vendredi 31 juillet 2026

L’APARTÉ DE BERLIN OU LES MIRAGES DE LA «DÉMOCRATIE RESPONSABLE»


 

Khaled Satour

J’ai du mal à comprendre les termes exacts du débat inauguré par l'allocution qu’a prononcée Abdelmadjid Tebboune à Berlin le 16 juillet dernier, devant la communauté algérienne, sur le retour des opposants en Algérie[1]. Et la lettre ouverte d’une cinquantaine d’Algériens de la « diaspora » qui y a répondu ne m’a pas éclairé, bien au contraire[2].

Cette lettre fait d’abord dire au président que « les opposants algériens établis à l’étranger (sont) les bienvenus dans leur pays » et prend ensuite acte de ce qu’il affirme « qu’il est légitime de s’opposer aux politiques publiques et de proposer des alternatives pour l’avenir du pays ».

En fait, ce n’est pas exactement ce que j'ai retenu de ses propos.

Une restriction dûment mesurée

Les deux propositions distinctes que la lettre lui prête, il les a en réalité fusionnées en une seule qui produit de ce fait un tout autre sens. La première proposition donnerait à penser qu’il souhaite la bienvenue aux « opposants algériens » sans aucune réserve. Mais en réalité il s’est bien gardé de la formuler en ces termes de façon séparée, puisqu’il a déclaré tout de go et d’une seule traite « bienvenue aux opposants, celui qui s’oppose de façon civilisée, avec des idées, qui propose des alternatives, celui-là permet à l’Algérie de progresser sur le chemin de la démocratie ».

Si Tebboune brosse ainsi d’emblée à grands traits le portrait de l’opposant qu’il considère comme bienvenu, ce n’est certes pas sans y mettre une nuance limitative.

A y regarder de près, toutes ces précisions grâce auxquelles il a complété la définition de « son » opposant ne constituent pas une clause de style inutilement tautologique mais une restriction dûment mesurée : sa préférence va exclusivement à un opposant cantonné à tout jamais hors du champ du pouvoir et qui n’est qu’un pourvoyeur sur commande d’idées et d’alternatives.

D’ailleurs, ce qui dissuade de croire que ces propos introductifs ouvraient la porte en grand c’est le fait qu’on la voit se refermer aussitôt sur ses gonds quand il assure que « tout Algérien a le droit de critiquer » mais « à condition de prendre en considération nos traditions et notre sacré ».

En somme, on n’a pas avancé d’un iota. On tourne toujours en rond, dans l’orbite de la fameuse « démocratie responsable » que Tebboune prône depuis sa première élection mais dont la paternité ne lui revient pas puisque tous ses prédécesseurs l’ont invoquée depuis l’indépendance. Elle a toujours été un slogan dans lequel la « responsabilité » est un bémol apporté à la démocratie, de la même façon que dans un autre slogan aujourd’hui passé de mode, le « socialisme spécifique », la « spécificité » servait à vider le socialisme d’une partie de sa substance.

La verticalité d'un discours non négociable 

Quand on a compris cela, on ne doute plus que l’ouverture que fait Abdelmadjid Tebboune en direction de l’opposition se ressent de la verticalité d’un discours qui est d’autant moins soumis à négociation qu’il fait reposer son ascendant sur le sacré et l’immuable, c’est-à-dire sur ce qui peut le plus sûrement décourager l’opposition et le changement.

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que la revendication d’un tel ascendant est calquée sur celle des certitudes communes aux dévots les plus intransigeants. J’en veux pour exemples une ou deux anecdotes vécues en Algérie. Je me souviens d’un ancien collègue à l’université d’Alger, musulman pratiquant mais se piquant de tolérance, qui disait accepter toutes les opinions dont on voudrait lui faire part à propos de la religion. Il y mettait une seule limite : qu’on ne remette pas en cause l’existence de Dieu.

A la même époque, un de mes étudiants qui m’avait entraîné dans un échange à propos de religion m’expliquait qu’il respectait les croyances des fidèles de tous les cultes. Mais il ajoutait aussitôt que, si l’opportunité lui en était offerte, il se ferait fort de persuader tout ce beau monde que la seule vraie foi était la foi islamique.

Pour la défense des démocraties apparemment les plus sûres de leur fait, de tels arguments d’autorité peuvent avoir cours. Essayez de critiquer le système politique français actuel, en mettant en relief les inégalités, les appels publics au racisme, les discriminations, les violences policières ciblées, tant de fois meurtrières, qui s’exacerbent sous son couvert, et vous serez vite pris à partie par des croyants qui entendent, comme mon ancien collègue d’Alger, que la discussion s’arrête à la frontière du blasphème : la République est sacrée. Et si vous invoquez le respect dû aux pensées minoritaires, les mêmes répondront avec l’autoritarisme de mon ancien étudiant : il faut convertir tout le monde.

Pour en revenir à mon propos initial, je dirai qu’à mon sens Tebboune avait répondu par anticipation, dans son allocution de Berlin, à la demande de garanties venue dans la lettre ouverte. Il a depuis lors réitéré sa réponse par des actes, notamment en excluant les détenus d’opinion du bénéfice des mesures d’amnistie qu’il a massivement prises au cours de ce mois de juillet.

D’ailleurs, je ne conclurai pas avant de faire part (sans trop m’y attarder mais en soumettant éventuellement ce point à la discussion) de la confusion que cet échange entretient entre l’opposition politique et le simple exercice de la liberté d’expression.

Je suis déjà surpris de constater que la cinquantaine de personnes signataires de la lettre ouverte se reconnaissent dans la qualité d’opposants alors que la plupart d’entre eux sont des individualités qui n’expriment plus ou moins adroitement qu’une subjectivité aussi éphémère qu’occasionnelle. N’y en a-t-il pas certains parmi eux qui sont surtout flattés que Ammi Tebboune leur ait donné l’occasion de se compter parmi ses opposants ?

mercredi 29 juillet 2026

L’AFFAIRE BUTCH ET LES RÉSEAUX CRIMINELS DU SIONISME

Khaled Satour

Je suis absolument sidéré par la facilité avec laquelle les classes politique et médiatique françaises en sont venues à soutenir que Barbara Butch avait été victime samedi 18 juillet à Grenoble de violences matérielles et verbales parce qu’elle était juive.

Ce qui interpelle dans ce chœur consensuel d’accusations dirigées contre LFI et la militance propalestinienne, c’est que la seule fausse note qu’on y décèle est venue de l’avocat de la ville de Grenoble, Arie Halimi, qu’on ne peut soupçonner de sympathie pour la cause palestinienne, et qui a affirmé n’avoir trouvé « aucun élément permettant de caractériser la provocation à la haine raciale ou religieuse » qui puisse étayer la plainte de la municipalité.

C’est l’intéressée elle-même qui a donné le ton à ces accusations dans des formules qui risquent d’être allées au-delà de ce qu’il lui sera possible de prouver devant la justice qu’elle a saisie d’une plainte pour « violences volontaires ». Elle affirme qu’elle ne peut certes pas exhiber « des bleus » mais qu’elle a subi des « préjudices moraux » avec « de l’anxiété », et qu’elle ressent « une oppression au plexus » qui lui laisse « des cicatrices qui vont rester ».

Opportunisme électoral

Parmi les morceaux de bravoure qu’on aura pu relever dans la presse française, cet éditorial du Monde daté du 25 juillet qui note que l’action des ‘insoumis’ locaux visant « l’artiste juive (…)  [1] ».

Le journal La Dépêche écrit pour sa part ce 28 juillet que l’événement « nous rappelle, à quelques mois de l'élection présidentielle, le goût de LFI pour la guillotine, les purges et les listes de dénonciation...[2] ».

On voit donc à quel point l’incident de Grenoble est monté en épingle pour discréditer LFI et lui tendre un piège, qui ne sera jamais que le premier dans une campagne qui commence à peine, pour disqualifier son candidat à la présidence, Jean-Luc Mélenchon.

Mais il n’y a pas dans cette outrance que de l’opportunisme électoral. Preuve en est que, aux cris d’orfraie poussés par les représentants de la social-démocratie de droite qui prétend rivaliser avec LFI dans les prochaines élections de 2027, se superpose l’indignation exprimée par des personnalités comme Sandrine Rousseau ou Clémentine Autain, qui n’excluent pourtant pas de rejoindre la candidature de Mélenchon.

Les évitements, hésitations et abdications de LFI

Et puis surtout, ce qui indique que la tragédie palestinienne n’a pas encore achevé de mener la crise de conscience française à son terme qui ne peut être que la démystification de l’imposture séculaire sioniste, ce sont les évitements, hésitations et abdications avouées à demi-mots par La France Insoumise elle-même.

On aura remarqué à cet égard que J.L Mélenchon, habituellement si interventionniste, s’est abstenu de tout commentaire sur cette affaire, le silence en pareille occasion ne pouvant valoir que désapprobation. Mathilde Panot et Manuel Bompart ont quant à eux excellé dans l’antiphrase pour distiller, sans avoir l’air d’y toucher, leur désaccord avec l’initiative de la délégation grenobloise de leur mouvement et surtout de son principal animateur Allan Brunon. La première a pris soin de bien faire entendre qu’elle condamnait « les insultes et les jets de projectiles », le second a dit qu’il comprenait qu’une protestation vise une position politique « à condition qu’elle soit pacifique ».

Pour ne rien dire de la sortie de l’insoupçonnable Bally Bagayoko qui a déclaré, sans y mettre la moindre ironie, que Barbara Butch « avait eu raison de porter plainte », précisant qu’il encourageait à le faire « toutes les personnes qui sont victimes à la fois de propos racistes ou de propos discriminants[3] ». Très aimable pour ses collègues grenoblois !

Crise de conscience

Si j’évoque une crise de conscience qui n’en finit pas d’aller à son terme, c’est parce qu’il est une vérité qui tarde à éclairer la pensée des élites françaises, dans leur globalité. C’est celle de l’implacable logique coloniale constitutive d’Israël, faite d’extermination des êtres humains et de destruction de leurs terroirs. De ce point de vue, le travail au long cours entrepris depuis 1945 pour faire oublier la collaboration avec les nazis a fait barrage pendant plus de 60 ans à la critique du passé colonialiste, permettant à celui-ci de revenir en grâce à la faveur des tentations fascistes et racistes actuelles et de retrouver une pleine contemporanéité dans son incarnation sioniste.

L’aveuglement qui résulte de cette authentique infirmité de la raison explique l’impudence de tous ces acteurs de la politique et de la communication français qui ont décidé de voir dans l’action de boycott de Grenoble la mise en pratique d’une « violence inacceptable ». Cet aveuglement explique aussi que ceux, parmi cette multitude, qui seraient de bonne foi ne paraissent pas le moins du monde offusqués que se mêlent à leurs voix celles d’une engeance présente dans l’hexagone, stipendiée par le syndicat du crime qui a élu domicile à Tel-Aviv sous couvert d’un État fondé par une clique d’assassins de masse et qui poursuit sa fuite en avant à coups de nettoyage ethnique et de génocide.

Une mondialisation de la logistique criminelle sioniste

Il ne fait pas de doute que les positions prises par les appareils politiques et médiatiques français dans l’affaire B. Butch doivent s’interpréter, directement ou indirectement selon les cas, comme la marque d’un négationnisme des crimes israéliens. Il faut en effet considérer que ces derniers ne sont qu’une fiction, comme l’ont souvent soutenu les fonctionnaires français de la « hasbara », pour que, en « violence comparée », un jet de bouteille vide suffise à les éclipser.  

Elles sont aussi l’indice que la logistique criminelle sioniste s’est mondialisée, pour s’assurer les complicités qui aideront à mettre en échec les poursuites engagés par la CPI contre Netanyahou. La léthargie des gouvernements français et européens qui sont décidés à lui garantir l’impunité concourt à cette logistique mondialisée, ainsi que le terrorisme d’État qu’exerce Donald Trump sur les magistrats de la Cour, à coups de sanctions financières et de révocation.

Nous avons peut-être là la modélisation de l'État de droit français du futur, dans lequel une nouvelle mafia prendra le pouvoir en tant que fusion de l’extrême-droite et du sionisme et imposera sa loi à l’ensemble du monde judiciaire. Et comme la première pierre de cet édifice mortifère risque d’être la loi Yadan remise sur l’ouvrage, il faudra témoigner à Barbara Butch toute la reconnaissance qu’on lui doit.


 

mercredi 22 juillet 2026

L'ANTISÉMITISME ENTRE LES « RÉSONANCES » DE BARBARA BUTCH ET L’IMPRESSIONNISME D'EDWY PLENEL


Khaled Satour

Chaque fois qu’il est question de la Palestine dans les débats français, le monde se renverse cul par-dessus tête.

La protestation d’une partie du public qui a conduit à l’annulation du concert de Barbara Butch samedi 18 juillet dans le jardin de notre bonne ville de Grenoble est qualifiée depuis trois jours d’« atteinte intolérable à la liberté d’expression ».

On balaie ainsi d’un revers de main le fait que l’un des motifs de la protestation était l’adhésion de Butch à une tribune publique soutenant la proposition de loi la plus liberticide de la 5e république depuis la fin de la guerre d’Algérie, « la loi Yadan ».

Si le révisionnisme historique s’acharne aujourd’hui plus que jamais à disqualifier le courant le plus radical de la révolution française, cette affaire nous inciterait plutôt à réhabiliter un de ses axiomes les plus marquants, celui qui proclame : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ».

Car, malgré les airs de sainte-nitouche qu’elle affecte depuis 3 jours et à rebours du portrait du parfait candide que les médias ont brossé d'elle, Barbara Butch est une ennemie de la liberté. Elle l’a prouvé avant l’incident de samedi en signant la tribune favorable à la loi Yadan mais aussi en faisant croire par la suite qu’elle s’en repentait, confessant il y a un an : « je n’aurais pas dû le faire » et expliquant : « je ne suis pas juriste, je ne suis pas politologue, je ne lis pas entre les lignes comme certains l’ont fait ».

Mais la preuve que ce n’était de sa part que duplicité, c’est qu’elle déclare dans une interview donnée hier à Libération (citée aujourd’hui par les Inrockuptibles [1]) que “les ‘sale sioniste’ qui me sont adressés résonnent dans ma tête comme des ‘sale juive’. (…) On ne peut pas nier (…) que l’antisémitisme a pris un autre visage ». Ces propos ne sont rien d’autre, malgré ses antérieurs et néanmoins tardifs reniements, qu’un aveu de son adhésion à la doctrine de Caroline Yadan assimilant la critique du sionisme à l’antisémitisme, tant ils en paraphrasent le contenu à la perfection.

Depuis trois ans, cette grosse ficelle de la lutte contre l’antisémitisme qui fait marcher la raison française sur la tête n’en finit pas de servir. Que ce soit dans la bouche de Netanyahou qui justifie le massacre des Palestiniens par les exigences de la sécurité collective des juifs d’Israël, ou dans celle de Barbara Butch qui se fait partie prenante d’une vaste entreprise liberticide parce que les critiques qu’elle a méritées « résonnent dans sa tête » comme antisémites.

Il n'est pas étonnant qu’Edwy Plenel, dont la carrière de censeur des opinions pro-palestiniennes ne semble pas avoir cessé avec ses fonctions de directeur de Mediapart, se hâte (sur X) de donner du sens à ces hallucinations en déclarant que « pour toutes les discriminations et tous les racismes, le juste critère c’est ce que ressentent les premiers concernés », ce qui lui permet de conclure que « ce que l’artiste a vécu c’est bien de l’antisémitisme ».

Entre les « résonances » dans la tête de Butch et l’impressionnisme sous la plume de Plenel, il y a toute une agitation mentale qui fait voir de l’antisémitisme partout …et qui jette un voile sur les abjections du sionisme.