dimanche 8 décembre 2019

HIRAK : L’ENCOMBRANTE UNITE DU PEUPLE



Khaled Satour
 Quelques rappels en guise d'introduction
Les élections présidentielles qui auront lieu ce jeudi 12 décembre, selon les vœux du chef d’état-major, seront une farce, c’est-à-dire, au regard des souffrances de ces dernières décennies et des espoirs conçus ces derniers mois, l'histoire qui se répète dans ses épisodes les moins prometteurs. Il est clair en effet que le pouvoir reconstituera, en cooptant un homme du sérail, la façade présidentielle qu'il avait avant le 22 février. Il  avait auparavant puisé dans sa réserve pour établir la composition du panel dit du dialogue chargé d’exécuter son agenda, en concertation étroite avec l’administration en place, afin de produire en un temps record les textes qui encadrent le scrutin et que les deux chambres du parlement résiduel hérité du règne de Bouteflika se sont empressées d’approuver. A cette occasion, l’ambiguïté de certains acteurs de la « société civile », prétendument alliés au hirak, s’est confirmée. On aura surtout remarqué le jeu trouble auquel s’est livré en solo le « Forum de la société civile », qui avait à peine signé avec deux autres groupes d’associations une plate-forme d’action commune à la Conférence de la Société Civile du 15 juin, qu’il s’en retirait sans crier gare le 17 juillet pour soumettre, de sa seule initiative, une liste de 13 personnalités chargées de mener le dialogue. Le pouvoir a saisi la balle au bond pour désigner un panel présidé par un vétéran du régime rompu au double langage, flanqué de personnalités de second plan chez qui l’opportunisme le disputait à la médiocrité. Au terme du processus, une autorité indépendante de surveillance des élections, elle-même présidée par un apparatchik et composée de personnalités sans relief, a été constituée.

Quelles que puissent être les improbables velléités que pourrait avoir cet aréopage de justifier le label d’indépendance qu’on lui a accolé, ces élections ne peuvent que reconduire le système en place. D’une part, en effet, ladite autorité, dont la composition ne procède pas, ne serait-ce que de façon minoritaire, du hirak ne dispose d’aucune ressource politique qui lui permettrait de court-circuiter une administration bien en place, rompue à la fraude électorale et d’autant plus solidaire du pouvoir qu’elle a été, au cours des derniers mois, profondément reprise en mains par les maîtres du moment, au moyen de nombreux limogeages suivis de nouvelles nominations. D’autre part, surtout, la chape de répression qui enserre le pays et qui s’est alourdie au fur et à mesure que les échéances imposées approchaient n’est pas faite pour favoriser les états d’âmes et les sursauts civiques. Ces hommes et ces femmes seront les soldats du système qu’ils serviront dans les strictes limites de ses intérêts.


ENTRE LE HIRAK ET LE POUVOIR, LE PEUPLE …

Ce qui participe à obscurcir la vision que l’on a de la situation en Algérie est sans doute la difficulté qu’il y a à identifier clairement, c’est-à-dire en termes de rapports de forces politiques significatifs, les protagonistes de la confrontation en cours. Il est insuffisant d’affirmer que la confrontation met aux prises le peuple et le pouvoir. On peut certes préciser que celui-ci s’incarne sans médiation dans le commandement de l’armée en la personne de son chef d’état-major, mais le premier pôle de la confrontation, le peuple, demeure par trop indéterminé.
 
Le peuple est une entité à la fois concrète car elle se donne à voir dans des rassemblements humains qui peuvent être impressionnants, et fictive parce qu’elle est totalisante à l’excès et suggère une cohésion et une homogénéité sujettes à caution. Elle ne peut servir à une utile identification sociale et politique car elle ne désigne, sans autre forme de détermination, que la population, saisie en tant que collectivité humaine constitutive de la base sociologique d’un Etat. En tant que tel, le peuple est l’ensemble des gouvernés définis par opposition aux gouvernants. Il a une fonction de légitimation des instances qui le gouvernent, essentiellement par la désignation et plus rarement par le contrôle et la destitution. C’est ce statut, codifié par la constitution, qui seul définit de manière conséquente le peuple et, en dehors des procédures qui le régissent, ce dernier n’a pas de présence spécifique. Il n’existe, lorsqu’il n’est pas assigné à cette fonction, que dans les discours polémiques des uns et des autres qui se revendiquent d’en être l’émanation et les porte-parole, quand ils ne prétendent pas purement et simplement être le peuple incarné.
 
Or, que nous est-il donné d’entendre actuellement ? D’une part, que le hirak est le peuple soulevé en corps et en majesté contre le pouvoir en place. Tout le suggère, d’ailleurs, faut-il le préciser car, quelles que soient les réserves qu’il peut susciter, ce mouvement est indéniablement un phénomène sans précédent qui marquera durablement l’histoire du pays : nul n’aurait parié il y a moins d’un an qu’une contestation à laquelle prendraient part des foules aussi nombreuses secouerait la torpeur de plusieurs villes d’Algérie pendant de longs mois, dans laquelle seraient scandés les slogans que les Algériens ont longtemps intériorisés, depuis une époque bien antérieure au règne désastreux de Bouteflika.  Mais on entend aussi, d’autre part, que l’armée est issue du peuple et en exprime la volonté qu’elle a en l’occurrence réalisée en écartant Bouteflika et ses prétentions à un cinquième mandat, de telle sorte qu’il faudrait considérer que, le mouvement ayant atteint son objectif grâce à l’armée, la contestation surabondante qui se prolonge aujourd’hui pour s’en prendre à son chef d’état-major serait un hirak perverti, un « faux hirak », agité par les forces occultes dont le peuple a obtenu l’élimination. Avec, comme déduction finale tirée de ces assertions, l’affirmation que le hirak actuel ne saurait être celui du peuple. J'ai déjà eu pour ma part l'occasion d'écrire que, selon les observations objectives qu'il était possible de faire, c'est bien au contraire au lancement du mouvement qu'on a senti la main de secteurs organisés proches des appareils de pouvoir. Il n'est pas sûr que le hirak soit par la suite resté sous leur contrôle. On peut imaginer qu'il ait rapidement puisé dans le profond ressentiment accumulé depuis des décennies pour rejeter le système dans toutes ses composantes.


L’INTROUVABLE SOCIÉTÉ

Quoiqu'il en soit, s'il a été possible d'assaisonner ainsi le peuple à toutes les sauces, si chacune des parties en présence a pu l'enrôler dans son intégralité, c'est parce qu'il a été appréhendé de toutes parts comme une entité indivisible unie dans la défense de la patrie. Et, précisément, le patriotisme, cette autre notion problématique, est sans relâche la ressource et la référence qui est mobilisée par tous, un patriotisme qui s’obstine à se nourrir de la référence nationaliste dans une compétition effrénée autour des symboles de la lutte de libération nationale, près de soixante ans après l’indépendance, comme s’il ne s’était rien passé entre-temps, comme si la société et l’Etat n’avaient pas coexisté pendant des décennies entières, tantôt dans la collaboration tantôt dans l’affrontement de leurs composantes, et comme si surtout des événements dont l’ampleur tragique n’est pas loin d’égaler ceux qu’avait provoqués la dernière phase de l’époque coloniale n’avaient pas déchiré le corps social au cours de la décennie 1990.
 
En vérité, personne ne veut prendre acte de ce qu’est aujourd’hui l’Algérie, peuple, Etat et société. La société surtout est victime de ce déni, elle est purement et simplement escamotée. Tant qu’elle ne reviendra pas au-devant de la scène, en se divulguant dans l’actualité des luttes qui s’y déroulent et qui différencient les aspirations en son sein et les projets politiques susceptibles de les satisfaire, il sera difficile de sérier, sans risque d’erreur, les protagonistes et les enjeux des confrontations. Et la notion de peuple continuera à favoriser toutes les manipulations, toutes les impostures.
 
Le peuple « tout entier » ne peut entreprendre une révolution car il ne se donne à voir (et entendre), du fait même de la complétude qui est la sienne, sous aucune configuration propice à la différenciation et n’a de ce fait de réalité qu’instrumentale. Dès lors, on n’a d’autre moyen d’attester de la force politique qu’on lui attribue qu’en admirant sa capacité à mobiliser le nombre. On le voit bien, la vitalité du hirak n’est mesurée qu’à l’aune de son aptitude à rassembler, d’une manière répétitive devenue quasiment mécanique, des foules suffisantes pour remplir les objectifs des caméras. Le problème est que la force du nombre pourra toujours être relativisée, mise en balance avec celle d’une « majorité silencieuse » que revendiqueront les uns ou les autres. Surtout, elle ne peut en tant que telle être significative d’une puissance politique capable de peser sur les équilibres de pouvoir au sens large du terme (économique, social et politique) que seul un ancrage structuré dans les rapports sociaux de production est en mesure de modifier. 
 
Qu’il n’y ait, dans la contestation, rien qui singularise l’apport spécifique des ouvriers, des paysans, de la masse des sous-prolétaires qui ne survivent par dizaines de milliers que grâce au travail journalier effectué au noir, est à cet égard édifiant. A croire que ces catégories sociales se sont évaporées ou bien alors qu’elles se sont singulièrement aseptisées au point de se fondre dans l’unanimisme « populaire ». A moins qu’elles ne soient murées dans le silence et qu’elles ne soient parties prenantes ni de la contestation actuelle ni du discours régressif et mortifère qui s’efforce de la dénigrer ! Le fait est qu’on n’en sait rien. Et c’est en cela que réside l’ambiguïté du hirak qui permet au pouvoir de cultiver impunément sa propre duplicité. Qui représente-t-il ? Et quel projet formule-t-il pour ceux qu’il déverse dans la rue depuis dix mois, en dehors de ces platitudes institutionnelles dans lesquelles l’ont fourvoyé ceux qui se sont arrogé le droit de parler en son nom (avant de se taire soudain l’été dernier, renonçant à leurs conférences prétendument fédératrices et à leurs « feuilles de routes »). Ces deux questions, qui découlent l’une de l’autre, le hirak semble parti pour ne jamais y répondre.
 

Mais cette indétermination, pour peu qu’on l’interroge, ne manque pas de faire sens.  On a beau soutenir qu’elle était calculée, dictée par l’impératif de ne pas diviser les rangs, elle révèle en réalité le rapport de forces qui se dissimule soigneusement au sein du mouvement. L’expérience historique atteste que lorsqu’une protestation d’envergure prétend s’exprimer au nom du « peuple tout entier », celui-ci n’est jamais que le nom que se choisissent des classes plus ou moins favorisées. En Algérie, c’est probablement une classe moyenne, séduite par les attraits de la démocratie libérale à l’occidentale, qui s’exprime depuis le 22 février au nom du hirak.

 

Et elle n’a pu entraîner dans son sillage une partie des classes populaires, essentiellement urbaines, dont les intérêts objectifs sont d’une nature matérielle et vitale d’une toute autre urgence, que parce qu’elle a puisé dans les ressources de la légitimité historique (qui la font d’ailleurs entrer en concurrence avec les appareils idéologiques du pouvoir, rompus à cette manœuvre depuis des décennies), qu’elle s’est emparé des thèmes, des symboles et des figures, vivantes et disparues, du nationalisme pour s’inscrire dans une continuité qu’elle rend problématique. Elle le fait donc de toute évidence avec un opportunisme qui n’a d’égal, en la matière, que celui du pouvoir.
 
De plus, cette partition nationaliste, dont la cohérence requiert un strict respect des canons du genre, a été brouillée par certaines tendances composant le mouvement qui ont cru devoir imposer le drapeau amazigh aux côtés du drapeau national. La confusion a ainsi été portée à son comble car le hirak a semblé vouloir superposer à un discours nationaliste unitaire déjà passablement stérile un discours identitaire d’appoint qui est venu greffer sur la légitimité historique traditionnelle largement épuisée une hyper-légitimité protohistorique, inventée il y a peu de toutes pièces. Cette hyper-légitimité a été revendiquée avec une naïveté et un naturel de pure façade, tant il est vrai que nul ne pouvait feindre d’ignorer qu’elle venait piéger la contestation à deux niveaux différents. D’une part, elle ajoutait une couche importune au maquillage (pour ne pas dire au maquignonnage) unitaire qui refoulait les oppositions de classe. Et, d’autre part, elle faisait exploser, sans avoir l’air d’y toucher, les bases consensuelles du patriotisme revendiqué et, en définitive, loin de le faire progresser vers une acception émancipatrice adaptée aux enjeux intérieurs et extérieurs contemporains, elle le lestait d’une charge régressive supplémentaire par ailleurs très polémique.

L’UNITÉ DU PEUPLE DANS LA LANGUE DU POUVOIR

Ces carences et incongruités de la contestation ont contribué à l’amener sur le champ de manœuvre favori du pouvoir, passé maître dans l’exaltation du populisme et du nationalisme. Car cette idéologie unitaire brandie par le hirak dans la grandeur nature des rues du pays, l’armée en a toujours cultivé les germes dans ses serres et a pu s’en emparer pour se représenter de plus belle comme l’interprète du peuple et son rempart. Il se trouve en effet que, dans la langue du pouvoir, l’unité du peuple est loin d’être un néologisme. C’est un dogme infalsifiable dans la mesure où, ne s’expérimentant pas sur le terrain et n’ayant donc à redouter aucune contre-expertise, elle se présuppose dans l’adhésion unanime au régime qui préside aux destinées de la nation.
 
Que l’armée soit aujourd’hui au devant de la scène ne nuit pas à cette représentation, bien au contraire, puisqu’elle a toujours été le prétendant privilégié à cette relation fusionnelle avec le peuple. Jusqu’à ce jour, et au plus fort de la contestation de la rue, cette vision des choses ne désarme pas et, venant en renfort des raccourcis et des assimilations démagogiques de Gaïd Salah, ce sont les éditoriaux de la revue « El Djeich [1]» qui en distillent la version la plus caricaturale en louant par exemple dans le numéro d’octobre dernier « la position historique et honorable de l’Armée nationale populaire qui s’est, depuis le début, rangée aux côtés du peuple, comme elle a tenu ses engagements envers le peuple et la nation ». Ce qui donne, soit dit en passant, la mesure de l’idée qu’on se fait de ce couple indissoluble que formeraient l’armée et le peuple : il ne se perpétuerait que grâce aux vertus dont se pare l’armée. C’est elle qui aurait sans jamais faillir fait la preuve de son dévouement. C’est elle qui a toujours donné, le peuple n’étant que le réceptacle, passif et reconnaissant, de ses dons. Cette idéologie de l’harmonie et de la concorde recèle donc une asymétrie, fortement suggérée, dans la mesure où la constance de l’attachement de l’armée au peuple ne saurait faire l’objet de la moindre suspicion, le peuple n’ayant jamais rempli que le seul devoir de gratitude. Ce qui confère à cette vision une logique redoutable : rien ne pouvant mieux attester de l’unité du peuple que sa passivité, le remue-ménage que provoque le hirak est la preuve qu’il divise la nation !
 
Et pareille conception n’est pas née d’hier. Elle remonte à la genèse de l’État algérien et Mostefa Lacheraf l’énonçait déjà dans un texte écrit au plus fort de la crise du FLN de l’été 1962 (il le date du 7 août 1962). Il y analysait longuement les déchirements de la direction politico-militaire qu’il opposait à "l’unité du peuple et de la base" et se désolait en conséquence de ce que cette "base unie, consciente des dangers" ait été "sollicitée par les uns et les autres, souvent même sur le ton de l'appel à la guerre civile". Il aurait fallu selon lui « tout faire pour éviter « qu’(elle) ne participe de près ou de loin à ce conflit qui aurait dû se vider avant le retour en Algérie, ou, au pire, en terrain clos entre seuls dirigeants[2]". Le constat fait par l’auteur et la recommandation qui l’accompagnait nous intéressent tout autant l’un que l’autre dans les circonstances présentes. 

- Le constat est celui d’une direction politique agitée par des conflits d’une extrême gravité mais dont les enjeux étaient extérieurs au peuple qui était « uni ». C’est donc un paradoxe qu’il relève, dans la mesure où on serait tenté de supposer que, lorsqu’un peuple est suffisamment uni pour que la société ne donne aucun signe de divisions majeures, rien ne justifie, politiquement parlant, que les dissensions affectant le champ du pouvoir soient d’une telle intensité.
 
Il faut bien sûr être attentif au vocabulaire de l’auteur qui nous a habitués à une certaine rigueur sémantique : il parle du peuple et non de la société. Et la différence entre les deux notions, qui peut nous servir, réside dans le fait que le peuple constitue une communauté dont le fondement est un sentiment commun d’appartenance reposant essentiellement sur de fortes représentations symboliques, alors que la société est une entité qui se constitue d’individus et de groupes dont l’intégration n’empêche pas qu’ils s’opposent sur des intérêts matériels et moraux concurrentiels.
 
Il n'est certes pas douteux que peuple et société se confondaient à l’été 1962 et affichaient une relative cohésion, tant il est vrai que la société sortait de l’emprise coloniale et qu’elle paraissait nivelée par la disparition brutale de la différenciation principale que le colonialisme avait instituée et que le départ massif des Français d'Algérie venait d'anéantir à son fondement. Mais il faut ajouter qu’elle était aussi dépourvue de tout canal d'expression d’intérêts antagonistes et se trouvait désarmée face à l'entreprise totalisante d'usurpation qui était en cours. Surplombant les clivages sociaux réels ou en construction, la direction politico-militaire, qui en était coupée parce qu’elle rejoignait à peine le territoire national, était libre de leur substituer le jeu des ambitions claniques que la concurrence et les rancœurs des uns et des autres nourrissaient. Dès lors, quels intérêts sociaux pouvaient bien être invoqués, qui auraient fourni matière à négocier la dévolution du pouvoir ? Les dirigeants étaient dispensés de débattre d'un partage des responsabilités et de l'accès à la décision en fonction de dosages politiques réels, en résonance avec la société. Ils ne se disputeraient que la totalité indivisible. Ce qu’il est terrible de relever, près de soixante ans après ce constat, et qui donne la mesure des insuffisances du hirak – confinant à l’anachronisme, c’est qu’on a la cruelle impression que la société peine à ce jour à s’affirmer dans sa diversité.

- Quant à la recommandation faite par Lacheraf aux gouvernants, et qui ne pouvait valoir que pour l’avenir puisqu’il l’administrait a posteriori, elle les engageait à résoudre ces différends « en terrain clos entre seuls dirigeants » car le peuple ne pouvait y être mêlé sans que le pays ne risque la guerre civile.

LE « PARADOXE » DE LACHERAF

Au crédit de Lacheraf, on portera la conscience qu’il avait de l’abîme qui séparait le pouvoir en formation des heurs et malheurs des Algériens, de l'absence de tout enjeu qui soit en rapport avec le peuple dans les conflits qui devaient conduire aux affrontements du mois d'août. L’auteur prenait acte de l'étonnante distanciation que le pouvoir alors en formation se donnait par rapport à la situation du pays. En cela, il nous fournit une approche archéologique de ce pouvoir dont les différentes composantes, qui avaient en commun d’avoir dirigé la lutte armée de libération nationale, n’avaient pas encore foulé le sol algérien. C’est une lutte armée particulièrement meurtrière qui avait conduit à un tel aboutissement, mais, à cet instant précis, si le pays était "assuré" au FLN, c'est en vertu d'une convention conclue avec l’État colonisateur qui, au regard de la situation du pays, semblait relever de l’abstraction. En dehors du cercle clos de leurs dissensions internes, ils ne semblaient craindre aucune complication même si, ici et là, dans l'escalade verbale à laquelle ils se livraient, des méfiances envers le caractère néocolonial des accords conclus avec la France étaient exprimées et des accusations de trahison proférées. 
 
En tout cas, ces dissensions ne devaient rien à la situation concrète de la société qui ne semblait pas susciter d’alarme : ni les exactions qu'elle avait subies de l’OAS jusqu’en juin, ni l'anarchie résultant du retrait de la France et de la minorité française, pas davantage les séquelles de la guerre, les centaines de milliers de paysans croupissant dans les camps de regroupement, les dizaines de milliers de réfugiés en attente de retour.
 
A sa charge, on est cependant obligé de relever qu’il préconisait, non pas que les préoccupations du peuple soient réintroduites d'urgence dans les critères de dévolution du pouvoir, mais que ces conflits soient résolus par tous les moyens qui évitent de recourir à son arbitrage. On aperçoit ici, superposée au paradoxe que l’auteur relève dans son constat, l’inconséquence de la position qu’il recommande pour y remédier et qui révèle son propre paradoxe doctrinal.
 
On peut nous objecter que cette position s’enracinait dans des considérations de bon sens : la guerre que se livraient les dirigeants en 1962 étant déconnectée des aspirations populaires, on y aurait mêlé la population sans le moindre profit mais, en revanche, avec les pires conséquences prévisibles. Mais le problème est que cette posture ne devait pas tout à la sagesse puisqu'elle était sous-tendue par la supposée "unité du peuple" dont le pouvoir allait tirer les plus grands profits idéologiques.
 
Si l’on affine l’interprétation en y mêlant un grain de malice, on peut être encore plus cruel avec Lacheraf et lire en creux dans son texte un autre message : l’implication du peuple dans les luttes intestines du pouvoir étant porteuse des pires conséquences, tout clan du régime est instruit que, dans les situations de conflit extrêmes, il pourra à l’avenir, et à la seule condition qu’il ne répugne pas à jouer avec le feu, menacer de provoquer le peuple et de l’instrumentaliser à ses fins. Et, de fait, il apparaît avec le recul que le « paradoxe de Lacheraf » aura servi, tout au long de ces dernières décennies, de deux manières différentes. Dans la constance, le pouvoir aura exaucé le vœu explicite de l'auteur de maintenir le peuple à l’écart. Mais, dans les moments où les luttes de pouvoir se sont exacerbées jusqu’à l’impasse, on aura aussi parfois su exploiter la part maudite et refoulée de la recommandation de Lacheraf. Ce fut le cas notamment en octobre 1988.
 
Dans ce court extrait, Lacheraf fait sienne, en la lestant du poids de son crédit intellectuel, la doctrine qui, depuis la genèse de l’État algérien, a enserré dans son carcan tous les comportements.  De la charte d'Alger de 1964 à la charte pour la paix et la réconciliation de 2006, en passant par la charte nationale de 1976, l’unité du peuple est un dogme qui n’a pas fini de servir. Il a pour fonction d’amarrer le peuple à ses dirigeants, accolé, dans l’idéologie officielle, à l’affirmation de l’unité du pouvoir (qui s’énonçait à une époque aujourd’hui révolue comme « unité de la direction révolutionnaire »). Unité du peuple et unité du pouvoir sont deux devises indissociables : l’affirmation de la première a requis assez rapidement que la seconde soit proclamée, l’une valant preuve de l’autre et réciproquement. Avec cette nuance que l’unité du peuple a été érigée en article de foi intangible, alors que l’on a dû admettre que les recompositions qui affectent le pouvoir puissent par intermittence miner son homogénéité, son unité demeurant un point d’équilibre vers lequel il doit toujours faire retour. 
 
Et, à travers l’organisation de l’élection présidentielle du 12 décembre, c’est le retour à cet équilibre que le commandement de l’armée escompte. Dans les discours du chef d’état-major, le hirak n’est pas celui du peuple, qui ne peut qu’entériner les choix faits par les régnants. C’est le complot qu’a ourdi la « issaba », c’est-à-dire cette fraction corrompue et dégénérée du pouvoir qui a enfreint la recommandation de Lacheraf (ou s’est inspirée de sa « part maudite », ce qui revient au même), qui a jeté dans la rue des foules qu’elle a manipulées pour préserver ses intérêts. L’élection ramènera les choses à cette « normalité » qui les a toujours caractérisées depuis l’indépendance et, pour s’en tenir à la période référentielle la plus récente, à la situation qui prévalait au 21 février, car l’élection du 12 décembre n’est rien d’autre qu’une résurrection du 5e mandat.

QUELQUES UTILES DÉMYSTIFICATIONS… POUR L’AVENIR

Ce sont là quelques éléments qui expliquent l’impasse actuelle du hirak : si l’unité du peuple, en tant que postulat idéologique, a incontestablement pesé dans la balance historique qui a penché en faveur du mouvement national, elle a contribué, depuis l’indépendance, à livrer les Algériens à la toute-puissance d’une élite médiocre, cupide et arrogante. Et, en cette année 2019, qui n’est pourtant à nulle autre pareille, il semble bien que la société n’a pas su forcir suffisamment pour faire sauter les entraves dans lesquelles elle se trouve enchaînée.
 
Cependant, et c’est par là que je conclurai, même si la formidable contestation inaugurée le 22 février devait échouer dans le court terme, rien ne sera plus comme avant. Des coups décisifs auront été portés aux mythes dominants les plus coriaces :

- L’idéologie de l’armée au service du peuple n’a pu fonctionner, à l’exemple de toutes les idéologies, que grâce à la mise en avant de « principes » (parfois dénommés « valeurs » sous d’autres cieux) au détriment des faits, des croyances au détriment des réalités. En cela, les idéologues de l’Algérie indépendante n’ont pas innové. Noam Chomsky rappelle que les États-Unis n’ont imposé leur hégémonie qu’en se forgeant l’image d’une nation et d’un État dotés de « l’ambition transcendante » d’instaurer la paix et la liberté à l’intérieur de leurs frontières et partout ailleurs dans le monde. Mais lorsque les carnages qu’ils ont commis un peu partout à travers le monde ont démenti ce portrait qu’ils avaient fait d’eux-mêmes, leurs idéologues ont œuvré à inverser la perception du monde et décrété que les principes étaient la seule réalité qui compte, les faits tangibles qui les réduisaient à néant n’étant que des « apparences » contingentes[3].
 
Les hiérarques de l'armée algérienne, à la modeste échelle du pays, ne se comportent guère autrement pour continuer à faire briller leur étoile dans le ciel des valeurs. Rattrapés au cours des années 1990 par la réalité (celle des actes de torture, de disparitions forcées, d’exécutions extrajudiciaires, de déportations massives dans des camps, dont des unités, et notamment les plus occultes d’entre elles, se sont rendues coupables et qui, ajoutés à l’exposition répétée de populations désarmées aux multiples massacres collectifs commis à proximité des casernes, ont fait des dizaines de milliers de morts), ils ont osé capitaliser un surcroît de gloire sur ces faits d’armes. Le législateur, qui n’était autre que le chef de la « issaba » à qui les hiérarques militaires avaient confié le gouvernement, dont ils prétendent s’être désormais démarqués et à laquelle ils assimilent aujourd’hui quiconque s’oppose à leurs projets, a fait des crimes qui étaient imputables à certains des chefs de l'armée « des actions menées en vue de la protection des personnes et des biens, de la sauvegarde de la nation et de la préservation de la République algérienne démocratique et populaire[4] ». 
  
Y a-t-il meilleur (ou pire) exemple d’inversion de la perception que celle-ci ? Au point qu’on atteint un de ces cas limite d’une idéologie à efficace nulle qui, loin de fournir une alternative à la violence, ne peut édicter ses invraisemblances que parce qu’elle est assurée de les imposer au besoin par la force. Aucune des parties à la crise actuelle n’a soulevé le couvercle jeté sur la tragédie des années 1990. Mais, en poursuivant trois des plus grands criminels de cette décennie (Tewfik, Tartag et Nezzar) dans le cadre routinier des règlements de compte entre clans, l’armée a prouvé qu’elle se souciait bien peu des principes qu’elle proclame. S’agissant notamment de Nezzar, c’est comme si elle avait transigé  avec les autorités suisses, puisqu’elle le ne le poursuit qu'en vertu des règles non écrites du système, contraignant des victimes algériennes à demander justice auprès des juridictions de la confédération pour des crimes d’une gravité exceptionnelle commis en Algérie. Une telle démission constitue, de la part  de ceux qui ne manquent pas une occasion de pourfendre l'ingérence, un singulier renoncement à la souveraineté.

- S’agissant de la lutte contre la corruption du système, au sens le plus large qui ne se limite pas aux malversations financières, aucune institution, aucun haut responsable politique ou militaire n’a plus la moindre légitimité à en faire un cheval de bataille. Les Algériens se sont définitivement dépris des réflexes de tolérance acquis tout au long des décennies passées.
 
Le sport favori des observateurs algériens a longtemps consisté à subodorer les conflits opposant les hommes et les clans au pouvoir et à en pronostiquer à l’envi le dénouement. On octroyait les bons et les mauvais points aux uns et autres et on s’illusionnait sur la présence d’enjeux d’intérêt public au cœur de leurs oppositions. Il y eut l’époque où on affectionnait de classer les acteurs de l’ombre en révolutionnaires et réactionnaires, puis celle où on les cataloguait en conservateurs et réformistes, avant que n’advienne cette terrible époque où on pariait sur les républicains contre les obscurantistes, sur les démocrates contre les intégristes. Plus récemment, il n’y eut plus guère de choix qu’entre les corrompus et les intègres jusqu’à ce que la sortie du général Abdelghani Hamel en juin 2018 vienne anéantir cette ultime échappatoire. « Celui qui veut lutter contre la corruption doit être propre », cette phrase sibylline, interprétée comme une menace codée adressée à ses congénères du système par l’ex-directeur de la Sûreté nationale, limogé quand la fameuse affaire de la cocaïne avait éclaté l’an dernier, était en réalité plus qu’un coming out : c’était un manifeste que le général nous adressait au nom de la communauté de ses pairs. « Nous sommes tous corrompus, il n’y a rien espérer de personne parmi nous », tel était le message. Il a été reçu par l’écrasante majorité des Algériens et a inspiré les slogans les plus décapants du hirak. Il subsiste bien, parmi les intellectuels, quelques malentendants qui hiérarchisent les corrompus en se figurant qu’on peut distinguer en leur sein les patriotes et les suppôts de l’étranger ! Toujours croire (ou faire croire), sans désemparer, que l’ivraie n’a pas entièrement, irrémédiablement, intoxiqué les champs du pouvoir !
 
Mais ce discours est inaudible. Et la haute hiérarchie de l’armée est directement pointée du doigt. Nul n’ignore plus que c’est en son sein, et non dans le troupeau d’hommes d’affaires interchangeables à souhait qu’elle a jetés en prison, que se trouvent les plus puissants oligarques. 
 
Celui des cinq candidats choisis parmi le vivier légué par Bouteflika qui sera élu le 12 décembre sait d’avance quels intérêts il va servir…


[1] Et, ne désarmant pas, El Moudjahid qui assène quotidiennement cette vulgate.
[2] Mostefa Lacheraf, Mésaventures de l’Algérie indépendante et triomphe de l’unité, in L’Algérie nation et société, Alger, Casbah Éditions, 2004, pp. 253 et 254.
[3] Noam Chomsky, Qui mène le monde ? Éditions Lux, 2018, pp. 48 et 49.
[4] Article 45 de l’ordonnance n° 06/01 du 27 février 2006 portant mise en œuvre de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale.


dimanche 30 juin 2019

FACE A L’IMPASSE ALGÉRIENNE, LA TENTATION DE LA FUITE EN AVANT



Khaled Satour

On n’a, me semble-t-il, retenu des discours prononcés la semaine dernière par le général Gaïd Salah que le signal qu’il a donné le 19 juin à la chasse au drapeau amazigh et qui a conduit les forces de sécurité à arrêter une quinzaine de personnes lors de la manifestation du vendredi 21 juin. Les propos qu’il a tenus sur cette question ont enflammé les débats sans que l’on puisse mesurer à quel point ils ont affecté l’unité du mouvement de contestation[1]. Mais ils ont aussi occulté les positions de fond qu’il avait soutenus la veille et qui les éclairent en les situant dans le cadre de ce qui pourrait bien s’avérer être l’annonce d’un raidissement.

Le chef d’état-major a en effet transmis le 18 juin deux messages qui font sens l’un en complément de l’autre :

- Alors qu’il avait défendu jusque-là un respect scrupuleux de la légalité constitutionnelle à seule fin d’éviter « le vide institutionnel », le général Gaïd Salah a  invoqué pour la première fois des arguments puisés dans un registre doctrinal éminemment polémique. Il a reproché aux tenants de la transition de viser « la destruction des fondements de l’État national algérien et (de) penser à construire un autre État avec d’autres standards, d’autres idées et d’autres projets idéologiques, auxquels seront consacrés des débats sans fin ». La constitution, a-t-il ajouté est « le giron du peuple et son rempart imprenable; elle est le fédérateur des composantes de son identité nationale et des solides constantes qui n’ont nul besoin de quelque forme que ce soit de révision ou de changement ».

UN DÉSAVEU DE LA SOUVERAINETÉ POPULAIRE ?

L’inspiration qui a dicté cette prise de position est à vrai dire curieuse car, sous prétexte de prévenir l’immixtion de problématiques jugées inopportunes, elle les met en avant, comme s’il n’y avait pas mieux à faire pour en conjurer les effets délétères que de les faire advenir par anticipation. Mais cette régression vers le dogmatisme vise plus généralement à soustraire de tout dialogue éventuel à venir sur l’Etat algérien un contenu de principes et de règles qu’on sacralise pour en imposer la continuité. L’argument invoqué répudie en définitive toute idée de rupture à l’heure où un changement radical est réclamé par la rue. Il paraît certes intervenir à contretemps dans la mesure où la constitution à laquelle il est fait référence est en passe de devenir caduque. Mais, en vérité, cette soudaine référence aux fondements constitutifs de l’Etat national algérien semble transcender les enjeux liés au texte de la loi fondamentale en vigueur pour renvoyer aux mythes originels de l’édification nationale et aux sempiternelles arguties historiques et identitaires qu’ils ont coutume de susciter.

- Le durcissement de la position de l’armée que ce premier argument indique incontestablement trouve d’autre part sa confirmation dans un autre passage du discours qui, démentant l’attachement compulsif précédemment manifesté à la constitution actuelle, vient en contester les fameux articles 7 et 8, proclamant la souveraineté populaire, que le général Gaïd Salah avait promis (sans jamais tenir) d’appliquer conjointement avec l’article 102. Dans cette même allocution du 18 juin, il a expressément désavoué « ceux qui prétendent (…) que le pouvoir du peuple est au-dessus de la Constitution et au dessus de tous ».

Cette déclaration, passée inaperçue, porte pourtant plus à conséquence que les poursuites engagées contre les porteurs du drapeau amazigh car elle peut servir d’alibi à une généralisation de la répression[2]. L’assaut qui est ainsi lancé, dans des termes clairs, contre la citadelle de la souveraineté du peuple est, autant que je sache, sans précédent. Car, si l’on a pu discuter de la hiérarchie qui existe entre le pouvoir du peuple et la constitution (et qui fait toute l’actualité du débat contemporain sur la dialectique démocratie directe/démocratie représentative), c’est la première fois que l’on nie que le pouvoir du peuple soit au-dessus de tous.

Or, cela ne peut rien signifier d’autre, dans le contexte de la crise actuelle, qu’une mise en concurrence de la souveraineté du peuple et de la primauté de l’armée que l’on prétend résoudre au profit de celle-ci. La prééminence de l’armée, investie du pouvoir de désignation de la totalité des institutions de l’Etat qu’elle subsume à un point tel qu’elle en devient une sorte de contenant, de principe premier, n’est pas une thèse nouvelle[3]. Elle a toujours été présente dans un double discours – politique et jamais institutionnel –  au sein duquel, en tant que doctrine de légitimation, elle a pu cohabiter dans une équivoque entretenue à dessein, mais sans scrupule ni complexe, avec le principe de la souveraineté populaire. Jusqu’à ce qu’elle s’épanouisse au sortir de la décennie noire, lors de l’adoption en 2005 de la charte pour la paix et la réconciliation et de la promulgation de l’ordonnance n° 06/01 du 27 février 2006 qui en avait tiré les conséquences juridiques. La charte célébrait la victoire des « unités de l’armée nationale populaire » qui avaient « organisé la résistance nationale » et fourni « les martyrs du devoir national », et appelait le peuple à leur « rendre un vibrant hommage ». Elle produisait ainsi un énoncé quasi-constitutionnel en vertu duquel l’armée tirait de l’action qu’elle avait menée au cours des années 1990 – c’est-à-dire pour la première fois dans son histoire d’événements postérieurs à la guerre de libération nationale – un droit renouvelé à la prépondérance organique et institutionnelle. Tout cela pour dire que les propos tenus par Gaïd Salah ne relèvent pas que de l’improvisation et de l’opportunisme.

La contestation du principe sacro-saint de la souveraineté populaire peut indiquer un recentrage de la position de l’état-major qui semble avoir fini par prendre au sérieux la menace constituée en elle-même par l’expression de la contestation populaire. Considère-t-il désormais qu’elle s’est autonomisée, alors qu’il n’avait cessé de mettre l’accent sur l’instrumentalisation dont elle aurait fait l’objet?

Pendant plusieurs semaines, en effet, il avait semblé moins inquiet de la menace que représentait le « hirak » que du front ouvert contre l’armée par les personnalités ayant servi Bouteflika alliées aux réseaux du général Toufik. La lutte était censée avoir pris fin par la victoire du premier camp mentionné dès lors que l’ex-chef du DRS, le frère de Bouteflika, plusieurs de ses anciens ministres et les hommes d’affaires qu’on lui rattache ont été mis sous les verrous. Mais son discours, relayé par les éditoriaux de la revue El Djeich, en a maintenu l’actualité dans l’espoir de recueillir l’adhésion de la rue en désignant à sa vindicte des ennemis de la souveraineté et de l’indépendance nationales. A travers toutes ces péripéties, le chef d’état-major a paru ne pas démordre des toutes premières accusations de manipulation du « hirak » qu’il avait lancées[4].

A ce sujet, et pour être conséquent avec ce que j’ai déjà écrit sur cette question, je maintiens pour ma part que le mouvement de contestation était apparu dans un ordre et une discipline qui pouvaient légitimement donner à penser à l’observateur impartial, instruit des multiples précédents de manipulation de la rue[5], qu’il avait bénéficié d’une préparation. J’ajouterai que, pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer ici, il m’est apparu que la crainte la plus alarmante, celle d’une entreprise de déstabilisation étrangère, analogue à celle qui avait provoqué l’enfer du « printemps arabe », était infondée[6]. Mais l’hypothèse d’une contribution ou à tout le moins d’un « coup de pouce » donné par des forces intérieures structurées n’est à ce jour pas exclue[7]. D’une manière générale, les coulisses du « hirak » n’ont pas encore livré toutes leurs vérités car, en dehors même de la suspicion qui pèse sur les anciens réseaux du DRS, le rôle joué en sous-main par d’autres clans du pouvoir, y compris dans la mouvance de l’état-major, donne à réfléchir[8].

Le fait est cependant que le « hirak » a fait la preuve dans la durée qu’il était en mesure de se poser, face au pouvoir de fait qui s’est instauré, en protagoniste sérieux, capable en tout cas d’entraver le déroulement, souhaité aussi rapide que possible par l’armée, d’une élection présidentielle.

Tel pourrait être le cheminement qui a conduit le général Gaïd Salah à lancer cette charge directe contre la souveraineté populaire. Il n’est donc pas à exclure que, du fait d’une telle réévaluation de la situation, on se trouve à la veille d’un basculement. Tout espoir n’est pas perdu que l’armée cède, si peu que ce soit, aux pressions de la rue qu’appuie à des degrés divers la classe politique ainsi que des secteurs de la société qui demeurent insuffisamment structurés. Auquel cas, la souveraineté populaire gagnera, sinon en effectivité, du moins en vraisemblance. Mais on peut craindre que ces propos de Gaïd Salah, qui sont suffisamment pensés et structurés pour qu’on les suppose issus d’un consensus conclu entre les hiérarques de l’armée, soient autre chose que les rodomontades auxquelles ses allocutions nous avaient habitués. Auquel cas, l’armée serait en train de préparer le pays à un saut dans l’inconnu.

LA FORCE DU REJET, LA FAIBLESSE DU PROJET

Comment le mouvement de contestation peut-il prévenir une telle évolution ? Il a prouvé sa constance et préservé jusqu’à présent son unité. Mais ses faiblesses, évidentes dès le début des manifestations, n’ont pas cessé depuis lors de se confirmer. Il me semble en effet que c’est au prix d’une sur-interprétation de ses potentialités qu’on a pu considérer qu’il était à même d’imposer une refondation intégrale des institutions fatale à l’omnipotence de l’armée. Une entreprise d’une telle envergure serait de portée révolutionnaire. Elle ne peut être menée que sous la férule de forces sociales influentes disposant déjà de relais politiques, qui décideraient de convertir en pouvoir un poids qu’elles auraient au préalable consolidé au sein de la société. C’est le seul sens qu’il convient de donner, à ma connaissance, à la révolution qui est autant un aboutissement qu’un commencement. Produit d’une maturation, elle advient pour mettre en adéquation l’ordre existant avec des rapports sociaux en mutation, une fois que ces derniers ont commencé à subvertir le système en place. Mais il va de soi que dans une économie de rente qui réduit la société à une communauté de consommateurs dépossédés de toutes leurs capacités productives, il n’existe pas de dynamique permettant de générer de telles capacités.

Aussi bien, la question de savoir si le « hirak » est un mouvement à caractère révolutionnaire, comme on l’a si souvent lu et entendu, était-elle réglée d’emblée.

Il est en réalité un mouvement de masse, indifférencié en termes de composantes sociales, convergeant dans le rejet d’un système politique mais l’appréhendant exclusivement de l’extérieur en tant qu’appareils et personnels dirigeants, sans jamais le mettre en résonance avec l’état auquel il a réduit la société et surtout sans projeter le moins du monde la société du futur qu’il voudrait voir émerger. L’effet qui en résulte est contrasté : les hommes et les structures du pouvoir sont passés au crible de la critique la plus impitoyable qui n’épargne pas les partis d’opposition, dans un déballage sans précédent ; mais le vécu social des protestataires, les détresses et les attentes forcément différenciées sinon antagonistes des différentes couches sociales sont inaudibles car celles-ci ne se sont donné aucun canal politique d’expression.

D’où cette impression que le peuple révolté tait le sort fait aux catégories qui le composent pour mieux exposer les pathologies dont l’Etat et ses appareils sont atteints, comme si ces pathologies avaient un caractère sui generis, sans rapport avec la société.

Ce sont là les éléments d’un constat et non pas d’une critique. La réalité des carences de la société algérienne et de son impuissance à générer en son sein des potentialités révolutionnaires s’impose à nous. Encore faut-il avoir la lucidité d’en prendre acte et de ne pas se payer de mots. Conférer au « hirak » une dimension révolutionnaire est un abus de langage qui nourrit des illusions et lui assigne des finalités trop grandes pour lui.

LES LIMITES DE LA RÉFORME INSTITUTIONNELLE

La contrainte dont il est excipé pour justifier que le mouvement soit à ce point désincarné, qu’il répercute si peu le monde vécu des Algériens, est la nécessité de préserver son unité. En réalité, cette contrainte, par laquelle les différentes « feuilles de route » trouvent à se justifier, relève d’un argumentaire de rationalisation. Il serait plus juste de reconnaître que les rapports sociaux tardent à se cristalliser et sont impuissants à s’exprimer politiquement, un demi-siècle après l’indépendance du pays.

Lorsqu’on ramène le mouvement à sa juste dimension, on peut mieux comprendre le champ conceptuel à travers lequel sont actuellement appréhendés ses motivations et ses objectifs.

Ce champ se cantonne de manière remarquable à tous les vocables possibles du constitutionnalisme, et encore dans sa dimension strictement procédurale. Il fonctionne en outre en décalage par rapport au « hirak » du fait que celui-ci n’a pas désigné de porte-parole et que ce sont des personnalités et des associations qui lui sont organiquement étrangères qui se sont d’autorité subrogés à son expression propre. Ce sont elles qui, affirmant traduire les aspirations populaires, défendent (en tout cas certaines d’entre elles) l’idée de transition. Rejetant la démarche préconisée par l’armée (un retour aussi rapide que possible à des élections présidentielles), elles affirment préférer à sa programmation « constitutionnelle » une solution « politique ».

La vérité des choses est l’exact contraire de ce qui est ici allégué. C’est la position de l’état-major qui est éminemment politique, ne se servant de la rhétorique institutionnelle que comme d’un paravent. Il s’agit de préserver l’entière intégrité du pouvoir de l’armée et de reconstituer aussi vite que possible les appareils qui lui ont toujours servi de façade. C’est la raison pour laquelle il maintient en vie des organes intérimaires et se garde de toute initiative favorisant une transition.

Par comparaison, les feuilles de route qui recommandent ladite transition ont un caractère ambigu : elles affirment faire barrage à la volonté de l’armée de préserver son omnipotence et ses intérêts mais elles s’en remettent à elle pour réaliser leur vœu.

Cela indique bien un rapport de forces déséquilibré. Je ne crois pas que l’approche institutionnelle donne les moyens de bouleverser des rapports de pouvoir qui ont imprimé une marque si profonde dans la société et dans l’Etat. Les institutions ont toujours été faites pour entériner (en les rééquilibrant à peine) les rapports de pouvoir, elles ne les ont jamais renversés, car l’effectivité même des institutions est subordonnée à la réalité des rapports de pouvoir procédant d’une logique qui leur est propre. L’exemple tunisien, que d’aucuns prennent comme modèle à imiter, l’a prouvé : en dépit d’une transition très longue et au terme d’un processus constituant harassant, les élites politiques de l’ « ancien régime » sont toujours incrustées dans l’Etat, et la société, paupérisée à l’extrême dans ses couches les plus défavorisées, est à nouveau livrée à la répression policière[9].

En Algérie, les partis, les associations et les personnalités, qui produisent aujourd’hui à tours de bras des plans de transition rivalisant d’ingéniosité et d’expertise dans les mécanismes qu’ils proposent, font mine de surestimer les vertus des institutions dont elles rêvent pour l’avenir. Mais peut-on s’assurer que les revendications populaires trouveront leur satisfaction dans le modèle désincarné de l’Etat de droit, c’est-à-dire dans un archétype puisé dans l’arsenal « universel », réputé vertueux par définition ? N’est-il pas préoccupant que ce modèle a toujours eu une fonction sociale étroitement liée à sa genèse historique (c’est-à-dire une vocation de domination capitaliste dans l’Europe de ces deux derniers siècles) ? Dans une telle approche, les contraintes structurelles (économiques, sociales et idéologiques) héritées de l’histoire algérienne sont ignorées, de même que des questions cruciales, éminemment politiques celles-là, qui se résument en fait à celle-ci : au bénéfice de qui, de quelles composantes sociales, veut-on « refonder » l’Etat ? Car il y a, dans cette neutralité prétendue du discours institutionnel sur l’Etat de droit, toute la charge idéologique que diffuse l’air du temps et notamment la croyance que la démocratie qui nous sera livrée clés en mains donnera congé à l’oligarchie mafieuse régnante et que le pouvoir deviendra « un lieu vide », œuvrant dans l’intérêt de tous[10].

Et s’il y a un aspect de l’actualité algérienne qui doit nous donner à réfléchir sur la malléabilité des institutions, c’est bien l’usage qui est fait depuis plusieurs mois des juridictions pénales. La campagne d’arrestations lancée par l’état-major de l’armée n’a rien de rassurant, elle n’est que le signe que le traitement de la crise par la violence a déjà commencé. Le fait que cette violence s’exerce en apparence par le droit et l’institution judiciaire ne saurait faire illusion.

En effet, quatre mois après le début de la contestation populaire, c’est dans le désordre institutionnel que l’arme judiciaire est brandie à une cadence frénétique, telle la branche morte d’un Etat déraciné dont les moulinets chaotiques n’empêchent pas qu’il s’effondre chaque jour un peu plus sur lui-même.

On a coutume de considérer que le recours à la loi a pour vertu d’apaiser et de rappeler à la raison sans que l’on puisse suspecter qu’il s’y attache cette violence profane et ravageuse qui caractérise la vendetta privée. Par l’entremise du droit, l’Etat est censé se manifester en tant que détenteur d’un monopole de la violence légitime. Mais cela n’a de sens que si le droit s’exerce dans l’environnement institutionnel qui lui confère sa validité, s’il s’articule sur la totalité des organes qui fournissent à l’Etat sa complétude. Or, on ne sait plus avec certitude quels sont les appareils qui agissent aujourd’hui au nom de l’Etat. L’application de l’article 102 de la constitution, censé garantir la continuité des institutions, a au contraire achevé de les démonétiser, auprès des citoyens et aux yeux de ceux-là mêmes qui les personnifient. Le président de l’Etat, qui ne semble avoir été investi que pour servir d’épouvantail à la nation, est confiné dans le silence quand il ne relaie pas à contrecœur les consignes du chef d’état major ; les ministres du gouvernement sont pourchassés par la population à chaque apparition publique qu’ils font et le même sort est réservé, dans une proximité avec leurs administrés devenue dangereuse, aux représentants locaux de l’administration centrale.

On ne voit pas comment ce même droit qui a jeté le discrédit sur les institutions de l’Etat avaliserait la violence de ceux qui prétendent en détenir le monopole par délégation. Il faut alors convenir qu’il ne subsiste dans un paysage institutionnel dévasté que deux entités de fait sauvées du naufrage par leur capacité intrinsèque à exercer la violence : la force armée, libre de tout contrôle, et le bras séculier de l’Etat, détaché de son corps légitimant. L’armée et les appareils judiciaires, ceux-ci étant aux ordres de celle-là et partant enrôlés dans une guerre qui ne devrait pas les concerner.

Dans ces conditions, on ne peut appliquer aux différentes procédures engagées un jugement sélectif ni distinguer, parmi les accusés, entre ceux qui seraient poursuivis à raison parce que les chefs retenus contre eux sont des faits de corruption, et ceux qui seraient poursuivis arbitrairement parce que leur seule responsabilité a un caractère politique. La justice répressive ne saurait s’abattre, y compris sur les coupables de corruption, comme la justice divine qui punit au gré de ses voies impénétrables.

Autant dire que l'armée, si elle fait mine depuis le début de la crise de résister à la tentation d’exercer la violence en dehors du droit, ne la convertit en pouvoir légal qu’en apparence, tant il est évident que c’est un rapport de forces pur et simple qui lui permet seul de la passer au « filtre » juridictionnel. La preuve n’est-elle pas faite ainsi, pour le présent et pour l’avenir, que les institutions sont inséparables des rapports de force et que ceux-ci sont trop tenaces pour qu’une simple réforme les mette en échec ?

Tels sont les éléments de certitude et d’incertitude qui définissent une situation politique qui semble réitérer à l’infini la pugnacité de la rue et l’intransigeance du pouvoir. Mais on approche du 5 juillet. Ce sera un vendredi, on y prévoit une mobilisation exceptionnelle. La date est propice aux annonces. Et les derniers signaux lancés par le chef d’état-major ne sont pas encourageants.



[1]  Il aurait fallu pour cela que les médias fournissent des informations précises et chiffrées sur les manifestations hebdomadaires, qui permettent de s’assurer que des villes n’ont pas décroché et que le mouvement continue à mobiliser également dans toutes les wilayates du pays. Ce n’est malheureusement pas le cas, les organes d’informations négligent de donner l’information brute et privilégient les commentaires, les prises de position et les « contributions » qui vont généralement dans le sens du parti-pris que tel ou tel média a adopté à l’égard des événements actuels.

[2]  L’arrestation, dans des conditions qui paraissent contraires à toutes les procédures, de l’ancien commandant de la wilaya IV, Lakhdar Bouregaa, annoncée ce dimanche 30 juin, en est un indice inquiétant. M. Bouregaa avait accusé il y a quelques jours le pouvoir  de préparer «une comédie politique dont l’issue est connue d’avance » .

[3] Mouloud Hamrouche est parmi ceux qui en ont explicité le plus clairement les attendus, et c’était il y a à peine cinq ans, au plus fort des débats suscités par le quatrième mandat (Dans une interview publiée par El Watan du 24 mars 2014). Il avait pour cela évacué la problématique de la volonté populaire pour s’adresser « à ceux qui gouvernent et à ceux qui les légitiment (…), au pouvoir parce que la majorité de la population a été forcée de déserter le champ politique". Il soutenait alors qu’il y avait en Algérie ceux qui gouvernent et qu'il dénommait "pouvoir formel" et ceux qui légitiment, c'est-à-dire l'armée. "L'armée n'a pas à faire allégeance, elle a déjà fait allégeance au pays, à l'Etat, à la nation et à son projet national", ajoutait-il avant de réfuter toute velléité de l'exécutif d'"exercer le pouvoir sans la surveillance de l'armée" qui "l'a légitimé".

[4] Il faut rappeler à ce sujet que, dès les premières manifestations du 22 février, le chef de l’état-major avait pointé du doigt une manipulation du mouvement par des secteurs du pouvoir alliés à des puissances étrangères. A la suite de la réunion qui avait rassemblé le 30 mars l’ex-chef du DRS et le frère de Bouteflika autour d’un projet de transition dont le parrainage devait être confié à l’ex-président de la République Zeroual, le général Gaïd Salah avait accusé les deux hommes de fomenter un « complot contre l’armée ». Le 23 avril, il fustigeait «  ceux qui portent une animosité profonde envers l’Algérie, en conspirant avec des parties intérieures qui ont vendu leur âme et hypothéqué l’avenir de leurs concitoyens pour des fins et des intérêts personnels étroits ».

[5]  C’est ici pour moi l’occasion de dire que ceux qui, croyant rendre hommage à l’actuelle protestation de la rue, l’affilient aux émeutes d’octobre 1988, ne la grandissent pas. Je sais bien que, depuis les « révolutions arabes », une opinion dominante s’efforce de porter au crédit du peuple algérien une antériorité dans la revendication de la démocratie. Mais cette interprétation de l’histoire ne résiste pas à l’analyse. Il me semble établi que les événements d’octobre 1988 ont eu pour point de départ une manipulation du pouvoir. Et le plus probable est que Chadli avait alors soulevé la rue algérienne afin de forcer le barrage dressé devant ses ambitions par l’appareil du FLN (Voir la démonstration particulièrement argumentée qu’a faite de cette lecture des événements Fawzi Rouzaik dans sa Chronique Algérienne  de 1988 de l’Annuaire de l’Afrique du Nord, pp. 575 et s.). J’ajouterai que la manœuvre a dans une certaine mesure tragiquement réussi, lui permettant de réviser la constitution puis d’utiliser les élections de décembre 1991 pour abattre le parti unique. Afin d’y parvenir, son premier ministre Sid-Ahmed Ghozali avait fait le forcing durant tout l’été précédent pour convaincre le FIS, considéré à tort comme un instrument docile de cette stratégie, de prendre part aux législatives. On sait où cela a conduit.

[6] J’avais pris soin, dans mon article publié dans ce même blog le 23 mars dernier sous le titre « Volonté populaire et incarnation sociale : Quelques questionnements sur le « hirak » algérien" (repris par algeria-watch : https://algeria-watch.org/?p=71629), d’éviter toute hypothèse allant dans le sens d’une manipulation étrangère. Voilà pourquoi ce n’est qu’au prix de la falsification de mon texte, dans l’extrait qu’il en a reproduit en guise de citation, qu’un soi-disant chercheur tunisien dénommé Mehdi Taje a voulu l’instrumentaliser au service de la thèse qu’il défend : le « hirak » a été planifié et encadré par des puissances étrangères pour déstabiliser l’Algérie.
Il a d’abord falsifié cet extrait dans une première version de son article publiée le 3 avril (http://www.businessnews.com.tn/regard-geopolitique-sur-le--hirak--en-algerie--entre-realite-et-manipulations--2-,519,86775,3), surprenant la bonne foi de la rédactrice en chef de ce site qui a fait fort aimablement droit à ma protestation et accepté de rétablir l’extrait cité dans sa rédaction originale.
Puis il l’a falsifié, par la même substitution d’un terme à tout un pan de phrase, dans une seconde version de son article publiée le 22 avril : (https://prochetmoyen-orient.ch/hirak-en-algerie-entre-realite-et-manipulations/)
Je me serais volontiers contenté de la mise au point faite auprès du site « proche&moyen-orient.ch » à qui j’ai demandé que la citation falsifiée soit purement et simplement supprimée. Mais le rédacteur en chef de la publication, Richard Labévière, que j’aurais supposé plus regardant sur l’éthique, s’est abstenu de donner à ma réclamation la suite qu’elle méritait, après en avoir explicitement accusé réception le 23 avril. L’article est  toujours publié sur ce site (et il a été repris par d’autres) avec la citation falsifiée de mon texte !
J’entends donc relever ici le manque total de scrupules de M. Mehdi Taje, dont la prétention à l’académisme est une imposture, mais aussi la caution que lui a apportée M. Labévière qui se sera montré, en l’occurrence, indigne de sa réputation de journaliste.

[7]  C'est d’ailleurs un fait, dont il faut donner acte au chef d’état-major, que d’anciens cadres du DRS ont publiquement fait la promotion d’un projet de transition dirigé par Liamine Zeroual avant même la réunion du 30 mars. L’ancien colonel Chabane Boudemagh en a détaillé les modalités dans un article publié à cette même date par TSA après en avoir fait la promotion tout au long du mois de mars sur une page Facebook ouverte au nom de l’Organisation des Patriotes Algériens qui a pris souvent à partie le général Gaïd Salah.

[8] Je pense ici notamment au revirement opéré par la page Facebook intitulée 1,2,3 viva l’algérie. Elle a joué un rôle important dans la diffusion des mots d’ordre du « hirak » dès le déclenchement de ce dernier (la presse étrangère l’a plusieurs fois mentionnée à ce titre - voir notamment un article publié sur le site de francetvinfo le 26 février : https://www.francetvinfo.fr/internet/reseaux-sociaux/facebook/manifestations-en-algerie-facebook-et-les-reseaux-sociaux-ont-joue-un-role-determinant_3208245.html
Mais elle n’a pas tardé à se révéler être, après la démission de Bouteflika, le porte-parole le plus zélé de l’état-major et de ses projets constitutionnels. D’apparentes aberrations de ce genre doivent être nombreuses sur la Toile et ne doivent pas manquer de sens, mais j’avoue n’être pas assez rompu à la recherche sur les réseaux sociaux pour les découvrir.

[9] Voir notamment la répression des manifestations sociales qui se sont déroulées dans ce pays en 2018. La politologue Khadija Mohsen Finan parle d’un « retour de la dictature » : (https://www.huffpostmaghreb.com/2018/01/08/situation-tunisie-revue-e_n_18955362.html?utm_hp_ref=mg-repression-policiere-tunisie)

[10]Les plus zélés défenseurs de cette méthodologie sont les trois blocs d’associations (Forum civil pour le changement, Confédération des syndicats autonomes et Collectif de la société civile) qui ont réuni le 15 juin une Conférence de la société Civile. Ceux-là (avec peut-être aussi le collectif Nabni, qui s’est fait expert en transitions en tous genres) sont les adeptes les plus convaincus de la transition abstraite, apprise à l’école des ONG internationales comme l’indique d’ailleurs le registre lexical qu’ils utilisent et notamment le fait que, une fois écartée la société concrète hérissée de toutes les aspérités du monde réel, ils choisissent de s’exprimer à partir du laboratoire d’une « société civile » idéale et immuable dont les contours sont, au regard de ce qu’est la sociologie algérienne, quelque peu virtuels.


mardi 16 avril 2019

LE MOUVEMENT POPULAIRE ALGERIEN FACE A L’ARMEE : QUELQUES NOUVEAUX QUESTIONNEMENTS



Khaled Satour

Dans l’actuelle montée des tensions en Algérie, le face-à-face entre l’armée et le mouvement populaire semble s'annoncer. Et il promet de s’engager sans l’arbitrage de règles constitutionnelles et avec des risques certains de radicalisation.

Le parapluie de l’article 102 brandi par le général Gaïd Salah n’est que la feuille de vigne d’un pouvoir aux abois qui a choisi la plus mauvaise option de transition qui soit. On croit comprendre que le chef d’état-major a agi en fonction de considérations tactiques qui à elles-seules attestent de la faiblesse de sa position : la certitude que toute concession faite à la rue, à propos des modalités de la transition, à l’image de celles proposées par Bouteflika lui-même avant sa démission et par l’alliance éphémère de la dernière heure Bouteflika-Toufik-Zeroual, ouvrirait la voie à des renoncements sans fin, sous la pression d’une rue insatiable, et finirait par ébranler le système tout entier. Le problème est que cette option est celle qui le condamne le plus sûrement et le plus rapidement à reculer car il est d’ores et déjà certain qu’il sera impossible d’organiser une élection présidentielle le 4 juillet prochain.

La double manœuvre, tentée avec le concours du directeur de la Sûreté nationale, pour faire douter la rue de sa force a lamentablement échoué. Personne n’a voulu croire que des « individus appartenant à des organisations non-gouvernementales (avaient tenté d’) infiltrer les manifestations pacifiques (…), avec la complicité de leurs agents à l’intérieur », ni qu’un attentat terroriste contre les manifestants avait été déjoué le vendredi 12 avril. Ces annonces ont été accueillies avec une indifférence mêlée de raillerie.

On voit donc s’affaiblir le pouvoir de fait qui se manifeste derrière les faux-semblants institutionnels (aussitôt Abdelkader Bensalah investi comme président intérimaire, le général Gaïd Salah s’est porté au-devant de la scène), et les velléités répressives qui le reprennent ne font que le confirmer.

L'INÉVITABLE RENONCEMENT A L’ARTICLE 102

Mais le mouvement populaire s’en trouve-t-il pour autant renforcé ?

Jusqu’à un certain point, indiscutablement. L’option pour une démarche se revendiquant d’un texte constitutionnel moribond conforte pour l’instant la poursuite des manifestations de masse du vendredi et des rassemblements sectoriels des autres jours de la semaine. Ce sont en effet des moyens adaptés au but immédiatement recherché : obtenir le renoncement au projet institutionnel en cours et pousser au retrait des hommes chargés de le mettre en œuvre (rassemblés sous l’appellation des « 3B »). Ces derniers sont l’ultime tampon qui empêche encore que la rue se trouve directement confrontée à l’armée.

L’étape actuelle des revendications s’accommode de ces méthodes, inspirées sans contestation possible des soulèvements du « printemps arabe » (n’en déplaise à l’amour-propre des Algériens et à cet ego démesuré et cruel qui leur fait crier que « l’Algérie n’est pas la Syrie »[1]), dont le génie se résume tout entier dans le harcèlement permanent du pouvoir, à coups de démonstrations unitaires qui vont crescendo.

Mais le test véritable commencera une fois que l’armée aura enterré le projet fondé sur l’article 102, ce qui, en bonne logique, ne saurait tarder. On pourra alors voir si le « hirak » a la capacité de se hisser à la hauteur de la mission historique que certains lui attribuent. Pour ma part, je pense que les critères de jugement doivent être les suivants :

1° - Le mouvement persistera-t-il à fonctionner selon la technologie insurrectionnelle des révolutions dites de couleurs dont nous avons déjà relevé les indiscutables signes[2]? Celle-ci vide de son âme la prodigieuse mobilisation populaire qu’elle permet de provoquer. Elle est puisée dans un arsenal conçu pour acculer les régimes autoritaires, les pousser dans leurs derniers retranchements et les contraindre, par des procédés formellement pacifiques mais pourvus d’une charge de violence considérable, à la répression. Elle est taillée à la mesure des régimes irréductibles qu’elle entreprend d’abord de dévêtir par étapes des oripeaux qu’ils arborent en guise d’institutions démocratiques, avant d’atteindre le cœur du réacteur et de le faire imploser. Le fait que, en Algérie, l’ANP, bien qu’ayant endossé la paternité de la prétendue continuité constitutionnelle, ne se trouve pas encore en première ligne et qu’elle dispose d’une possibilité de repli, indique que la première étape n’est pas atteinte. Mais, dans la phase prévisible qui adviendra sans doute dans les prochains jours, il ne faudra pas se payer de mots : la distinction entre l’Etat, qu’on affirme vouloir préserver, et le système, dont on demande le départ, est un sophisme. En Algérie, le système articulé autour de l’ANP a depuis longtemps dévoré l’Etat.

SURENCHÈRES « RÉVOLUTIONNAIRES »

2° - Le « hirak » continuera-t-il à dérouler ses séquences, à la manière d’une machine infernale qui aurait été enclenchée une bonne fois pour toutes le 22 février ? Cette machine est semblable à un train sans conducteur, mais il y a tant de mécaniciens qui se dévouent pour en huiler les engrenages ! Car, d’une part, ceux qui s’y sont illustrés jusqu’à maintenant comme des têtes de file nient obstinément en être les porte-parole. Mais, d’autre part, ayant fait une doctrine du refus de structurer le mouvement et de lui permettre de se donner des représentants[3], ils laissent le champ libre à une pléthore de tribuns, d’imprécateurs et de démagogues de tout poil qui proposent ou relayent sans relâche les mots d’ordre à travers les réseaux sociaux. De sorte que, si le mouvement demeure politiquement muet, les ventriloques ne manqueront pas qui voudront lui faire assumer des feuilles de route prêtes à l’emploi[4]. Depuis l’investiture de Bensalah, le 9 avril, on peut lire et entendre sur les réseaux sociaux des appels à la désobéissance civile, à la grève générale, à des grèves illimitées dans les secteurs stratégiques et notamment dans le secteur des hydrocarbures, au blocage des ports et aéroports, ainsi que des appels à la désobéissance des soldats et policiers. Ces appels sont déjà suivis : des ministres en visite dans trois villes du pays ont été chassés par la population et le RCD a annoncé que les 36 municipalités qu’il dirige n’encadreront pas les élections présidentielles[5]. Des grèves à caractère politique sont lancées dans différentes entreprises. Certains collectifs universitaires et professionnels appellent à élargir les manifestations sectorielles à toute la population, c’est-à-dire à faire un vendredi de tous les jours de la semaine ! De tous côtés, il n’est question que d’escalade dans le chaos des initiatives unilatérales et des surenchères « révolutionnaires ».

Mais il n’y a pas, pour justifier la pertinence de ce label révolutionnaire trop hâtivement accolé au mouvement, l’ombre d’une proposition politique, d’une revendication sociale qui viennent humaniser le mouvement et le rattacher au vécu de la population, afin de donner du relief à cette image plate et aseptisée qu'il offre si orgueilleusement au monde[6]. Tout semble fait jusqu’à présent pour que la multitude, privée de parole construite et de porte-parole, ne soit pas détournée de la tâche qui lui a été assignée : le harcèlement continu d’un pouvoir qui sera de plus en plus aux abois, crispé sur son pré carré, privé qu’il est de toute médiation puisque les partis et les personnalités politiques ont été rejetés sans discrimination et « dégagés » dès la première heure.

Voilà pourquoi je persiste à penser que ce mouvement attend encore d’accéder au rang d’acteur politique de son destin. Pour cela, il faudrait qu’il agisse, je l’ai déjà écrit, en tant que peuple et société en s’organisant sur le terrain, sur les lieux de la relation sociale et de travail. Il faudrait que la société algérienne invente son langage pour le substituer à la langue vernaculaire de la société civile internationale[7] dont elle ne cesse de recueillir les satisfecit.

Ceux qui soutiennent que le temps manque pour s’organiser ont tort. Ils jugent de l’urgence à l’aune de la date du 4 juillet, prévue pour la tenue des présidentielles. En fait, il est certain que ces élections ne se tiendront pas, sous peine d’être un fiasco pour le pouvoir. Surtout, les échéances ne peuvent raisonnablement s’arrêter à la transition. Ce sont des conquêtes durables qu’il faut entreprendre ou consolider car, tout du moins, l’actuel mouvement a libéré la parole et l’espace public à travers toute l’étendue du territoire national. Mais ce n’est pas une mince affaire que d’étayer pareil ouvrage.



[1] La guerre civile syrienne a fait plus de 350.000 morts et réduit le pays en cendres. A ce seul titre déjà, la Syrie et les Syriens ont droit, si on leur refuse la considération qu’ils méritent, à un minimum de compassion.
[2] Sur ce blog, à la date du 23 mars 2019 (Sur Algeria Watch : https://algeria-watch.org/?p=71629)
[3] Parmi les personnalités emblématiques du mouvement, Mustapha Bouchachi répète à l’envi qu’il n’est pas question de dégager une représentation mais il n’en adresse pas moins lui-même tous les jeudis, veilles de rassemblement, de véritables « messages à la nation » pour inciter à la manifestation. Karim Tabbou soutient qu’on ne peut déléguer de représentants à une négociation avec le pouvoir car celui-ci n’hésiterait pas à les circonvenir mais il n’en martèle pas moins que c’est le « hirak » qui doit désigner l’instance de transition.
[4] La fondation El Karama n’a pas hésité, alors même que le « hirak » s’est déroulé jusqu’à présent sans heurts d’une grande gravité, à adresser « une communication urgente aux mécanismes des Nations Unies chargés de la protection et la promotion des droits de l'homme afin d'intervenir pour protéger le droit d'assemblée pacifique des citoyens algériens engagés dans le mouvement de protestation populaire » (Annoncé le 5 avril sur le site de la fondation).
[5] Rapporté par le site d’information TSA ce lundi 15 avril. www.tsa-algerie.com/direct-la-desobeissance-civile-sorganise-larmee-sous-pression/
[6] Plusieurs médias rapportent depuis un mois que « des pétitions sont lancées pour l’attribution du prix Nobel de la paix au peuple algérien », ajoutant même que « deux émissaires de l’Académie suédoise du prix Nobel seraient en déplacement à Alger pour constater de visu la situation » (ObservAlgerie du 30 mars 2019). Les initiateurs de ces pétitions, qui se font les placiers de la « révolution du sourire », autrement baptisée « révolution joyeuse »,  ne semblent pas faire cas d’une donnée de la simple observation : L’honneur fait par l’Académie Nobel, sélectif et fortement orienté idéologiquement, est trop souvent allé de pair avec les sanctions économiques américaines et les interventions de l’OTAN.
[7] La notion de « société civile internationale » a été promue par la doctrine élaborée en Occident à la fin de la guerre froide pour élargir la démocratie libérale à toutes les régions du monde. Le rapport n°268 de décembre 1998 de la FIDH intitulé Mission d’observation Burundi définissait ainsi cette nouvelle société civile comme regroupant “ les associations, les personnalités et les médias qui ont vocation de garantir ou de protéger, en dehors des institutions de l’Etat, l’exercice effectif des libertés publiques et de favoriser l’émergence et l’affirmation autonome d’une identité collective pluraliste fondée sur des projets économiques et sociaux de base et sur une culture de la citoyenneté ”.