samedi 14 août 2021

PASSE SANITAIRE ET LOI SÉPARATISME : L’IMPOSSIBLE CONVERGENCE DES LUTTES

 

 Khaled Satour
  
Le conseil constitutionnel français vient de valider l’essentiel des dispositions de la loi contre le séparatisme dite loi « confortant les principes républicains ». Il l’a fait dans l'indifférence générale, l’attention étant tout entière accaparée par la contestation de la loi instituant le passe sanitaire, dénoncée comme « dictatoriale ».

Que la « dictature liberticide » ne soit condamnée par de larges secteurs de la société française que pour l’atteinte qu’elle porte au confort et au droit au divertissement de la petite bourgeoisie, alors que, dans le même temps, elle s’épanouit en toute impunité dans la répression discriminatoire des libertés fondamentales d’une communauté désignée par son appartenance et ses pratiques religieuses est le révélateur inquiétant d’une fracture profonde et de l’irrémédiable segmentation des luttes menées au nom des libertés.

LA LIE DE ROMULUS

Dans ce contexte, on est fondé à garder toutes les distances possibles par rapport aux manifestations actuelles contre le passe sanitaire, quoi qu’on puisse leur trouver par ailleurs de juste et de légitime. Il n’est en effet pas question de souscrire à des protestations portées dans la rue sous la férule de partis et de personnalités qui ont surenchéri tout au long de l’année 2021 sur le projet gouvernemental relatif au séparatisme, tout en appuyant la loi sécurité globale et en scandant leur soutien à la police, en dépit des preuves accablantes des violences commises par ses membres contre des jeunes issues des minorités ethniques.

Je n’ose pas imaginer l’accueil que réserverait la petite bourgeoisie opposée au passe sanitaire à ceux qui auraient l’outrecuidance de se joindre à ses manifestations en brandissant des slogans contre la loi séparatisme. Sur ce plan, aucune convergence des luttes contre la « dictature liberticide » ne serait tolérée. L’universalisme ne saurait se laisser aller à de telles indulgences !

Je me rappelle cet instant vécu à l’assemblée nationale le 2 février dernier, pendant le débat sur la loi séparatisme, lors d’une intervention à la tribune de Jean-Luc Mélenchon. Le leader de la France Insoumise avait su présenter les arguments, tirés de l’histoire de la République et des principes qui la fondent, qui auraient dû dissuader l’exécutif et le parlement français de mettre ce texte en chantier. Il n’en a à vrai dire omis aucun, redonnant à la laïcité son sens historique, tiré de l’interprétation qu’il fallait faire de la loi de 1905, le rapportant à l’acception la plus raisonnable du triptyque républicain et mettant en garde, en relevant les outrances de certains amendements proposés, contre les effets de stigmatisation « de nos compatriotes musulmans » qui résulteraient inévitablement de la promulgation du texte et sèmeraient les germes d’une guerre civile.

Mais Jean-Luc Mélenchon, grave et solennel, a dû s’interrompre à un moment crucial de sa démonstration, surpris par les rires que son allocution provoquait chez les députés de la majorité et des différentes droites, ainsi que sur le banc du gouvernement.

Cette hilarité signifiait à raison à l’orateur qu’il était à côté du sujet, qu’il n’avait pas compris ce qu’il se passait. Elle le mettait d’une certaine façon dans la posture du sénateur romain Caton dont Cicéron disait de son opposition intransigeante à la dictature de Jules César : « Il parle comme s’il vivait dans la République de Platon, alors qu’en réalité il vit dans la lie de Romulus ».

De fait, le leader des Insoumis vivait à cet instant précis dans les chimères de la république française universaliste et soucieuse de l’égalité des droits, alors que les ricaneurs du Palais Bourbon n’ignoraient pas que c’était la république nationale et chauvine qui s’apprêtait à conforter ses principes en promulguant une loi islamophobe.

Les manifestants contre le passe sanitaire adhèrent à n’en point douter à ce réalisme et n’accepteront jamais de se fourvoyer dans une convergence de luttes improbable.

Ils partagent avec leurs députés qui ont voté la loi séparatisme les mêmes valeurs. Celles-ci sont de la même essence que la référence nationale, à laquelle elles n’ont cessé de se conjuguer depuis les attentats de 2015 pour charrier un pathos dont l'expression la plus remarquable est ce fameux "esprit de janvier" qu'on a voulu à toute force  faire souffler sur la France. De même que la liberté d'expression républicaine s’impose à la liberté d'expression démocratique, la nation, en tant que référence unificatrice, s’oppose à la société qu’elle écrase en substituant ses représentations aux réalités, son unité d’apparence aux diversités de fait, son unanimisme ambigu aux antagonismes avérés.  Elle a beau jeu de renverser les rapports de domination, en convertissant les minorités et les plus faibles en ennemis subversifs. Car, par ce qui n’est qu’un paradoxe apparent, l'union sacrée requiert la division et pousse à un inconciliable qui n’a d’autre issue que la mise au ban.

LE FÉTICHISME DES VALEURS

Les mots utilisés ne sont d'ailleurs jamais neutres et le recours systématique au vocable de "valeur" n'est pas fortuit. Tant qu’on y voit un droit individuel et un instrument du pluralisme démocratique, la liberté d'expression demeure accessible à l’entendement et justiciable de l’analyse.  Elle a en quelque sorte une valeur d'usage qui a cours dans la réalité. Dans le discours "républicain", au contraire, elle se convertit en une valeur marchande, totalement incorporelle, permettant  d’assurer un profit idéologique. De même qu'en économie la valeur d'échange dépossède les producteurs de leur produit dès lors qu'ils ne le consomment plus mais que tout devient marchandise, dans l'idéologie républicaine, la liberté d'expression s’affranchit du vécu, elle transcende l'expérience. Marx soutenait que la valeur d'échange s'objectivait en "valeur" tout court, qu'elle se fétichisait à l'égal de toutes les formes religieuses. C'est le sort qui est fait à la liberté d'expression, comme à toutes les "valeurs républicaines" : elle est dépourvue de tout contenu accessible à l’entendement et n'a plus de réalité que dans les rituels de l'union sacrée.

Mais pour en revenir aux manifestations actuelles, n’oublions pas que ce ne sera pas la première fois qu’une grand-messe populaire s’ordonne en prenant soin que les intrus en soient exclus. A cet égard, le slogan "Je suis Charlie", retenu depuis la manifestation du 11 janvier 2015 comme signe de ralliement à la nation, ne pouvait être mieux choisi. Sous son apparence de bonhomie, il était fait, en réalisant dans les altitudes vertigineuses de l’idéologie une fusion de la liberté/valeur et de la nation incorporelle, non pas pour unir mais pour creuser les divisions.

Le choix était délibéré, exprimant un refus étroitement idéologique de prendre acte d'une donnée de la réalité : les musulmans de France dans leur majorité étaient définitivement décidés, à tort ou à raison, à ne voir dans les caricatures du prophète qu'un outrage insoutenable qui leur était fait. Telle était leur sensibilité et il y a fort à parier qu’ils n’en ont  pas à ce jour démordu. C'était donc à un emblème conflictuel et diviseur de la liberté d'expression qu'on a choisi d'identifier la nation, en l'imposant par la violence symbolique des appareils de représentation hégémoniques. A l'heure où on prétendait éprouver l'unité nationale, on s'était senti, plus que jamais, affranchi de l'impératif démocratique qui dicte que la délibération, élargie à tous sans exclusive, est seule garante du consensus. On a préféré considérer que la moindre concession à la complexité de la société constituerait une reculade inadmissible, un aveu de faiblesse, une reddition.

Il y avait cependant un vice dans la démarche : l'union sacrée et la liberté d’expression ne font pas bon ménage. Leur compagnonnage peut faire illusion dans le ciel des valeurs, là où la trinité de la foi elle-même est  concevable. Mais, dans le monde réel, la première ne peut étreindre la seconde sans l'étouffer. Et c'est bien ce qu'il s'est passé en France une première fois en janvier 2015 : "Je suis Charlie" est vite devenu un critère de partage manichéiste à l'usage des inquisiteurs de tous poils (journalistes, politiques, enseignants, etc.) : le prétexte de mauvaise foi était tout trouvé pour maudire les banlieues qui n'avaient pas suffisamment grossi le rang des manifestants, jeter l'opprobre sur les villes qui ne s'étaient pas assez mobilisées, soupçonner du pire tel joueur de football qui n'avait pas porté les couleurs de Charlie, condamner à la prison, en comparution immédiate, des "twittos" de quinze ans pour apologie du terrorisme, ouvrir des procédures disciplinaires à l'encontre de jeunes collégiens qui n'avait pas voulu se mettre au garde-à-vous, et procéder dans un poste de police à l'interrogatoire d'un gamin de huit ans.

Dans l'azur des valeurs républicaines, au nom de la liberté d’expression, tous ceux-là en ont été dépouillés et conséquemment rejetés de la communauté nationale. Mais leur punition, elle leur fut infligée dans la promiscuité du monde sensible, là où elle fait mal.

Plus récemment, l’assassinat de Samuel Paty devait fournir l’occasion de recourir à ce même procédé de persécution par les valeurs républicaines.

DES CRIMES CONTRE L’IDÉOLOGIE NATIONALE

Dès le 18 octobre 2020, la mobilisation contre l’assassinat du professeur d’histoire de Conflans-Sainte-Honorine avait permis de renouer avec les thèmes agités à l’occasion de la manifestation du 11 janvier 2015.

Bien qu’on ne puisse douter que ce crime ait suscité l’horreur de toutes les composantes de la société française, les « commentateurs » se sont, comme à l’accoutumée, préoccupés de savoir si les « musulmans » avaient suffisamment pris part à la manifestation, alors même que tout avait été fait pour les en dissuader. Il eût été en effet trop facile que les manifestants soient conviés à exprimer l’indignation que leur inspirait un meurtre commis avec la plus extrême barbarie et dont la victime était de surcroît un enseignant de cette école publique dans laquelle tous et toutes mettent leurs espoirs d’un avenir pour leurs enfants. Il a fallu que la barre du consensus soit placée plus haut et que les gens soient conviés à célébrer une liberté d’expression illustrée par les caricatures de Charlie. Ces dessins étaient à l’honneur, affichées sur la place de la République, pour bien marquer qu’on ne saurait être admis dans la communauté des citoyens sans avoir subi la sélection par les « valeurs ».

Puis, au cours de la première semaine de novembre 2020, des événements graves sont venus confirmer que, en dépit des assurances données par le président de la République et le gouvernement, les thèses qui soutiennent à grands cris l’existence d’un continuum entre le terrorisme et les millions de Français de confession musulmane constituaient la grille de lecture dominante.

Le vendredi 6 novembre, le ministre français de l’éducation nationale annonçait que son administration avait recensé dans les établissements scolaires « 400 violations » lors de la minute de silence organisée lundi en hommage au professeur assassiné Samuel Paty", ajoutant que "chaque incident (faisait) l’objet de « poursuites »". Et, en effet, on apprenait le lendemain que quatre enfants avaient été interpellés par les forces de l’ordre le jeudi 5 novembre pour « apologie du terrorisme », les faits délictueux en cause s’étant « produits dans une école primaire d’Albertville (Savoie), lors d’un temps d’échange après l’hommage au professeur ». L’enquête menée à Albertville par une journaliste de Mediapart a ramené les faits à leur juste proportion : quelques-uns des élèves qui se sont sentis harcelés par la sempiternelle leçon sur la liberté de conscience illustrée par les caricatures de Charlie-Hebdo, se sont défendus par des propos s’écartant de l’ « orthodoxie » républicaine. Le fait que ces propos aient pu être qualifiés pénalement d’apologie du terrorisme et justifié une descente de police en règle à l’heure du laitier démontre assez clairement à quel point les catégories du droit sont dénaturées par le discours paranoïaque ambiant. L’apologie du terrorisme cesse d’être un délit dont les éléments constitutifs sont définis par la loi pénale pour devenir un crime contre l’idéologie nationale.

Et ce qu’il y a de problématique dans cette affaire, c’est que l’usage était consacré de piéger les musulmans chaque fois qu’une cérémonie était organisée pour commémorer la mémoire des victimes du terrorisme en mesurant leur comportement à l’aune de l’adhésion qu’ils manifesteraient ou pas à la liberté d’expression, fétichisée une bonne fois pour toutes dans les caricatures de Charlie Hebdo.

Je crois qu’il fallait faire ce rappel pour éclairer l’actualité dont la simplicité des thèmes n’est qu’apparente.

Avec les manifestations contre le passe sanitaire, l’ironie de l’histoire fait que la république des valeurs se trouve soudain requalifiée par ses plus fidèles hérauts en « dictature liberticide », gouvernement, parlement et conseil constitutionnel confondus. Mais les adversaires de Charlie ne seront jamais conviés à ajouter aux doléances exprimées les griefs qui attestent pourtant le plus sûrement qu’elle le mérite.

Alors bon vent ! Et à chacun son combat !

 


 

 

 

 

 

 

 

 

samedi 15 mai 2021

LE HIRAK ET LA PALESTINE : L'INSUPPORTABLE CHANTAGE

Khaled Satour

Est-il nécessaire, pour s’insurger contre la répression exercée par les services de sécurité et les tribunaux algériens, de détourner les yeux de ce qui se passe en Palestine ? Est-il pertinent, pour se démarquer des laudateurs du régime algérien, d'assimiler ce dernier à l’État d’Israël ?

En vérité, ce double amalgame est inacceptable et d’ailleurs parfaitement indéfendable. Il relève au mieux de l’inculture historique et au pire de l’adhésion rampante au processus de normalisation qui est en train de neutraliser le monde arabe. Et le pire et le mieux, je le crains fort, ne s’excluent pas nécessairement.

N’en déplaise à de nombreux communicants algériens qui veulent en faire un instrument de chantage, il n’est pas question de hisser la cause du Hirak au rang de la cause palestinienne. Surtout pas au moment où Israël assassine les civils à Gaza, fait régner la terreur à Jérusalem et pousse ses milices fascistes et suprémacistes à ratonner dans les territoires occupés et jusque dans ses frontières de 1948.

Le soutien à la cause palestinienne est à travers le monde le signe de ralliement de tous les hommes et femmes qui défendent la justice et la liberté dont elle est le symbole. On les voit d’ailleurs, bravant les interdictions, défier, dans les capitales occidentales et arabes notamment, leurs propres gouvernements dont ils dénoncent la complicité avec Israël. Il est incompréhensible que des Algériens, mettant en concurrence leurs revendications démocratiques avec le combat séculaire pour assurer la survie d’un peuple, intimident leurs compatriotes qui remplissent leur devoir de solidarité avec ce peuple.

DÉCRÉDIBILISER LA CAUSE PALESTINIENNE 

Ils sont nombreux à avoir ces derniers jours fait montre, par des voies plus ou moins détournées, d’une défiance à l’égard des résistants palestiniens.

- Il y a ceux qui l’ont fait sous forme d’une réprimande adressée au footballeur international Riyad Mahrez après qu’il ait publié le 10 mai un tweet de soutien aux résistants de Jérusalem. Ils l’ont fait dans des termes tellement similaires qu’on croirait qu’ils se sont concertés. Je ne mentionnerai pas de noms, je rapporterai juste quelques échantillons de ces écrits.

On y trouve des propos fraternels dans la forme, paternalistes et tendancieux dans le fond, comme par exemple : « C’est très bien, frère Mahrez, que tu soutiennes nos frères opprimés et dominés en Palestine. Mais ce ne serait pas moins bien que tu soutiennes aussi tes frères opprimés et dominés en Algérie ». Ailleurs, le grief est développé sans le moindre préambule sur la Palestine : « Il (Mahrez) n’a pas vu les tortures et viols sur des jeunes manifestants pacifiques en Algérie, il n’a pas vu les mineurs qui ont subi des sévices corporels dans les commissariats, il n’a pas vu les enlèvements et détentions secrètes ».

Les auteurs de ces tweets voudraient bien que leur message soit reçu dans son seul contenu explicite : un rappel et une dénonciation de la répression en cours en Algérie. Mais ils n’abuseront personne. Le motif de leur irritation est bien qu’un Algérien, qui vit actuellement l’heure de gloire que lui valent ses exploits sportifs, apporte son soutien à la résistance palestinienne. Leur message central est donc bien celui qu’ils ont inscrit en creux dans leur texte : ils n’aiment pas qu’on soutienne la Palestine.

En assimilant le sort des Palestiniens à celui des Algériens, ils minimisent une tragédie qui dure depuis plus de 70 ans, c’est-à-dire depuis une époque où l’Algérie entrevoyait à peine un espoir de se libérer du colonialisme. Et surtout, ils viennent en soutien de la propagande d’Israël qui se satisferait volontiers que son régime d’apartheid reposant sur l’usurpation, le nettoyage ethnique et le crime de masse quasi séculaire soit élevé à la dignité d’une dictature.

- Et puis il y a la bouillie que délayent ces innombrables vidéastes de You Tube, excellant depuis des années dans l’invective, se prétendant pourtant journalistes, et qui ont décidé depuis février 2019 d’offrir au Hirak le cadeau empoisonné de leur soutien.  Parmi eux, il en est un certain nombre qui soutiennent depuis des mois, de façon plus ou moins ouverte, les monarchies qui normalisent avec Israël.  Le plus engagé dans cette direction prend les détours les plus inattendus pour dissimuler ses mobiles, affirmant qu’Israël et le régime d’Alger doivent être logés à la même enseigne car « Israël viole les droits de l’homme en Palestine et la « bande » (la ‘Issaba, dans le texte) viole les droits de l’homme en Algérie », ajoutant que les deux « prennent part à la répression des peuples ».

Le prisme choisi ici pour décrédibiliser la cause palestinienne est original mais l’intention est la même : banaliser l’œuvre israélienne de destruction de la société et de la nation palestiniennes. Ce « chroniqueur » ne s’est pas avisé qu’un tel rapprochement aurait été plus pertinent s’il l’avait établi entre Israël et la monarchie marocaine lorsqu’il avait commenté le marché passé il y a quelques mois sous l’égide des Etats-Unis pour légaliser l’occupation de la Palestine et du Sahara Occidental. Car, quoi qu’on puisse penser par ailleurs de la politique algérienne officielle, intérieure et extérieure, ce sont les démarches expansionnistes sioniste et monarchiste dans ces deux territoires qui se prêtent le mieux à la comparaison. Mais il s’en est bien gardé : le peuple sahraoui est sans doute à ses yeux encore plus insignifiant que le peuple palestinien. Il n’ira pas aliéner pour lui complaire les liens qu’il se vante d’entretenir avec les cercles officiels marocains !

Le fait est cependant que, prenant pour argument les rapports du comité des droits de l’homme des Nations-Unies, il aurait mieux servi son propos en faisant un parallèle entre le Sahara et la Palestine. Ces deux territoires ont en commun d’être régis par des résolutions de l’ONU, violées les unes et les autres par les deux puissances occupantes. Quant à l’Algérie, elle est reconnue souveraine depuis juillet 1962. Sur son territoire, le chemin à parcourir pour que cette souveraineté revienne au peuple n’est pas tant l’affaire des institutions internationales que du combat que les Algériens doivent mener en s’appuyant sur leurs propres forces, plus exactement dans l’opposition des forces sociales qui les constituent. Le seul problème est que les Algériens ne semblent pas encore avoir atteint le niveau d’organisation politique et sociale qu’exige ce défi… et notre vidéaste le niveau de conscience politique qui autorise à appréhender ces questions.

LE DÉVOIEMENT DE LA RÉFÉRENCE ANTICOLONIALISTE

J’ai eu l’occasion par le passé de déplorer que le Hirak entretienne pendant si longtemps un tel mystère sur son identité de classe en refoulant systématiquement ses ressorts sociaux. J’ai conclu de mon observation des événements que le gros des troupes qui en constitue la base s’était inconsciemment mis à la remorque d’une classe moyenne composite soucieuse d’obtenir des libertés formelles, politiques et économiques, en se préoccupant fort peu des aspirations des classes populaires que la libéralisation accélérée à la faveur de la décennie 90 a appauvries et éloignées de l’expression démocratique.

Il est heureux que ceux qui se définissent comme les « figures » de ce mouvement, qui sont allés parfois jusqu’à s’en prétendre les « élites », n’aient jamais été adoubés en tant que tels que par eux-mêmes (ce qui vient de leur être fraîchement signifié le 8 mai dernier à Kherrata[1]). Cela évite à la multitude qui a donné corps à la contestation et qui aspire sans arrière-pensées à une Algérie de liberté et de justice l’affront de se voir associer au discours que tiennent aujourd’hui certains membres de cette coterie sur la résistance du peuple palestinien dans les territoires occupés par Israël et notamment à Jérusalem.

Je veux rester constant dans mes analyses et réaffirmer que la thèse qui réduit le Hirak à une conspiration ourdie par les appareils du soft power américain n’est étayée que par des présomptions fragiles et fragmentaires abusivement grossies par les médias proches du pouvoir. Je considère en effet que la petite bourgeoisie, laïque aussi bien que religieuse, qui s’exprime au nom du peuple algérien n’avait guère besoin d’être stipendiée par les réseaux de la propagande américaine pour rêver de tailler le pays aux mesures exactes de ses aspirations à une démocratie sans doute plus libérale que démocratique si l’on en juge par l’ambiguïté de certaines de ses composantes et qui, nous avons le loisir de le constater tous les jours, ne s’adapte aux climats du Sud de la planète qu’en aggravant l’exploitation et la paupérisation. L’appel irrésistible de ses intérêts suffisait largement à l’y inciter.

Je n’ai cependant jamais exclu qu’une partie de cette classe égoïste et opportuniste soit complaisante à l’égard de projets géopolitiques hégémoniques qui ne font que trop bon ménage avec l’idéologie libérale.

Ce qui se découvre aujourd’hui à la lumière de l’actualité palestinienne, c’est la duplicité dont cette soi-disant élite a fait preuve dans sa manipulation du patrimoine anticolonialiste du peuple algérien. Il devient clair en effet, comme je l’ai toujours pressenti, qu’elle n’a agité les symboles du combat pour l’indépendance que pour leurrer la large masse des Algériens qui demeure attachée à ces références.

Les slogans anticolonialistes du Hirak n’ont jamais représenté pour les plus bavards de ses animateurs que des faux-semblants ostentatoires. Il nous est loisible aujourd’hui de vérifier à quel point il en est fait un usage à contretemps: on les a largement diffusés en Algérie pour dénier au mouvement le contenu social qui aurait dû être le sien mais voilà qu’ils sont objet de suspicion dès qu'il s’agit d’exprimer à une cause historique authentiquement nationale la solidarité qu’elle mérite.

On  ne peut concevoir, me semble-t-il, qu’un attachement sincère à la cause anticoloniale ne s’accompagne pas d’un soutien inconditionnel à la résistance du peuple palestinien. La réserve teintée d’hostilité manifestée ces derniers jours par de nombreux soutiens du Hirak à l’endroit de la résistance à Israël vient donc à point nommé pour dévoiler la supercherie. On les sent soudain affligés que la question palestinienne vienne voler la vedette à la contestation algérienne, dédaignant ce que cette mise en lumière coûte de sang et de larmes aux populations de Jérusalem, de Gaza, de Lod et d’ailleurs.

J’évoquerai pour conclure les implications de tels positionnements sur la lecture de la situation algérienne, en me limitant à cette espèce de vente concomitante qu’on veut imposer à quiconque voudrait se prononcer publiquement sur les affaires du monde. Il semble qu’on veuille imposer aux Algériens une devise d'inspiration néo-trumpienne : « Hirak first ». On menace par cette manoeuvre la libre expression démocratique dont le Hirak a fait son cheval de bataille. A défaut de recueillir une libre adhésion dictée par la conviction, on veut instaurer un rituel. C’est là une attitude autoritaire doublée d’un aveu d’échec. Si le Hirak ne veut pas être disqualifié sur l’une de ses revendications les plus fortes, il doit désavouer ces nouveaux censeurs.

J’ajouterai qu’il n’est pas fortuit que ce chantage au hirak prenne appui sur la question palestinienne. Lorsque le drapeau amazigh avait été interdit en 2019, on avait vu fleurir sur les réseaux sociaux des protestations contre la tolérance dont bénéficiait le drapeau palestinien. Il n’est pas sûr que ce chauvinisme, qui ne consent à la répression qui le frappe qu’à la condition qu’elle ratisse plus large, soit une autre histoire.

La cause palestinienne irrite les uns parce qu’elle rappelle à l’Algérie la part arabe de son identité et elle en irrite d’autres parce que leur allégeance à certaines monarchies les rend réceptifs à la normalisation avec Israël.


[1] Dans un article publié le 9 mai dernier par le quotidien Liberté, sous le titre Le Hirak se réapproprie l’esprit du 8 mai 45, on peut lire l'information suivante : « La rencontre  qui  devait  regrouper, hier, après la  marche  de  Kherrata, les figures du Hirak et les militants politiques  pour  débattre de l’organisation du mouvement populaire a été reportée à une date ultérieure par ses initiateurs. En effet, à la veille de la marche, le comité citoyen de Kherrata a rendu public un communiqué sur les réseaux sociaux qui annonce le report de la rencontre. Les rédacteurs du document reprochent à certaines figures du Hirak, sans citer de noms, de vouloir “récupérer l’initiative pour promouvoir leur image politique”. “La ville de Kherrata refuse de servir de support pour la récupération du mouvement" ».

 

mercredi 30 décembre 2020

ANDRÉ BRINK ÉTAIT-IL ANTISÉMITE ?



Khaled Satour

Le présent article est d’une part une réaction à la dépublication par Mediapart de l’article de Houria Bouteldja aussitôt après sa parution le 24 décembre[i], et d’autre part une réponse à la diatribe de Albert Herszkowitz qui a suivi le 26 décembre sous le titre Houria Bouteldja en récidive d’antisémitisme.

La dépublication de l’article de Houria Bouteldja donne malencontreusement l’impression que Mediapart s’arroge sur les écrits publiés dans les blogs de ses abonnés un pouvoir de censure qu’il peut s’abstenir, en tout absolutisme, de justifier.

Car cette dépublication n’est nulle part motivée expressément. J’ai personnellement cliqué sur un lien de l’article et suis tombé sur cette annonce laconique : « Ce billet a été dépublié par la rédaction de Mediapart car il ne respecte pas la Charte de participation ». L’impression que cela m’a fait est sans doute la même qu’ont jadis ressentie tant de fois les lecteurs de certains journaux français, pendant la guerre d’Algérie, lorsqu’ils découvraient que l’encre des articles supprimés avaient blanchi, avant même de sécher, au point de se confondre avec la couleur du papier.

 

Cette absence de motivation du retrait de l'article permet à Albert Herszkowitz d’avancer sans la moindre argumentation que Houria Bouteldja est « en récidive d’antisémitisme » en faisant passer sa propre opinion pour celle de Mediapart. Elle permet aussi, par le même procédé, à l’un des commentateurs de son article de spéculer : Houria Bouteldja aurait énoncé « une affirmation antisémite un peu plus explicite encore que la série qui l'a précédée, à l'évidence dépubliée pour cela sur Mediapart ». On remarquera au passage que, dans les deux citations, la lecture de l’article se fait avec un pré-jugé non dissimulé sur son auteure qui est réprouvée pour l’ensemble de son œuvre.

 

Sans doute le silence de Mediapart encourage-t-il de telles interprétations. Mais, plus généralement, puisqu’il s’agit ici de liberté d’expression, il faut ajouter que les termes de la charte qui est si laconiquement invoquée sont problématiques. Ce texte stipule en effet que « conformément à la loi, dès lors qu’il sera informé de la publication d’un contenu susceptible d’engager sa responsabilité pénale, et après avoir informé le contributeur responsable de cette publication, Mediapart pourra procéder à sa suppression ». La charte précise que la loi dont il s’agit est celle du 29 juillet 1982 sur la communication audiovisuelle dans son article 93-3, dernier alinéa. En cas d’infraction résultant du contenu d’un message « adressé par un internaute à un service de communication en ligne et mis à la disposition du public dans un espace de contributions personnel », la responsabilité pénale du directeur de publication n’est engagée que « s'il est établi qu'il n'avait pas effectivement connaissance du message avant sa mise en ligne ou si, dès le moment où il en a eu connaissance, il a agi promptement pour retirer ce message ».

 

Le problème posé par la combinaison des stipulations de la charte et des dispositions légales et que celle-ci traite d’infractions constituées alors que celle-là parle de contenu « susceptible » d’engager la responsabilité pénale. Autrement dit, alors que la responsabilité pénale suppose que l’infraction soit établie, la dépublication se suffit de faits pouvant s’avérer délictuels (ou pas). C’est donc une appréciation fondée sur l’anticipation qui se substitue à un jugement dûment formé en application de la loi (ou à tout le moins à des poursuites engagées). La marge de différenciation est de ce fait assez large pour accueillir l’arbitraire et substituer l’appréciation politique aux conditions posées par la loi.

 

Quand à la discussion au fond, je crois qu’elle est condamnée à se renouveler à l’infini entre deux camps inconciliables, aux perceptions (mais aussi aux vécus et aux sensibilités) historiquement distinctes et antagonistes.

 

Pour le premier, la référence aux questions de l’antisémitisme et de l’antisionisme s’appuiera toujours sur l’Histoire de France et de l’Europe du siècle dernier, en se référant aux différentes  pathologies qui l’ont affectée : nazisme, fascisme, stalinisme, etc. (mis à jour et convertis, comme le montrent certains commentaires, en archétypes de stigmatisation utiles à la pensée succincte et à la polémique routinière).

Dans ce camp, il n’est pas étonnant que le sionisme soit scruté avec un regard directement venu du 20e siècle, surentraîné à détecter de l’antisémitisme dans toutes les critiques d’Israël. En France, plus particulièrement, la défense d’Israël demeure, dans les cercles politiques dominants, une affaire sacrée. Régis Debray n’écrivait-il pas il y a quelques années à « un ami israélien » que « le principe de l’existence d’Israël fait partie de l’identité républicaine de la France ». Aussi bien, se risquant, tout au long d’un livre, à quelques réprimandes empruntant pourtant beaucoup à l’euphémisme, prenait-il la précaution de lui dire d’abord : « Tu te doutes bien qu’ami de la prudence et du confort intellectuel je n’irais pas me mettre à dos une phalange de bras vengeurs sans quelque profonde empathie ».

C’est dire ce que l’on a à craindre aujourd’hui encore à critiquer Israël !

 

Dans le camp opposé auquel appartient Houria Bouteldja et dans lequel on ne traîne pas le boulet du génocide nazi, Israël est un phénomène colonial actuel que les artifices de l’idéologie sioniste (notamment l’accaparement du statut d’indigène par un occupant allogène) sont incapables de travestir. Avec l’adoption en 2018 de la loi organique confirmant qu’Israël est un État nation juif, l’apartheid s’institutionnalise, y compris dans les territoires de 1948. Quant aux territoires occupés en 1967, le regard posé par un spécialiste incontesté, l’écrivain sud-africain André Brink, l’y avait déjà formellement identifié en 2010 :

 

« J’ai vu le réseau d’autoroutes modernes construites pour les Israéliens et les misérables petites routes auxquelles les Palestiniens sont confinés ; j’ai vu les oliveraies, souvent seul moyen de subsistance des agriculteurs palestiniens, arrachées par les Israéliens ; j’ai vu la prolifération de nouvelles colonies israéliennes en plein territoire palestinien, établies là à l’encontre de tous les accords signés, simplement pour renforcer la présence et le pouvoir des Israéliens dans un territoire qui ne leur appartient pas. J’avais déjà vu cela, du temps de l’oppression des Noirs par les Blancs en Afrique du Sud. J’avais déjà entendu les mêmes excuses et explications pieuses. » (Mes bifurcations, Éditions Actes Sud - C'est moi qui souligne)

 

Alors, trêve de bavardages : en 2020, alors que les Druzes eux-mêmes crient au racisme et que des enfants arabes sont interdits d’école dans les villages de Galilée, oui, on ne peut être israélien innocemment.

 

J’ajouterai qu'il en a coûté à Houria Bouteldja pour ce simple constat. Dans le même ouvrage déjà cité, André Brink, quant à lui, n’a pas retenu sa plume :

 

Si Israël ne s’est jamais lancé dans un génocide de l’ampleur de l’Holocauste, écrivait-il, le nettoyage ethnique que cette nation inflige aux Palestiniens équivaut, moralement, à une version lente et en mode mineur des camps de la mort. J’ai du mal à comprendre comment un peuple pour lequel il a été si difficile de se relever des horreurs de l’Holocauste peut ensuite infliger à d’autres ce qu’on lui a fait.

 

Selon les canons de la résolution votée par l’assemblée nationale française en 2019 à propos de l’antisémitisme, le livre d’André Brink aurait dû être saisi. Il n’est peut-être pas trop tard pour le faire !

____________________________

 [i] Qu’on peut lire à l’adresse suivante : 

https://www.ujfp.org/spip.php?article8254&fbclid=IwAR2geSlh6-d6wY598mghf_QokKT0Mve2xCI6crWNH9F4fOv3Nm27qUfKh9A

 

 

 

dimanche 8 décembre 2019

HIRAK : L’ENCOMBRANTE UNITE DU PEUPLE



Khaled Satour
 Quelques rappels en guise d'introduction
Les élections présidentielles qui auront lieu ce jeudi 12 décembre, selon les vœux du chef d’état-major, seront une farce, c’est-à-dire, au regard des souffrances de ces dernières décennies et des espoirs conçus ces derniers mois, l'histoire qui se répète dans ses épisodes les moins prometteurs. Il est clair en effet que le pouvoir reconstituera, en cooptant un homme du sérail, la façade présidentielle qu'il avait avant le 22 février. Il  avait auparavant puisé dans sa réserve pour établir la composition du panel dit du dialogue chargé d’exécuter son agenda, en concertation étroite avec l’administration en place, afin de produire en un temps record les textes qui encadrent le scrutin et que les deux chambres du parlement résiduel hérité du règne de Bouteflika se sont empressées d’approuver. A cette occasion, l’ambiguïté de certains acteurs de la « société civile », prétendument alliés au hirak, s’est confirmée. On aura surtout remarqué le jeu trouble auquel s’est livré en solo le « Forum de la société civile », qui avait à peine signé avec deux autres groupes d’associations une plate-forme d’action commune à la Conférence de la Société Civile du 15 juin, qu’il s’en retirait sans crier gare le 17 juillet pour soumettre, de sa seule initiative, une liste de 13 personnalités chargées de mener le dialogue. Le pouvoir a saisi la balle au bond pour désigner un panel présidé par un vétéran du régime rompu au double langage, flanqué de personnalités de second plan chez qui l’opportunisme le disputait à la médiocrité. Au terme du processus, une autorité indépendante de surveillance des élections, elle-même présidée par un apparatchik et composée de personnalités sans relief, a été constituée.

Quelles que puissent être les improbables velléités que pourrait avoir cet aréopage de justifier le label d’indépendance qu’on lui a accolé, ces élections ne peuvent que reconduire le système en place. D’une part, en effet, ladite autorité, dont la composition ne procède pas, ne serait-ce que de façon minoritaire, du hirak ne dispose d’aucune ressource politique qui lui permettrait de court-circuiter une administration bien en place, rompue à la fraude électorale et d’autant plus solidaire du pouvoir qu’elle a été, au cours des derniers mois, profondément reprise en mains par les maîtres du moment, au moyen de nombreux limogeages suivis de nouvelles nominations. D’autre part, surtout, la chape de répression qui enserre le pays et qui s’est alourdie au fur et à mesure que les échéances imposées approchaient n’est pas faite pour favoriser les états d’âmes et les sursauts civiques. Ces hommes et ces femmes seront les soldats du système qu’ils serviront dans les strictes limites de ses intérêts.


ENTRE LE HIRAK ET LE POUVOIR, LE PEUPLE …

Ce qui participe à obscurcir la vision que l’on a de la situation en Algérie est sans doute la difficulté qu’il y a à identifier clairement, c’est-à-dire en termes de rapports de forces politiques significatifs, les protagonistes de la confrontation en cours. Il est insuffisant d’affirmer que la confrontation met aux prises le peuple et le pouvoir. On peut certes préciser que celui-ci s’incarne sans médiation dans le commandement de l’armée en la personne de son chef d’état-major, mais le premier pôle de la confrontation, le peuple, demeure par trop indéterminé.
 
Le peuple est une entité à la fois concrète car elle se donne à voir dans des rassemblements humains qui peuvent être impressionnants, et fictive parce qu’elle est totalisante à l’excès et suggère une cohésion et une homogénéité sujettes à caution. Elle ne peut servir à une utile identification sociale et politique car elle ne désigne, sans autre forme de détermination, que la population, saisie en tant que collectivité humaine constitutive de la base sociologique d’un Etat. En tant que tel, le peuple est l’ensemble des gouvernés définis par opposition aux gouvernants. Il a une fonction de légitimation des instances qui le gouvernent, essentiellement par la désignation et plus rarement par le contrôle et la destitution. C’est ce statut, codifié par la constitution, qui seul définit de manière conséquente le peuple et, en dehors des procédures qui le régissent, ce dernier n’a pas de présence spécifique. Il n’existe, lorsqu’il n’est pas assigné à cette fonction, que dans les discours polémiques des uns et des autres qui se revendiquent d’en être l’émanation et les porte-parole, quand ils ne prétendent pas purement et simplement être le peuple incarné.
 
Or, que nous est-il donné d’entendre actuellement ? D’une part, que le hirak est le peuple soulevé en corps et en majesté contre le pouvoir en place. Tout le suggère, d’ailleurs, faut-il le préciser car, quelles que soient les réserves qu’il peut susciter, ce mouvement est indéniablement un phénomène sans précédent qui marquera durablement l’histoire du pays : nul n’aurait parié il y a moins d’un an qu’une contestation à laquelle prendraient part des foules aussi nombreuses secouerait la torpeur de plusieurs villes d’Algérie pendant de longs mois, dans laquelle seraient scandés les slogans que les Algériens ont longtemps intériorisés, depuis une époque bien antérieure au règne désastreux de Bouteflika.  Mais on entend aussi, d’autre part, que l’armée est issue du peuple et en exprime la volonté qu’elle a en l’occurrence réalisée en écartant Bouteflika et ses prétentions à un cinquième mandat, de telle sorte qu’il faudrait considérer que, le mouvement ayant atteint son objectif grâce à l’armée, la contestation surabondante qui se prolonge aujourd’hui pour s’en prendre à son chef d’état-major serait un hirak perverti, un « faux hirak », agité par les forces occultes dont le peuple a obtenu l’élimination. Avec, comme déduction finale tirée de ces assertions, l’affirmation que le hirak actuel ne saurait être celui du peuple. J'ai déjà eu pour ma part l'occasion d'écrire que, selon les observations objectives qu'il était possible de faire, c'est bien au contraire au lancement du mouvement qu'on a senti la main de secteurs organisés proches des appareils de pouvoir. Il n'est pas sûr que le hirak soit par la suite resté sous leur contrôle. On peut imaginer qu'il ait rapidement puisé dans le profond ressentiment accumulé depuis des décennies pour rejeter le système dans toutes ses composantes.


L’INTROUVABLE SOCIÉTÉ

Quoiqu'il en soit, s'il a été possible d'assaisonner ainsi le peuple à toutes les sauces, si chacune des parties en présence a pu l'enrôler dans son intégralité, c'est parce qu'il a été appréhendé de toutes parts comme une entité indivisible unie dans la défense de la patrie. Et, précisément, le patriotisme, cette autre notion problématique, est sans relâche la ressource et la référence qui est mobilisée par tous, un patriotisme qui s’obstine à se nourrir de la référence nationaliste dans une compétition effrénée autour des symboles de la lutte de libération nationale, près de soixante ans après l’indépendance, comme s’il ne s’était rien passé entre-temps, comme si la société et l’Etat n’avaient pas coexisté pendant des décennies entières, tantôt dans la collaboration tantôt dans l’affrontement de leurs composantes, et comme si surtout des événements dont l’ampleur tragique n’est pas loin d’égaler ceux qu’avait provoqués la dernière phase de l’époque coloniale n’avaient pas déchiré le corps social au cours de la décennie 1990.
 
En vérité, personne ne veut prendre acte de ce qu’est aujourd’hui l’Algérie, peuple, Etat et société. La société surtout est victime de ce déni, elle est purement et simplement escamotée. Tant qu’elle ne reviendra pas au-devant de la scène, en se divulguant dans l’actualité des luttes qui s’y déroulent et qui différencient les aspirations en son sein et les projets politiques susceptibles de les satisfaire, il sera difficile de sérier, sans risque d’erreur, les protagonistes et les enjeux des confrontations. Et la notion de peuple continuera à favoriser toutes les manipulations, toutes les impostures.
 
Le peuple « tout entier » ne peut entreprendre une révolution car il ne se donne à voir (et entendre), du fait même de la complétude qui est la sienne, sous aucune configuration propice à la différenciation et n’a de ce fait de réalité qu’instrumentale. Dès lors, on n’a d’autre moyen d’attester de la force politique qu’on lui attribue qu’en admirant sa capacité à mobiliser le nombre. On le voit bien, la vitalité du hirak n’est mesurée qu’à l’aune de son aptitude à rassembler, d’une manière répétitive devenue quasiment mécanique, des foules suffisantes pour remplir les objectifs des caméras. Le problème est que la force du nombre pourra toujours être relativisée, mise en balance avec celle d’une « majorité silencieuse » que revendiqueront les uns ou les autres. Surtout, elle ne peut en tant que telle être significative d’une puissance politique capable de peser sur les équilibres de pouvoir au sens large du terme (économique, social et politique) que seul un ancrage structuré dans les rapports sociaux de production est en mesure de modifier. 
 
Qu’il n’y ait, dans la contestation, rien qui singularise l’apport spécifique des ouvriers, des paysans, de la masse des sous-prolétaires qui ne survivent par dizaines de milliers que grâce au travail journalier effectué au noir, est à cet égard édifiant. A croire que ces catégories sociales se sont évaporées ou bien alors qu’elles se sont singulièrement aseptisées au point de se fondre dans l’unanimisme « populaire ». A moins qu’elles ne soient murées dans le silence et qu’elles ne soient parties prenantes ni de la contestation actuelle ni du discours régressif et mortifère qui s’efforce de la dénigrer ! Le fait est qu’on n’en sait rien. Et c’est en cela que réside l’ambiguïté du hirak qui permet au pouvoir de cultiver impunément sa propre duplicité. Qui représente-t-il ? Et quel projet formule-t-il pour ceux qu’il déverse dans la rue depuis dix mois, en dehors de ces platitudes institutionnelles dans lesquelles l’ont fourvoyé ceux qui se sont arrogé le droit de parler en son nom (avant de se taire soudain l’été dernier, renonçant à leurs conférences prétendument fédératrices et à leurs « feuilles de routes »). Ces deux questions, qui découlent l’une de l’autre, le hirak semble parti pour ne jamais y répondre.
 

Mais cette indétermination, pour peu qu’on l’interroge, ne manque pas de faire sens.  On a beau soutenir qu’elle était calculée, dictée par l’impératif de ne pas diviser les rangs, elle révèle en réalité le rapport de forces qui se dissimule soigneusement au sein du mouvement. L’expérience historique atteste que lorsqu’une protestation d’envergure prétend s’exprimer au nom du « peuple tout entier », celui-ci n’est jamais que le nom que se choisissent des classes plus ou moins favorisées. En Algérie, c’est probablement une classe moyenne, séduite par les attraits de la démocratie libérale à l’occidentale, qui s’exprime depuis le 22 février au nom du hirak.

 

Et elle n’a pu entraîner dans son sillage une partie des classes populaires, essentiellement urbaines, dont les intérêts objectifs sont d’une nature matérielle et vitale d’une toute autre urgence, que parce qu’elle a puisé dans les ressources de la légitimité historique (qui la font d’ailleurs entrer en concurrence avec les appareils idéologiques du pouvoir, rompus à cette manœuvre depuis des décennies), qu’elle s’est emparé des thèmes, des symboles et des figures, vivantes et disparues, du nationalisme pour s’inscrire dans une continuité qu’elle rend problématique. Elle le fait donc de toute évidence avec un opportunisme qui n’a d’égal, en la matière, que celui du pouvoir.
 
De plus, cette partition nationaliste, dont la cohérence requiert un strict respect des canons du genre, a été brouillée par certaines tendances composant le mouvement qui ont cru devoir imposer le drapeau amazigh aux côtés du drapeau national. La confusion a ainsi été portée à son comble car le hirak a semblé vouloir superposer à un discours nationaliste unitaire déjà passablement stérile un discours identitaire d’appoint qui est venu greffer sur la légitimité historique traditionnelle largement épuisée une hyper-légitimité protohistorique, inventée il y a peu de toutes pièces. Cette hyper-légitimité a été revendiquée avec une naïveté et un naturel de pure façade, tant il est vrai que nul ne pouvait feindre d’ignorer qu’elle venait piéger la contestation à deux niveaux différents. D’une part, elle ajoutait une couche importune au maquillage (pour ne pas dire au maquignonnage) unitaire qui refoulait les oppositions de classe. Et, d’autre part, elle faisait exploser, sans avoir l’air d’y toucher, les bases consensuelles du patriotisme revendiqué et, en définitive, loin de le faire progresser vers une acception émancipatrice adaptée aux enjeux intérieurs et extérieurs contemporains, elle le lestait d’une charge régressive supplémentaire par ailleurs très polémique.

L’UNITÉ DU PEUPLE DANS LA LANGUE DU POUVOIR

Ces carences et incongruités de la contestation ont contribué à l’amener sur le champ de manœuvre favori du pouvoir, passé maître dans l’exaltation du populisme et du nationalisme. Car cette idéologie unitaire brandie par le hirak dans la grandeur nature des rues du pays, l’armée en a toujours cultivé les germes dans ses serres et a pu s’en emparer pour se représenter de plus belle comme l’interprète du peuple et son rempart. Il se trouve en effet que, dans la langue du pouvoir, l’unité du peuple est loin d’être un néologisme. C’est un dogme infalsifiable dans la mesure où, ne s’expérimentant pas sur le terrain et n’ayant donc à redouter aucune contre-expertise, elle se présuppose dans l’adhésion unanime au régime qui préside aux destinées de la nation.
 
Que l’armée soit aujourd’hui au devant de la scène ne nuit pas à cette représentation, bien au contraire, puisqu’elle a toujours été le prétendant privilégié à cette relation fusionnelle avec le peuple. Jusqu’à ce jour, et au plus fort de la contestation de la rue, cette vision des choses ne désarme pas et, venant en renfort des raccourcis et des assimilations démagogiques de Gaïd Salah, ce sont les éditoriaux de la revue « El Djeich [1]» qui en distillent la version la plus caricaturale en louant par exemple dans le numéro d’octobre dernier « la position historique et honorable de l’Armée nationale populaire qui s’est, depuis le début, rangée aux côtés du peuple, comme elle a tenu ses engagements envers le peuple et la nation ». Ce qui donne, soit dit en passant, la mesure de l’idée qu’on se fait de ce couple indissoluble que formeraient l’armée et le peuple : il ne se perpétuerait que grâce aux vertus dont se pare l’armée. C’est elle qui aurait sans jamais faillir fait la preuve de son dévouement. C’est elle qui a toujours donné, le peuple n’étant que le réceptacle, passif et reconnaissant, de ses dons. Cette idéologie de l’harmonie et de la concorde recèle donc une asymétrie, fortement suggérée, dans la mesure où la constance de l’attachement de l’armée au peuple ne saurait faire l’objet de la moindre suspicion, le peuple n’ayant jamais rempli que le seul devoir de gratitude. Ce qui confère à cette vision une logique redoutable : rien ne pouvant mieux attester de l’unité du peuple que sa passivité, le remue-ménage que provoque le hirak est la preuve qu’il divise la nation !
 
Et pareille conception n’est pas née d’hier. Elle remonte à la genèse de l’État algérien et Mostefa Lacheraf l’énonçait déjà dans un texte écrit au plus fort de la crise du FLN de l’été 1962 (il le date du 7 août 1962). Il y analysait longuement les déchirements de la direction politico-militaire qu’il opposait à "l’unité du peuple et de la base" et se désolait en conséquence de ce que cette "base unie, consciente des dangers" ait été "sollicitée par les uns et les autres, souvent même sur le ton de l'appel à la guerre civile". Il aurait fallu selon lui « tout faire pour éviter « qu’(elle) ne participe de près ou de loin à ce conflit qui aurait dû se vider avant le retour en Algérie, ou, au pire, en terrain clos entre seuls dirigeants[2]". Le constat fait par l’auteur et la recommandation qui l’accompagnait nous intéressent tout autant l’un que l’autre dans les circonstances présentes. 

- Le constat est celui d’une direction politique agitée par des conflits d’une extrême gravité mais dont les enjeux étaient extérieurs au peuple qui était « uni ». C’est donc un paradoxe qu’il relève, dans la mesure où on serait tenté de supposer que, lorsqu’un peuple est suffisamment uni pour que la société ne donne aucun signe de divisions majeures, rien ne justifie, politiquement parlant, que les dissensions affectant le champ du pouvoir soient d’une telle intensité.
 
Il faut bien sûr être attentif au vocabulaire de l’auteur qui nous a habitués à une certaine rigueur sémantique : il parle du peuple et non de la société. Et la différence entre les deux notions, qui peut nous servir, réside dans le fait que le peuple constitue une communauté dont le fondement est un sentiment commun d’appartenance reposant essentiellement sur de fortes représentations symboliques, alors que la société est une entité qui se constitue d’individus et de groupes dont l’intégration n’empêche pas qu’ils s’opposent sur des intérêts matériels et moraux concurrentiels.
 
Il n'est certes pas douteux que peuple et société se confondaient à l’été 1962 et affichaient une relative cohésion, tant il est vrai que la société sortait de l’emprise coloniale et qu’elle paraissait nivelée par la disparition brutale de la différenciation principale que le colonialisme avait instituée et que le départ massif des Français d'Algérie venait d'anéantir à son fondement. Mais il faut ajouter qu’elle était aussi dépourvue de tout canal d'expression d’intérêts antagonistes et se trouvait désarmée face à l'entreprise totalisante d'usurpation qui était en cours. Surplombant les clivages sociaux réels ou en construction, la direction politico-militaire, qui en était coupée parce qu’elle rejoignait à peine le territoire national, était libre de leur substituer le jeu des ambitions claniques que la concurrence et les rancœurs des uns et des autres nourrissaient. Dès lors, quels intérêts sociaux pouvaient bien être invoqués, qui auraient fourni matière à négocier la dévolution du pouvoir ? Les dirigeants étaient dispensés de débattre d'un partage des responsabilités et de l'accès à la décision en fonction de dosages politiques réels, en résonance avec la société. Ils ne se disputeraient que la totalité indivisible. Ce qu’il est terrible de relever, près de soixante ans après ce constat, et qui donne la mesure des insuffisances du hirak – confinant à l’anachronisme, c’est qu’on a la cruelle impression que la société peine à ce jour à s’affirmer dans sa diversité.

- Quant à la recommandation faite par Lacheraf aux gouvernants, et qui ne pouvait valoir que pour l’avenir puisqu’il l’administrait a posteriori, elle les engageait à résoudre ces différends « en terrain clos entre seuls dirigeants » car le peuple ne pouvait y être mêlé sans que le pays ne risque la guerre civile.

LE « PARADOXE » DE LACHERAF

Au crédit de Lacheraf, on portera la conscience qu’il avait de l’abîme qui séparait le pouvoir en formation des heurs et malheurs des Algériens, de l'absence de tout enjeu qui soit en rapport avec le peuple dans les conflits qui devaient conduire aux affrontements du mois d'août. L’auteur prenait acte de l'étonnante distanciation que le pouvoir alors en formation se donnait par rapport à la situation du pays. En cela, il nous fournit une approche archéologique de ce pouvoir dont les différentes composantes, qui avaient en commun d’avoir dirigé la lutte armée de libération nationale, n’avaient pas encore foulé le sol algérien. C’est une lutte armée particulièrement meurtrière qui avait conduit à un tel aboutissement, mais, à cet instant précis, si le pays était "assuré" au FLN, c'est en vertu d'une convention conclue avec l’État colonisateur qui, au regard de la situation du pays, semblait relever de l’abstraction. En dehors du cercle clos de leurs dissensions internes, ils ne semblaient craindre aucune complication même si, ici et là, dans l'escalade verbale à laquelle ils se livraient, des méfiances envers le caractère néocolonial des accords conclus avec la France étaient exprimées et des accusations de trahison proférées. 
 
En tout cas, ces dissensions ne devaient rien à la situation concrète de la société qui ne semblait pas susciter d’alarme : ni les exactions qu'elle avait subies de l’OAS jusqu’en juin, ni l'anarchie résultant du retrait de la France et de la minorité française, pas davantage les séquelles de la guerre, les centaines de milliers de paysans croupissant dans les camps de regroupement, les dizaines de milliers de réfugiés en attente de retour.
 
A sa charge, on est cependant obligé de relever qu’il préconisait, non pas que les préoccupations du peuple soient réintroduites d'urgence dans les critères de dévolution du pouvoir, mais que ces conflits soient résolus par tous les moyens qui évitent de recourir à son arbitrage. On aperçoit ici, superposée au paradoxe que l’auteur relève dans son constat, l’inconséquence de la position qu’il recommande pour y remédier et qui révèle son propre paradoxe doctrinal.
 
On peut nous objecter que cette position s’enracinait dans des considérations de bon sens : la guerre que se livraient les dirigeants en 1962 étant déconnectée des aspirations populaires, on y aurait mêlé la population sans le moindre profit mais, en revanche, avec les pires conséquences prévisibles. Mais le problème est que cette posture ne devait pas tout à la sagesse puisqu'elle était sous-tendue par la supposée "unité du peuple" dont le pouvoir allait tirer les plus grands profits idéologiques.
 
Si l’on affine l’interprétation en y mêlant un grain de malice, on peut être encore plus cruel avec Lacheraf et lire en creux dans son texte un autre message : l’implication du peuple dans les luttes intestines du pouvoir étant porteuse des pires conséquences, tout clan du régime est instruit que, dans les situations de conflit extrêmes, il pourra à l’avenir, et à la seule condition qu’il ne répugne pas à jouer avec le feu, menacer de provoquer le peuple et de l’instrumentaliser à ses fins. Et, de fait, il apparaît avec le recul que le « paradoxe de Lacheraf » aura servi, tout au long de ces dernières décennies, de deux manières différentes. Dans la constance, le pouvoir aura exaucé le vœu explicite de l'auteur de maintenir le peuple à l’écart. Mais, dans les moments où les luttes de pouvoir se sont exacerbées jusqu’à l’impasse, on aura aussi parfois su exploiter la part maudite et refoulée de la recommandation de Lacheraf. Ce fut le cas notamment en octobre 1988.
 
Dans ce court extrait, Lacheraf fait sienne, en la lestant du poids de son crédit intellectuel, la doctrine qui, depuis la genèse de l’État algérien, a enserré dans son carcan tous les comportements.  De la charte d'Alger de 1964 à la charte pour la paix et la réconciliation de 2006, en passant par la charte nationale de 1976, l’unité du peuple est un dogme qui n’a pas fini de servir. Il a pour fonction d’amarrer le peuple à ses dirigeants, accolé, dans l’idéologie officielle, à l’affirmation de l’unité du pouvoir (qui s’énonçait à une époque aujourd’hui révolue comme « unité de la direction révolutionnaire »). Unité du peuple et unité du pouvoir sont deux devises indissociables : l’affirmation de la première a requis assez rapidement que la seconde soit proclamée, l’une valant preuve de l’autre et réciproquement. Avec cette nuance que l’unité du peuple a été érigée en article de foi intangible, alors que l’on a dû admettre que les recompositions qui affectent le pouvoir puissent par intermittence miner son homogénéité, son unité demeurant un point d’équilibre vers lequel il doit toujours faire retour. 
 
Et, à travers l’organisation de l’élection présidentielle du 12 décembre, c’est le retour à cet équilibre que le commandement de l’armée escompte. Dans les discours du chef d’état-major, le hirak n’est pas celui du peuple, qui ne peut qu’entériner les choix faits par les régnants. C’est le complot qu’a ourdi la « issaba », c’est-à-dire cette fraction corrompue et dégénérée du pouvoir qui a enfreint la recommandation de Lacheraf (ou s’est inspirée de sa « part maudite », ce qui revient au même), qui a jeté dans la rue des foules qu’elle a manipulées pour préserver ses intérêts. L’élection ramènera les choses à cette « normalité » qui les a toujours caractérisées depuis l’indépendance et, pour s’en tenir à la période référentielle la plus récente, à la situation qui prévalait au 21 février, car l’élection du 12 décembre n’est rien d’autre qu’une résurrection du 5e mandat.

QUELQUES UTILES DÉMYSTIFICATIONS… POUR L’AVENIR

Ce sont là quelques éléments qui expliquent l’impasse actuelle du hirak : si l’unité du peuple, en tant que postulat idéologique, a incontestablement pesé dans la balance historique qui a penché en faveur du mouvement national, elle a contribué, depuis l’indépendance, à livrer les Algériens à la toute-puissance d’une élite médiocre, cupide et arrogante. Et, en cette année 2019, qui n’est pourtant à nulle autre pareille, il semble bien que la société n’a pas su forcir suffisamment pour faire sauter les entraves dans lesquelles elle se trouve enchaînée.
 
Cependant, et c’est par là que je conclurai, même si la formidable contestation inaugurée le 22 février devait échouer dans le court terme, rien ne sera plus comme avant. Des coups décisifs auront été portés aux mythes dominants les plus coriaces :

- L’idéologie de l’armée au service du peuple n’a pu fonctionner, à l’exemple de toutes les idéologies, que grâce à la mise en avant de « principes » (parfois dénommés « valeurs » sous d’autres cieux) au détriment des faits, des croyances au détriment des réalités. En cela, les idéologues de l’Algérie indépendante n’ont pas innové. Noam Chomsky rappelle que les États-Unis n’ont imposé leur hégémonie qu’en se forgeant l’image d’une nation et d’un État dotés de « l’ambition transcendante » d’instaurer la paix et la liberté à l’intérieur de leurs frontières et partout ailleurs dans le monde. Mais lorsque les carnages qu’ils ont commis un peu partout à travers le monde ont démenti ce portrait qu’ils avaient fait d’eux-mêmes, leurs idéologues ont œuvré à inverser la perception du monde et décrété que les principes étaient la seule réalité qui compte, les faits tangibles qui les réduisaient à néant n’étant que des « apparences » contingentes[3].
 
Les hiérarques de l'armée algérienne, à la modeste échelle du pays, ne se comportent guère autrement pour continuer à faire briller leur étoile dans le ciel des valeurs. Rattrapés au cours des années 1990 par la réalité (celle des actes de torture, de disparitions forcées, d’exécutions extrajudiciaires, de déportations massives dans des camps, dont des unités, et notamment les plus occultes d’entre elles, se sont rendues coupables et qui, ajoutés à l’exposition répétée de populations désarmées aux multiples massacres collectifs commis à proximité des casernes, ont fait des dizaines de milliers de morts), ils ont osé capitaliser un surcroît de gloire sur ces faits d’armes. Le législateur, qui n’était autre que le chef de la « issaba » à qui les hiérarques militaires avaient confié le gouvernement, dont ils prétendent s’être désormais démarqués et à laquelle ils assimilent aujourd’hui quiconque s’oppose à leurs projets, a fait des crimes qui étaient imputables à certains des chefs de l'armée « des actions menées en vue de la protection des personnes et des biens, de la sauvegarde de la nation et de la préservation de la République algérienne démocratique et populaire[4] ». 
  
Y a-t-il meilleur (ou pire) exemple d’inversion de la perception que celle-ci ? Au point qu’on atteint un de ces cas limite d’une idéologie à efficace nulle qui, loin de fournir une alternative à la violence, ne peut édicter ses invraisemblances que parce qu’elle est assurée de les imposer au besoin par la force. Aucune des parties à la crise actuelle n’a soulevé le couvercle jeté sur la tragédie des années 1990. Mais, en poursuivant trois des plus grands criminels de cette décennie (Tewfik, Tartag et Nezzar) dans le cadre routinier des règlements de compte entre clans, l’armée a prouvé qu’elle se souciait bien peu des principes qu’elle proclame. S’agissant notamment de Nezzar, c’est comme si elle avait transigé  avec les autorités suisses, puisqu’elle le ne le poursuit qu'en vertu des règles non écrites du système, contraignant des victimes algériennes à demander justice auprès des juridictions de la confédération pour des crimes d’une gravité exceptionnelle commis en Algérie. Une telle démission constitue, de la part  de ceux qui ne manquent pas une occasion de pourfendre l'ingérence, un singulier renoncement à la souveraineté.

- S’agissant de la lutte contre la corruption du système, au sens le plus large qui ne se limite pas aux malversations financières, aucune institution, aucun haut responsable politique ou militaire n’a plus la moindre légitimité à en faire un cheval de bataille. Les Algériens se sont définitivement dépris des réflexes de tolérance acquis tout au long des décennies passées.
 
Le sport favori des observateurs algériens a longtemps consisté à subodorer les conflits opposant les hommes et les clans au pouvoir et à en pronostiquer à l’envi le dénouement. On octroyait les bons et les mauvais points aux uns et autres et on s’illusionnait sur la présence d’enjeux d’intérêt public au cœur de leurs oppositions. Il y eut l’époque où on affectionnait de classer les acteurs de l’ombre en révolutionnaires et réactionnaires, puis celle où on les cataloguait en conservateurs et réformistes, avant que n’advienne cette terrible époque où on pariait sur les républicains contre les obscurantistes, sur les démocrates contre les intégristes. Plus récemment, il n’y eut plus guère de choix qu’entre les corrompus et les intègres jusqu’à ce que la sortie du général Abdelghani Hamel en juin 2018 vienne anéantir cette ultime échappatoire. « Celui qui veut lutter contre la corruption doit être propre », cette phrase sibylline, interprétée comme une menace codée adressée à ses congénères du système par l’ex-directeur de la Sûreté nationale, limogé quand la fameuse affaire de la cocaïne avait éclaté l’an dernier, était en réalité plus qu’un coming out : c’était un manifeste que le général nous adressait au nom de la communauté de ses pairs. « Nous sommes tous corrompus, il n’y a rien espérer de personne parmi nous », tel était le message. Il a été reçu par l’écrasante majorité des Algériens et a inspiré les slogans les plus décapants du hirak. Il subsiste bien, parmi les intellectuels, quelques malentendants qui hiérarchisent les corrompus en se figurant qu’on peut distinguer en leur sein les patriotes et les suppôts de l’étranger ! Toujours croire (ou faire croire), sans désemparer, que l’ivraie n’a pas entièrement, irrémédiablement, intoxiqué les champs du pouvoir !
 
Mais ce discours est inaudible. Et la haute hiérarchie de l’armée est directement pointée du doigt. Nul n’ignore plus que c’est en son sein, et non dans le troupeau d’hommes d’affaires interchangeables à souhait qu’elle a jetés en prison, que se trouvent les plus puissants oligarques. 
 
Celui des cinq candidats choisis parmi le vivier légué par Bouteflika qui sera élu le 12 décembre sait d’avance quels intérêts il va servir…


[1] Et, ne désarmant pas, El Moudjahid qui assène quotidiennement cette vulgate.
[2] Mostefa Lacheraf, Mésaventures de l’Algérie indépendante et triomphe de l’unité, in L’Algérie nation et société, Alger, Casbah Éditions, 2004, pp. 253 et 254.
[3] Noam Chomsky, Qui mène le monde ? Éditions Lux, 2018, pp. 48 et 49.
[4] Article 45 de l’ordonnance n° 06/01 du 27 février 2006 portant mise en œuvre de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale.