mardi 23 avril 2024

GAZA : UNE ÉQUATION STRICTEMENT COLONIALE


 

Khaled Satour

Chaque jour qui passe nous apporte une nouvelle raison de ne jamais détourner le regard de Gaza, de refuser toute lecture de la situation à partir de données périphériques, qu’il s’agisse de la passe d’armes entre l’Iran et Israël ou des débats stériles qui se déroulent sur la scène du Conseil de sécurité.

La situation à Gaza suffit à nous restituer l’image de l’équation coloniale dont on veut nous distraire : une résistance armée aux moyens limités combattant depuis six mois l’armée cosmopolite d’Israël approvisionnée en moyens de destruction par les plus grandes puissances technologiques du monde mais impuissante à faire la décision et se vengeant jour après jour sur une population cernée à l’intérieur d’un champ de ruines, sans armes et sans abri, affamée. Si cette équation a besoin d’être complétée, il suffit d’y ajouter la résistance menée en Cisjordanie contre l’alliance armée/colons acharnée à mener à son terme l’entreprise de dépossession de la terre palestinienne.

Il n’y a aucune considération régionale, aucun équilibre impérial mondial qui puissent nous détourner de cette configuration en ce moment décisif de l’histoire où le sionisme a été poussé à réaliser par les actes les plus abjects ses prédispositions latentes au génocide et où, simultanément, l’Occident ne tente même plus de dissimuler le lien qu’il a gardé intact avec son passé colonial et notamment les penchants racistes et liberticides qu’il lui a toujours inspirés.

On peut certes prendre acte de l’inimitié israélo-iranienne et des risques de guerre dont elle est porteuse et faire le constat que Téhéran est en mesure d’assigner des limites à la domination régionale israélienne. Mais on doit garder à l’esprit que l’Iran est mû par des mobiles de politique intérieure et extérieure dans lesquels la cause palestinienne ne représente que la portion congrue. Le régime iranien joue contre les États-Unis une partie dont les enjeux excèdent de beaucoup le sort de la Palestine et qui s’élargissent à de rapports de force régionaux qui ont toujours servi à éclipser la cause palestinienne.

L’exacerbation de l’opposition israélo-iranienne et la polarisation des analyses sur les risques de déstabilisation régionale qu’elle peut entraîner ne constituent qu’une diversion ayant pour fin de renvoyer la Palestine à l’oubli dont le 7 octobre l’a sortie.

Il n’est donc pas fortuit que la brusque tension entre Israël et l’Iran dont nous avons été témoins ces derniers jours ait suffi pour que la guerre d’agression israélienne soit rejetée au second plan et pour que le réel colonialiste soit supplanté par le simulacre géopolitique régional.

Et ce que j’appelle simulacre en l’occurrence c’est la représentation que les acteurs les plus influents et leurs médias donnent de la réalité. Les États-Unis, l’Europe occidentale, Israël et les pays arabes de la région ont chacun pour son compte un intérêt à faire oublier les deux données essentielles de la situation qui prévaut en Palestine : une résistance armée anticolonialiste qui ne faiblit pas et des crimes de guerre d’une intensité sans précédent commis par Israël pour infliger à la résistance une défaite dont elle ne se relèverait pas.

Cette représentation se nourrit d’abord de la délégitimation de la résistance armée. Les groupes palestiniens qui combattent l’armée israélienne à Gaza sont quasi unanimement frappés d’ostracisme. Cette position relève chez chacun des protagonistes de calculs qui lui sont propres mais qui, si variés qu’en soient les prétextes, visent le même objectif : disqualifier le combat mené par les armes contre l’occupant afin de séparer la question palestinienne de son contexte anticolonialiste.

Il est révélateur à cet égard que les arguments du droit international et du droit humanitaire qui sont mobilisés contre Israël depuis six mois fassent l’impasse sur la règle maîtresse que la communauté internationale a instituée consécutivement au processus de décolonisation du siècle dernier : la résolution 3070 adoptée par l’Assemblée générale le 30 novembre 1973 qui réaffirme « la légitimité de la lutte des peuples pour se libérer de la domination coloniale et étrangère et de l'emprise étrangère par tous les moyens en leur pouvoir, y compris la lutte armée ».

On aurait dû y trouver un motif légitime à fournir aux Palestiniens les armes nécessaires à leur défense. Au lieu de quoi, on surarme la main qui les assassine.

Il nous revient donc, par la seule arme de la parole et en dépit d’une dissuasion qui revêt des formes de plus en plus menaçantes, d’entretenir la mémoire du droit et des sacrifices immenses qui ont permis de l’arracher.

dimanche 31 mars 2024

MAROC-ISRAËL : UNE MACABRE ÉCONOMIE CIRCULAIRE


 

Khaled Satour

De tous les États complices d’Israël dans son entreprise de liquidation physique du peuple palestinien, le Maroc est sans doute celui qui en fait le plus cyniquement son fonds de commerce. En amont, il fournit à l’État sioniste un banc d’essai pour ses armements les plus meurtriers et, en aval, il obtient de l’armée génocidaire cette insigne récompense : le droit de se mettre en vedette dans le transport de l’aide humanitaire aux populations que celle-ci a dûment massacrées et affamées. 

Il y a quelques jours, l’ambassadrice du Maroc à Paris, Samira Sitaïl, se vantait de « la véritable percée humanitaire » réalisée par son pays dans l’acheminement de l’aide à Gaza par la voie terrestre à travers le point de passage de Karam Abou Salem, en territoire israélien, grâce à une autorisation spéciale du cabinet du premier ministre israélien. Elle ne semblait pas s’aviser que les secours marocains rouleraient dans les sillons creusés par les blindés qui crachent la mort quotidiennement dans le territoire martyr depuis six mois et que trop de haine avait été semée sur cette piste sanglante pour que l’aide soit la bienvenue.

L’ambassadrice ne voyait dans ce « privilège » que l’hommage rendu à une diplomatie qui conciliait « une tradition très ancienne de soutien au peuple palestinien » et l’excellence des « relations que nous entretenons avec l’État d’Israël ». A croire que le Maroc n’a normalisé avec Israël que pour mieux soutenir le peuple palestinien !

Or, on apprenait à peu près simultanément que le groupe d’armement israélien Bluebird venait de tester sur le territoire marocain son nouveau drone kamikaze SpyX « porteur d’ogives de 2,5 kg pour des frappes de précision faites à une vitesse de 250 km/h [1]».

De sorte que la normalisation semble avoir pour le Maroc une double fonction : permettre à Israël de perfectionner son arsenal génocidaire et obtenir en contrepartie des facilités pour voler au secours du peuple génocidé.

La coopération israélo-marocaine prend ainsi l’allure d’une macabre économie circulaire : les massacrés, affamés et éclopés de Gaza ne sont pas tout de suite jetés au rebus après la consommation génocidaire barbare dont ils font l’objet. Ils sont recyclés par le soft power marocain pour resservir comme de vulgaires déchets dans le cadre du « soutien traditionnel » apporté par le Commandeur des Croyants à la Palestine et de la « protection » accordée à la première qibla des musulmans. Une dose de sainteté n’a-t-elle pas toujours été injectée dans les entreprises les plus mortifères ?

La perspective ne se découvre cependant entièrement au regard que lorsqu’on éclaire l’autre versant de cette collaboration scélérate dans laquelle se scelle la gémellité des entités alaouite et sioniste.

Il faut en effet savoir que, d’une part, ce n’est pas d’une façon fortuite qu’Israël a testé au Maroc son drone SpyX. Tous les modèles de drones israéliens qui sèment la mort à Gaza ont d’abord été expérimentés contre les pasteurs sahraouis qui s’aventurent avec leurs troupeaux dans les territoires libérés par le Polisario. Au moins 86 civils ont été tués de cette façon au cours des trois dernières années. C’est ce que nous apprend un article publié le 20 mars dernier par le journal français l’Humanité. Et le pacte criminel conclu entre les deux États colonialistes repose sur une complémentarité beaucoup plus large car « Israël exporte désormais ouvertement son savoir-faire colonial pour aider le royaume à maintenir et resserrer son emprise sur le Sahara occidental » . Un colonel sahraoui révèle à l’envoyé spécial du quotidien que depuis la rupture du cessez-le-feu entre Rabat et le Polisario en 2021, les agents de la répression coloniale alaouite bénéficient de « l’arsenal et des technologies que leur offre Tel-Aviv, (des) experts militaires israéliens qui les épaulent et d’informations livrées par des satellites de reconnaissance[2] ». 

 

A quoi il faut ajouter, d’autre part, que cette coopération est en voie de conduire à une véritable fusion des ressources humaines et militaires des deux États qui s’est ébauchée par la réforme consulaire annoncée le 10 janvier dernier, au plus fort du génocide de Gaza. 

 

Cette réforme accorde aux « ressortissants » marocains résidant en Israël toutes les facilités pour se faire délivrer par le royaume les cartes d’identité et les passeports auxquels ils ont droit. Quand on sait qu’il y a environ 1 million d’Israéliens originaires du Maroc qui sont potentiellement candidats à la double nationalité, on peut supposer que le souverain alaouite doit s’enorgueillir d’avoir un très fort contingent de sujets, reconnus ou potentiels, participant sous l’uniforme sioniste aux exactions commises contre les Palestiniens. Ce sont autant de criminels de guerre qui pourront demain venir, sous l’un ou l’autre des uniformes indifféremment, massacrer les Sahraouis et menacer la sécurité des États voisins. Un autre aspect à ne pas négliger du recyclage illimité que permet cette économie circulaire.

Telles sont quelques-unes des conséquences de la normalisation israélo-marocaine de 2020 qu’on omet souvent de mentionner. Le rapprochement opéré en 2020 sous l’égide de Donald Trump n’est pas seulement un coup porté par la monarchie marocaine à la cause palestinienne. Il a donné naissance à une alliance colonialiste d'arrière-garde dont le projet ouvertement affirmé est de mettre à mort deux causes légitimes : celles des peuples palestinien et sahraoui, victimes tous deux de la spoliation de leur terre, de l’exil et de la répression la plus sauvage. En se faisant le complice des massacres de Gaza, le Maroc entend en définitive faire un investissement rentable à moyen terme et ayant pour objet de rendre Israël redevable d’une dette à acquitter par des voies similaires au Sahara Occidental.