaque jour plus intenable, à dicter leurs volontés au gouvernement du Venezuela dont ils ont kidnappé le premier magistrat et spolié les revenus pétroliers et à menacer l’Iran pour l’amener à composition.

Dernière manifestation en date de cette complaisance algérienne : la condamnation renouvelée la semaine dernière par le ministère des affaires étrangères « des attaques » de l’Iran contre « les frères arabes » du Golfe, (en fait, contre les bases américaines de la région).

Voilà pourquoi je m’appliquerai soigneusement à ne rien voir ni savoir des péripéties de la compétition et notamment des prestations de l’équipe nationale algérienne ainsi que de l’hystérie joyeuse ou douloureuse que ne manqueront pas de manifester ses supporters.

L’orgueil sportif, vestige étriqué et intolérant du nationalisme libérateur, a trop manifestement substitué ses emportements aux élans raisonnées d’une fierté diplomatique aujourd’hui moribonde.

Je ne pense pas que le drapeau algérien, défendu avec un zèle compulsif contre les outrages les plus insignifiants, sera plus honoré d’être déployé au milieu des pâturages du Kansas qu’il ne le fut d’être déplié sur le sol de cet hôtel d’Alger où il a été méthodiquement piétiné.

 

 

samedi 16 mai 2026

QUAND L’ALGÉRIE SE PRÊTE AU « CULTURE WASHING » DES ÉTATS-UNIS

 

 

 


Khaled Satour

 Quel sentiment peut-on éprouver en apprenant qu’un accord relatif à la « protection des biens culturels » conclu en 2024 entre l’Algérie et les États-Unis est entré en application ce jeudi 14 mai ?[i]

Une journée d’étude sur la coopération bilatérale « algéro-américaine en matière de protection et de préservation du patrimoine culturel » a réuni des experts des deux pays au Palais de la Culture d’Alger. On y a discuté de la « protection et de la préservation du patrimoine culturel algérien ».

Lorsque le 7 avril dernier, Donald Trump haussait le ton contre l’Iran en annonçant au monde qu’ « une civilisation entière va mourir ce soir », l’aviation des États-Unis et celle de leur complice israélien avaient déjà détruit ou gravement endommagé en quelques semaines 150 sites culturels et historiques iraniens, dont certains sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco, comme le palais du Golestan à Téhéran et la place Naqsh-e Jahan à Ispahan.

Pourtant ne voilà-t-il pas que les États-Unis, nés à la vie nationale il y a à peine plus de deux cents ans en ne recevant d’autre initiation à l’expertise patrimoniale que la destruction corps et biens des civilisations amérindiennes qu'ils avaient rencontrées sur leur chemin, ne les voilà-t-il donc pas promus au rang de gardiens du patrimoine culturel algérien?

Eux qui, avant de raser des monuments iraniens parfois vieux de 2500 ans, avaient entre autres pratiqué la politique de la terre brûlée au Vietnam puis dilapidé les musées irakiens avant de cautionner la destruction depuis le 7 octobre par Israël à Gaza, non seulement de la quasi-totalité des immeubles d’habitation, mais de plus de 160 sites culturels, des lieux de culte souvent prestigieux, des monuments, des musées et des sites archéologiques, sans parler des écoles et universités.

Ces mêmes Américains, dotés de ce même palmarès, viendraient en Algérie pour y protéger des biens qu’ils se sont toujours donné pour vocation de réduire en cendres sous tant d’autres latitudes. On peut les croire et asseoir à la même table qu’eux les malheureux experts algériens commis à la négociation.

Mais on peut aussi en douter sérieusement et supposer que l’Algérie est enrôlée, à la faveur de sa toute nouvelle « real diplomatie », dans une entreprise d’enfumage qui s'apparente à un vulgaire « culture washing ».