Khaled Satour
Au soir du vendredi 27 février, le médiateur omanais dans les négociations
entre Washington et Téhéran annonçait qu’un accord de paix était en vue. Mais à
l’aube du samedi 28 les États-Unis et Israël bombardaient massivement plusieurs
villes iraniennes sans déclaration de guerre, tout en assurant qu’ils
entamaient une « guerre préventive » de légitime défense destinée à parer à «
un péril nucléaire imminent ».
C’est ainsi qu’a été déclenchée l’attaque dont l'objectif est la destruction
d'un pays de cent millions d'habitants : sa violence et la fausseté de ses
motifs allégués participent d’une seule et même entreprise.
C’est la conjonction d’actes matériels criminels et de déclarations mensongères
qui donne sa complétude à l’agression dont la violence aveugle ne s’est pas
démentie depuis près d’un mois. Le mensonge n’y est pas détachable de l’action
violente qu’il accompagne pour en falsifier la vérité. Tous deux découlent de
la même capacité d’agir car le mensonge est lui-même foncièrement action.
Il n’est pas surprenant que cette identification de la capacité de mentir à
celle d’agir se rencontre surtout dans des écrits de science politique. La
déformation par la parole de la réalité des faits n’a rien à voir dans ce
domaine avec l’erreur ou avec une quelconque autre défaillance de la
conscience. Si elle relève de la capacité d’agir, c’est parce qu’elle constitue
une altération délibérée de la vérité décidée par des gouvernants qui prennent
au mot les développements de Machiavel sur l’utilité du mensonge.
Elle n’est par ailleurs pas improvisée car elle s’inspire toujours d’un récit
préexistant dans lequel le conflit a été précédemment emballé et qui est prêt à
être mis à jour à chaque fois qu’une péripétie vient s’y ajouter. Si le
mensonge est d’usage si fréquent en politique, c’est en effet parce que les
États savent comment le rendre plus vraisemblable que la réalité, plus conforme
aux attentes de l’opinion publique qui en est destinataire. Le mensonge en
politique créé de toutes pièces des faits qu’on prend soin d’insérer dans un
récit familier dont il accrédite les développements antérieurs (cela fait des
décennies qu’on diabolise l’Iran en tant que menace suprême pour l’Occident).
Il en acquiert plus de crédibilité que la réalité elle-même car son auteur
savait d’avance ce que le public souhaitait entendre et comment lui donner
pleine satisfaction. Aussi bien le mensonge se substitue-t-il à la réalité
aussi sûrement qu’un fait matériel avéré.
Et c’est parce que le mensonge israélo-américain est partie intégrante de
l’action qu’il n’est pas du tout indifférent de savoir si les États, pris
individuellement ou considérés dans leur globalité, l’ont cautionné par leur
approbation ou se sont insurgés contre son usage.
Nous devons en effet tenir pour une certitude que, si aucun État au monde n’a
les moyens de faire échec par la force ou la dissuasion aux armes
israélo-américaines, tous les États souverains du monde ont reçu en partage
cette part de la capacité d’agir qui permet de prendre position par la parole
sur une telle agression criminelle, soit en entérinant le mensonge soit en
rétablissant la vérité.
De même que le mensonge initial qui visait à légitimer l’agression est
inséparable des actes matériels auxquels elle donne lieu, sa dénonciation n’est
pas exempte de vertus actives, plus exactement réactives : elle est en mesure
d’ôter à l’agression sa complétude apparente et sa justification fallacieuse et
par là même de hâter sa fin. Elle vise de façon délibérée à restaurer la vérité
que le mensonge initial tente d’abattre et, tout comme ce dernier, elle
s’inscrit dans la ligne d’un récit doté d’une certaine antériorité qui s’est
toujours attaché à réfuter les prétextes invoqués par l’hégémonie impérialiste.
Ceci nous autorise à dire, et c’est là que je voulais en venir, que les États
qui ont choisi au contraire de faire des déclarations appuyant le mensonge de
la légitime défense ou soutenant les monarchies du Golfe en tant que victimes
de l’Iran endossent une responsabilité plus lourde qu’ils ne voudront jamais
l’admettre dans l’attaque criminelle visant la société et les infrastructures
iraniennes mais aussi dans l’embrasement de la totalité du Moyen-Orient qui
pourrait en résulter.
Les plus mal lotis parmi eux sont ceux qui renient, pour cela, de longues
années d’affiliation au récit anti-impérialiste. N’ayant pas osé mettre en
œuvre la capacité d’action que permet la parole souveraine, ceux-là en sont
réduits à ne mêler à leurs discours que les slogans creux qu’ils ont hérités de
leurs engagements passés… et qu’ils feraient mieux de nous épargner.
